‹ Mes souvenirs, 1806-1833Chapitre 15 sur 33 · Ich glQube an eine Fortdauer, ich halte ein wiedersebeo · texte numérisé non relu

Ich glQube an eine Fortdauer, ich halte ein wiedersebeo

fur mdgUch, wenn die gleich starke Empflndang zwei We«eB

gleichsam zu Einem macht. Aber menschliche VorstellungeD

môchtc ich mir uicht davon machen und andre sind hier unmO-

gUcb, » W. von Humboldt Briefe an elne Freundin, 19 ter Briet

jeune âge. Il n'a jamais connu la puissance de douleur qu'il a exercée sur moi dans les heures cruelles où j'ai senti qu'en dépit de son amitié si vive aussi et si tendre il ne pourrait pas être pour sa sœur le salutaire et bon génie qu'elle invoquait alors, et que cette sagesse fraternelle à qui déjà, d'instinct, je demandais secours pour l'avenir, n'aurait point d'action sur ma vie'.

1. Dans les dernières années de sa vie, mon frère m'exprimait des regrets semblables. Il se plaisait à me rendre ce témoignage que je lui avais toujours marqué non-seulement une vive tendresse, mais encore, en tout ce qui avait dépendu de moi, la déférence que dans les anciens temps Ton croyait devoir à l'aîné de la famillj. Il en paraissait très-flatté, connaissant comme il le faisait mon indépendance d*esprit et de caractère. De son côté, il apportait dans nos relations une aménité, une bonne grâce exquise, une sorte de galanterie fraternelle qui charmait tous ceux qui nous voyaient ensemble. Bien qu'en tout, caractère, opinion, penchants, habitudes d*esprit, nous fussions très-opposés, une chose nous était commune, la douceur des manières, Touverture d*esprit, IbL bienveiUance dans les jugements, le désir naturel de nous complaire et de nous faire valoir. Bien qu*il fût un peu timide d*espri(, il prenait goût aux hardiesses du mien, et se bornait à dire, en souriant, que la nature apparemment s'était trompée en faisant de lui le frère et de moi la sœur. Les rôles changés, ajoutait-il, tout eût été au mieux, aucune difficulté ne fût survenue, et nos deàtinées à tous deux eussent été parfaites.

Francfort et les fêtes du Bundestag» — M. de Chateaubriand. — Préjugé francfortois contre les juifs. — Le Ghetto — La visite de AriMchel Rothschild. •— Colère de la vieille dame.

L'année qui suivit fut longue et triste. J'ai beau chercher dans jna mémoire ce qui se passa chez nous, je ne me rappelle rien ni de mes études, ni de mes distractions, ni de mes amitiés, ni même de mes sentiments intimes. On dirait que le vide s'était fait dans mon existence, et que, avec la personne adorée de mon père, tout avait disparu, tout s'était évanoui dans mon cœur et dans mon esprit.

Cependant la jeunesse a trop besoin de mouvement, la vie, en elle, est trop intense pour qu'elle puisse indéfiniment s'absorber dans un regret, si profond qu'il soit. Un événement extérieur n\w\. Im^ ôa.-

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version à ma douleur qui, en se prolongeant, altérail ma santé et môme mon caractère.

A la fin de notre deuil, nous allâmes en Allemagne (1820-1821). Mon père qui avait, paralt-il, le goût, mais non la capacité des affaires, avait compromis la fortune de ma mère dans des entreprises malheureuses et qui embarrassaient la succession. L'oncle Bethmann conseillait à sa sœur de venir à Francfort, promettant d'obtenir dé mon aïeule, pour cette première année d'une liquidation difficile, la remise de la pension de vingt-cinq mille francs que, en vertu du testament de mon grand-père, chacun de ses enfants servait à la vieille dame.

Mon frère, par la protection de M. Pasquier, ami et allié de notre grand'mère Lenoir, et qui avait depuis un an (novembre 1819) le portefeuille des affaires étrangères, entrait dans la carrière diplomatique ^ Il était attaché à la légation de France en Prusse, et devait rejoindre, à Berlin, son ministre, le marquis de Bonnay. Nous partîmes donc tous trois ensemble pour Francfort vers la fin de novembre de Tannée 1820. II ne pouvait plus être question de me mettre en pension. — J'avais quatorze ans et je paraissais en avoir seize. La tristesse qui m'avait pénétrée après la mort de mon père, la nature, qui s'était dé-

i. Appendicfi I.

1 REMIÉllES ANNÉES (1806-1827). i'il

clarée en moi dans ce premier ébranlement, la rêverie romanesque qui m'avait tout envahie, me donnaient un air de gravité au-dessus de mon âge. Comme aussi ma mère, que mon oncle avait priée d'aller dans le monde avec sa jeune femme, ne voulait pas me laisseï aux soins d'une dame de compagnie, chez ma grand'mère aveugle, elle me conduisit avec elle au bal, dans les concerts, dans les réunions de la société francfortoise et du Bundestag. C'était un moment très-brillant. Les ambassadeurs accrédités auprès de la diète ger manique, que présidait alors le comte de Buol-Schauenstein, ministre d'Autriche, donnaient des fêtes splendides; le haut commerce et la banque ne restaient pas en arrière : magnificences de toutes sortes, orchestres retentissants, buffets immenses tout chargés de vaisselle d'or, riches livrées, c'était une émulation sans paix ni trêve de plaisirs et de vanités. Un concours extraordinaire de belles personnes, les demoiselles de Buol-Schauenstein, la comtesse deMaItzahn, belle-fille du comte von der Goltz, ministre de Prusse, ma tante Bethmahn, madame de Guaita et ses deux sœurs, les demoiselles Schweitzer, les deux filles de la comtesse de Pappenheim, etc., répandaient sur ces assemblées un éclat àe vie que toutes les profusions du luxe ne sauraient suppléer là où il manque.

C'était véritablement un monde féerique; et quand je me le rappelle aujourd'hui, je me demaude (\vid\e.

supériorité ou quelle infériorité de nature m'y laissait comme indifférente.

Ma mère me conduisait aussi au théâtre. On y donnait Topera allemand avec une troupe excellente. J'y retrouvais, vivantes, animées, les partitions où l'on m'avait enseigné la musique: les Noces de Figaro, Don Juan, Ohéron^ VAlceste et YOrphée de Gluck, la Vestale AeSponi\m. Là, j'étais véritablement charmée. Là, mon âme s'ouvrait à des joies profondes. Là, tout enfant que j'étais par les années, j'éprouvais des émotions si vives que le souvenir m'en est resté ineffaçable.

Au bal, sans me dire pourquoi, ma mère m'interdisait de valser. Elle^suivait en cela les bienséances françaises, qui ne permettaient pas à cette époque la valse aux jeunes demoiselles. Mais sa prudence, si c'en était une, y gagnait très-peu, ou point du tout. Comme l'orchestre ne jouait pas plus de deux ou trois contredanses par bal, le reste du temps, les banquettes se dégarnissant des jeunes valseuses, j'y restais seule assise, sans occupation ni contenance. Il arriva qu'un jour, par hasard, un vieux diplomate étant venu s'asseoir auprès de moi, il noua la conversation en m'interrogeant sur la société parisienne ; mes réponses lui plurent. Il le dit à ses collègues et leur vanta mon esprit.

Tous y vinrent l'un après l'autre : M. Lamb, ministtre d'Angleterre; M. de PecfiKn, envoyé de Danemark;

SI. de Blittersdorf ; le syndic de Hambourg, M. Gries ; curieux d'abord, puis charmés de trouver dans une enfant le sérieux d'une intelligence formée. On m'entoura, on me flatta, on me fit la cour. En voyant que des hommes de tant d'esprit préféraient ma conversation à toute autre, ma pauvre petite cervelle entrait en ébuUition. Mon frère, qui nous arrivait de "Berlin, s'en aperçut. Il en fit apercevoir ma mère;- et ils décidèrent entre eux que, s'il fallait revenir une autre année, on me laisserait à Paris, plutôt que de m'exposer encore une fois à des excitations de l'amour-propre qu'ils jugeaient, avec raison, ati moins prématurées. Mais on ne me dit rien de ce complot, et je continuai à m'amuser dans la très-flatteuse et un peu dangereuse compagnie des vieux diplomates du Bundestag.

' Un incident de cette vie, étrange pour une enfant, mérite d'être rapporté.

M. de Chateaubriand venait d'être nommé' ministre plénipotentiaire de France en Prusse. Il se rendait à Berlin (6 janvier 1821), pour y remplacer M* de Bonnay, et devait, passant par Francfort, s'arrêter un jour chez le comte de Reinhardt S Ma mère, qui désirait de recommander son fils au nouvel

1. Le comte de Reinhardt, ministre plénipotentiaire de France à la diète germanique, passait pour un très-savant diplomate. U connaissait son mérite et Taccusait par la plus incroyable raideur que j'aie jamais vue. « Il se tient si droit qu'il passe la perpendiculaire », avait dit de lui M. de Talleyraud.

liJ MES SOUVENIRS.

ambassadeur, avait prié un attaché à la légation française, M. Denys-Benoist, de la prévenir du passage de l'homme illustre, c Je vous annonce un voyageur >, dit M. Denys-Benoist d'un air tout* heureux, en entrant une après-midi dans le petit salon que nous occupions au Vogelstrauss : puis il nous invita, de la part du comte de Reinhardt, à venir prendre le thé, le soir môme, à l'ambassade, avec le vicomte de Chateaubriand. Je me sentis trës-émue à la pensée que j'allais voir tant de gloire. J'avais lu le Génie dU Christianisme et les Martyrs. Les tableaux de Guérin, de Girodet, de Gérard, Atala et ChactaSy Eudare et Cymodocéey hantaient mon imagination. Je voyais dans mes rêves l'immense Atlantique, les savanes, les forêts, les déserts du Nouveau-Monde, les rives du Meschacébé, et surtout cette cellule solitaire, sur les grèves de l'Armorique, où l'amour et la foi, la passion et l'honneur se livraient dans l'âme d'Amélie le. combat mortel. Je me croyais, moi aussi, en proie au vague des passions^ à cet ennui de source divine, dont Chateaubriand répandait, de sa coupe enchantée, sur toute ma génération, la dangereuse ivresse. Je me croyais, moi qui n'avais rien fait encore, et presque rien pensé, je me sentais, avec René, t fatiguée de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité et de l'infortune! » J'étais chateaubrianisée cnfiiiy de telle sorte qu'il ne fallut pas moins de deux

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révolutions et de toute leur puissance d'affranchissement pour m'arracher à ce grand fascinateur, à ce Jean-Jacques aristocratique qui régnait alors sur la jeunesse, sur les femmes en particulier, d'un empire aussi absolu que celui du Jean-Jacques plébéien sur le siècle qui venait de finir ^ i

En voyant ma mère faire les apprêts de sa toilette sans s'occuper de la mienne, j'eus le cœur bien gros. Elle s'en aperçut, et me voyant prête à pleurer, elle me dit de passer une robe pour venir avec elle à l'ambassade. La joie que je ressentis n'est pas imaginable. Il me semblait que j'allais voir un être à part, un homme au-dessus de tous les autres, un demi-dieu ! — Le demi-dieu fut très-poli pour ma mère, mais il ne m'adressa pas la parole. Au bout d'une heure, nous partîmes sans qu'il eût daigné voir que j'étais là. Moi, je n'avais pas vu qu'il ne jne regardait pas, tant je m'étais oubliée à le contempler.

1. Il est digne de remarque qae les trois femmes les plus illustres de la France, en ces derniers temps, procèdent toutes trois de Jean-Jacques. Madame Roland s'en émancipait à peine, par Tacite, lorsqu'eUe fut soudain moissonnée par le couteau de la guillotine, avant l'entier affranchissement de sa pensée. Madame de Staël, en ses jeunes écrits, est élève de Rousseau; TAllemagne et l'Italie élargirent plus tard ses horizons, mais sans la soustraire complètement à Finfluence première. Madame Sand, enfin, emprunte à Fauteur à^EmUe et des Confessions tout le fond de ses sentiments, tout ce qui n'est pas spontané dans le mouvement de son style.

142 MBS SOUVENIRS.

Chateaubriand, bien qu'il eût alors cinquante-deux ans, et qu'il parût, comme on sait, un peu contrefait à cause de sa tête très-forte pour son corps assez petit, était 'd'une beauté frappante. La grandeur était à son front ; dans ses yeux, la flamme ; dans sa belle chevelure, le souffle du génie ; dans toute sa personne, une grâce superbe, un air d'ambition lassée qui semblait descendre vers vous du haut d'un trône ; sur ses épaules inégales ^ comme une pourpre invisible, qui mettait la distance entre lui et le commim des mortels.

Quand je revis, cinq ans après. Chateaubriand, c'était dans tout l'éclat d'une fête qu'il donnait au ministère des affaires étrangères; je le revis encore^ et pour la dernière fois, à l'Académie française, un jour qu'il avait voulu y venir pour honofer la réception de Ballançhe. Combien ^je le trouvai changé, alors! La vieillesse, le chagrin et comme la honte de vieillir

1. On a disputé sur riqégalité des épaules et sur la couleur des yeux de Chateaubriand. Quant à son ^ air superbe et ennuyé, je lui appliquai plus tard ce vers du bon compagnon Frosch, lorsqu'il voit entrer, dans la taverne d'Auerbaeh^ Faust et Méphistophélës :

« Sie scheinen mir ans einem edlen Haas;

« Sie sehen stolz und unzofrieden ans. »

A J*ai été frappé en le revoyant de son attitude infirme, écrit Alfred de Vigny en 1842; ses jambes sont fort courtes, ses épaules hautes et la droite très-grosse, sa tête énorme et son nez long et po intU; ses manières pleines de bonne gr&ce du grand monde.»

^Journa( <f«R poète,)

PREMIÈRES ANNEES (1806-182:). 1 i3

avaient fait en lui d'affreux ravages. Tout s'était affaissé, l'âme et le corps. Il ne marchait plus qu'en apparence ; ses jambes grêles et fléchissantes ne le portaient pas ; on le soutenait, et il en ressentait une contrariété ingrate. A un passage du discours de Ballanche où il était ^nommé, il pleura comme un enfant ; il tira de sa poche pour essuyer ses larmes un immense mouchoir à carreaux bleus qui me rappela, par contraste, la rose épanouie donjt il jouait gracieusement pendant la visite de ma mère à l'ambassade de France. La caducité de Chateaubriand me fit mal à voir. Toutefois la première impression, la première et noble image qui s'était gravée de lui dans ma mémoire me revint plus tard et finit par chasser l'autre. Je lui gardai un culte. De secrètes affinités m'attiraient vers ce gentilhomme, voyageur à travers le monde et les idées. Encore aujourd'hui, certaines pages de Rene\ certains tableaux des Mémoires d'outre-tombe exercent sur mon esprit une séduction que je ne saurais attri huer uniquement à leur beauté littéraire.

La tombe du Grand-Bési vu mon pieux pèleriliage; a terre bretonne, avec sa grande tristesse, m'attire." Je ne prononce pas enfin ce beau nom de Chateaubriand sans qu'il éveille en moi d'incroyables solennités.

Un jour, peu de temps après la publication de mon premier roman — Nélida, — j'appris qu'on l'avait lu

à Tauteur de René, du moins en partie, et qu'il avait dit, — se souvenait-il de Tauteur? — c J'aime ce talent singulier. » Ces quelques paroles, rapportées par un ami, pie donnèrent une joie extrême. Je ne crois pas qu'aucun succès m'ait jamais trouvée plus sensible.

— Je ne quitterai pas ma ville natale, je ne quitterai pas ces bords du Mein où j'ai vu le jour, sans leur donner encore un regard. Je m'en éloigne en ce moment pour ne les plus revoir que vingt ans plus tatrd et dans des circonstances entièrement changées ^ Il faut me pardonner si je m'y arrête quelque peu, et sis je me complais à les décrire tels qu'ils apparaissent dans les frais souvenirs de mon adolescence.

La ville de Francfort ' est une des mieux situées que je connaisse, etde^s plus intéressantes par ses contrastes. Elle est assise sur les deux rives du Mein, dans une large vallée que borne à l'horizon la chaîne du Taunus, au milieu de prairies, de vergers, de champs fertiles, où l'air pur des cimes boisées entretient une fraîcheur délicieuse.

L^eix^^ire de Ghademagne et le moyen âge ont

i. ppiê «treo^ftances étaient alors changées pour moi seule, fâiés le isAAt' à cette heure aussi pour la vieille cité impériale «itrtQ^^ violemment à son existence indépendante et historique.

2. >ux temps anciens BélénopuliSt s'il faut s*en rapporter à Uyivri E«ticune. Appendice J.

laissé à la vieille cité leur rude empreinte, tandis que l'activité spontanée et le libre développement de la richesse moderne ajoutaient, d'année en année, quelque agrément à sa physionomie riante et charmante.

Le dôme, avec sa haute tour, la maison de ville ou le Rœmer, bâti «ur remplacement de l'antique Btirg des empereurs, qui venaient y prendre la couronne, et où, deux fois l'an, au printemps et à l'automne, se dressaient les boutiques, les étalages des foires immenses \ V Eschenheimer Thor, le Nûrnbergerhof^ le BraunfelSy restes des anciens cloîtres ; les rues étroites aux courbes capricieuses, les inaisons en bois aux toits aigus surplombants, le Ghetto^ rendaient présent dans Francfort un sombre et lourd passé, féodal et monacal. Mais, depuis plus d'un quart de siècle, tout y allait rapidement vers l'air et la lumière. Les remparts abattus, les fossés comblés faisaient place à une ceinture de bosquets, de pelouses verdoyantes. De

1. Il faut Ure, dans les Mémoires de Goethe, la description de ces foires et des cérémonies symboliques qui en marquaient Ton- Terture. Le poète fait au sujet de Vextrême étroitesse des vieilles rues de Francfort une remarque ingénieuse. On dirait, écrit Vauteur de MVilhelm Meisier, que les petits commerçants qui s'y logèrent voulaient pouvoir serrer déplus près le passant, Tatteindre de la voix et du geste, le forcer en quelque sorte à s'tfrrêter aux étalages qui se joignaient presque d*un bord à^rautre de la rue. Uer Kramer liebt die engen StrasseUi als wenn er den K'àu^ fermit BÔndengreifenwolHt.

jolies villas à Titalienne s'élevaient, entourées de jardins, dans des rues spacieuses. Le théâtre, le musée, la bibliothèque, de magnifiques hospices, les statues monumentales de Guttemberg et de Goethe, le cimetière nouveau, sur la colline, avec ses grands horizons, ses galeries ouvertes, ses sculptures, ses corbeilles de fleurs, ses salles vigilantes où la mort apparente est protégée contre la précipitation des vivants ^ ; toutes les sollicitudes, toutes les bienfaisances, toutes les élégances de la vie moderne donnent au citoyen, donnent à l'étranger dans Francfort un sentiment de sécurité, de bien-être et de douce animation que je n'ai rencontré au même degré nulle part.

Au temps dont je parle, une seule chose faisait tache dans ce riant tableau : le Ghetto et sa population frappée d'anathëme par le préjugé chrétien. En dépit de^ décisions du congrès de Vienne, il avait fallu des années, la puissance croissante des Roths-' child, le crédit des Metternich et des Hardenberg, TefTort des hommes éclairés, de mon oncle Bethmann

1. Avant de clouer le mort 'dans sa bière, on le laisse, pendant un temps plus ou moins long, couché sur un Ut de repos, la main sur le cordon d*une sonnette que mettrait en mouvement ia plus imperceptible agitation d'un doigt léthargique. Tout à côté se tient le gardien. Dans les saUes voisines tout est préparé :pour de prompts et énergiques secours. On s'étonne qu'une teUe précaution ne spit pas organisée dans toutes les villes d'Europe. JSlle fait le plus grand honneur à 1^ municipalité de Francfort qui Ta établie une des premières.. .

entre autres, pour que la grille haineuse qui séquestrait chaque soir la tribu de Juda dans ses rues sordides fût enlevée. Les catholiques, presque tous d'origine italienne % les BrentanOy les Guaita^ les Penco, les LeonAardt etc., ne montraient point d'aversion pour les juifs, mais ils étaient comme eux en minorité, et Topinion luthérienne les accablait de mépris; ma mère qui, à demi française, avait perdu à regard des juifs, comme à tant d'autres égards, Tâpretédes préjugés francfortois, envoyait chaque matin mon frère au GhettOy pour y apprendre la mathématique d'un vieux juif qui passait pour le plus grand et qui était, à coup sûr, le plus sale, le plus déplaisant algébriste du monde. Elle vint aussi en aide à Y onde dans une occasion délicate où il s'agissait de remporter une victoire décisive sur les préventions de la vieille dame. Ma tante Louise venait de mettre au monde un fils. Elle recevait, dans un beau lit à estrade, couchée dans la dentelle et la fine batiste, les visites de couche. Le chef de la maison Rothschild s'annonça*. Mon oncle ne vit rien là que de très-simple,

1. Cet élément italien de la population de Francfort m'a sonyent fait réfléchir. Goethe n'aurait-il pas puisé dans son sang, par quelque alliance de famille, cette Séhnsucht de Fltalie qu'il a si bien fait sentir dans sa création de Mignon? — Moi-même, n'aurais-je pas, de cet aïeul maternel qui portait le nom dUAdami^ le goût, l'inclination, la passion de la terre italienne?

2. Amschel-Rothschild, fils aîné de Meyer Âmschel, fonda.U\]L^

et, dans le récit sommaire qu'il faisait chaque soir à mon aïeule de l'emploi de la journée, il mentionna cette visite projetée d'Amschel Rothschild. Il n'avait pas prévu le soulèvement d'indignation qu'il provoqua. Quoi t ce malheureux filii de juif allait venir en sa maison, il allait entrer dans la chambre de sa . belle-fille, toucher de ses mains, peut-être» le berceau chrétien de son petit-fils ! Cette pensée la mettait hors d'elle-même, et il ne fallut rien de moins que l'accord de toute la famille pour la réduire à supporter ce changement des temps et cette incroyable diminution de la fierté chrétienne dans sa propre famille !

L'obstination du préjugé francfortois contre les juifs avait de quoi surprendre dans une population qui d'ailleurs était extrêmement cultivée.

Gomme dans tous les pays protestants, la culture et le désir du progrès descendaient dans Francfort jusqu'au plus bas des couches populaires. Le gouvernement municipal, où les artisans avaient part et qui se renouvelait fréquemment par l'élection, n'était pas sans quelque analogie avec l'État florentin. Gomme à Florence, on avait à Francfort le goût des arts, on honorait la science; on fréquentait le théâtre. Les fêtes du couronnement avec leurs pompes tradition-

de la maison, frère du baron James, du baron Oiarles, du baron Saîomon et de Nathan de Rothschild.

nelles, les grandes foires privilégiées qui s'ouvraient au pied du Rœmer par des cortèges symboliques, les vieilles légendes du Rhin, les chants de Luther, entretenaient au foyer et môme au comptoir une certaine flamme poétique qui relevait la médiocrité de la vie bourgeoise. Il est bien entendu que je ne faisais alors aucune de ces réflexions ; mais, sans m'en apercevoir, je m'imprégnais par tous les pores des influences d'une atmosphère physique et morale que je ne saurais mieux caractériser qu'en l'appelant goethéenne ^

i. Appendice E.

L'hôtel Biron. — Le couvent du Sacré-Cœur. — Le père Varin. — Madame Eugénie de Gramont. — Madame Antonia.

L'année suivante, ma mère, obligée de retourner à Francfort, et rendue attentive, par les observations de mon frère, aux inconvénients sans nombre pour une aussi jeune fille que je Tétais, de toutes ces dissipations, de toutes ces splendeurs du Bundestag, décida de me laisser à Paris dans un pensionnat. Celui des Dames du Sacré-Cœur était estimé alors le plus comme il faut de tous. Je ne crois pas qu'on eût d'autres motifâ de le choisir. En ce qui me concernait, je ne fis pas une observation. La volonté de ma mère et de mon frère aîné ne me paraissait pas chose discutable. D'ailleurs la vie mondaine que l'on redoutait pour moi avait eu des prises si suçerficv^lks

i52 MES SOUVENIRS.

sur mon âme et sur sa simplicité qu'elle n'y laissait aucune trace. J'entrai sans répugnance au couvent du Sacré-Cœur. Rien n'avait été négligé pour m'en rendre le séjour agréable. Mes parents avaient demandé pour moi des privilèges; on les avait accordés sans trop de peine. Les congrégations dirigées par les jésuites savent faire ployer la règle dans toute occasion importante : j'en étais une.

Appelée par mon nom et par ma fortune à quelque grand mariage ; destinée, on pouvait le croire, à faire quelque figure dans le monde, j'étais une influence à ménager, à conquérir, pour la plus grande gloire de Dieu et pour l'avantage de l'ordre. Il n'y avait donc pas lieu de se montrer récalcitrant, ni de trop débattre les conditions que mettait ma mère à mon entrée dans le pensionnat. J'eus ainsi une chambre pour moi seule, au lieu du lit au dortoir ; un piano, pour moi seule, dans cette chambre, avec le privilège d'y prendre mes leçons de musique et d'y recevoir, sous la surveillance d'une religieuse, un vieux maître en perruque, un professeur du conservatoire, M. Adam. Il fut entendu aussi que je sortirais non-seulement à mon touT, et selon l'ordre établi, maïs toutes les fois qu'on me demanderait, soit chez ma grand'mère Lenoir, soit chez la princesse de La Trémoïlle, soit chez ma sœur de mère, madame Auguste Ehrmann. Les réserves tant soit peu hérétiq^ues de ma mère touchant

les abstinences ne furent pas non plus discutées; et de la sorte, sauvegardée contre la rigidité de la vîe^ monastique, le 28 du mois d'avril de Tannée 1821, moi qui avais vu de près déjà Satan, ses pompes et ses œuvres, je franchis, docile et résignée, sans retourner la tête, le seuil de la maison du Seigneur.

Il faut dire que cette maison, comme le inonde d'où Ton me * retirait brusquement, avait un air de grandeur.

J'ignore si les changements projetés dans les alignements du faubourg Saint-Germain doivent le faire disparaître, mais à l'heure où j'écris S l'hôtel Biron est debout encore dans toute sa fierté et tel qu'il s'élevait, un siècle auparavant, sur le plan majestueux de l'architecte Gabriel. Entre sa cour d*honneur et ses jardins célébrés jadis comme une des merveilles de Paris, et qui s'étendent le long du boulevard des Invalides, sur le vast^^ espace compris entre la rue de Varennes et la rue de Babylone, à l'ombre de s«s quinconces de tilleuls et de marronniers, entourée de ses dépendances seigneuriales, avec son haut perron et ses abords imposants, la demeure du maréchal Biron « qui poussait la galanterie à son dernier période * » , devenue l'asile des dames du Sacré- Cœur de Jésus et du Sacré-Cœur de Marie, garde

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