‹ Mes souvenirs, 1806-1833Chapitre 21 sur 33 · ME8 SOUVENIRS · texte numérisé non relu

ME8 SOUVENIRS

La poétique et réservée jeune fille avait fait place au romancier, au feuilletoniste hardi et paradoxal, à Fauteur du Lorgnon y de la Canne de M. de Balzac et des . Lettres parisiennes. Excitée par la lutte où elle était en-» trée à la suite de son mari, affranchie de la contrainte des salons qui longtemps l'avaient retenue, etle se montrait ce qu'elle avait toujours été au fond, vail lante et véhémente ; elle se laissait voir telle qu'elle était devenue dans les traverses d'une vie très-agitée et très-contrariée : toujours bonne en ses premiers élans, mais aisément irritée, sans mesure dans ses dépits, sans frein dans ses colères ; vindicative par éclair, quoique noble et généreuse ; aussi désintéressée que dans sa première jeunesse dé tout ce qui n'était pas la gloire, mais la voulant à cette heure, immédiatement, impérieusement, cherchant les échos sonores, la louange, le bruit, tout ce qui trompe le vide de l'âme, tout ce qui peut distraire un esprit sérieux qui ne s'est pas satisfait lui-même.

Vers le soir de sa vie, si tôt tranchée dans des souffrances physiques supportées avec une rare constance, Delphine avait repris le charme et le sérieux attrait de sa première jeu aesse. Plus assurée dans le légitime ascendant de son cœur et de son esprit, elle était rede venue entièremement elle-même : la grave Delphine d'autrefois, la Delphine que j'avais aimée, aussi belle, plus belle encore sous le rayon d'automne à ses cheveux

d'or; aussi bonne et plus touchante dans la générosité désabusée d'une expérience sans fiel et sans rancune. Je ne parle de ces derniers temps que d'après autrui *. Lorsque Delphine mourut, je ne voyais ni elle, ni son mari depuis longtemps. Entre les esprits d'une certaine trempe, il se produit des chocs que ne connaissent point 4es âmes sans ressort. Entre gens sans fierté ou sans loyauté, on s'explique, on ment, on se réconcilie. Delphine et moi, nous n'étions pas de ceux-là. Avec des qualités très-semblables et des défauts opposés, nous devions nous attirer et nous repousser fortement. A sa mort, je compris ce que j'avais perdu en elle, ce que je ne retrouverais plus ailleurs. La mort est plus vrais que la vie. Elle nous montre, dans son funèbre miroir, ce que nous aurions dû être, ce que nous aurions pu être. Elle nous fait sentir, sous les disgrâces et les ruptures passagères, le lien éternel : nos tendresses, nos amitiés, non telles aue les fit le sort, mais telles que les avait voulues la nature.

\, D'après Alfred de Vigny, entre autres, qui lui adressait, en 1848, cette pièce de vers: Palsur, à madame Delphine de Girardin,

Les approches d*une révolution. — La première représentation de Guillaume Tell. — • La comtesse du Gayla. — Le prince de Pollgoac

Ni avant ni après mon mariage, je ne m'étais oc* cupée de politique. Quand j'en entendais parler dans le faubourg Saint-Germain, cela me paraissait extrêmement ennuyeux. La perspective de la survivance dans là charge dé dame d'atours de la vicomtesse d'Âgoult, qui aurait dû m'intéresser, m'associer en quelque sorte aux fortunes de la branche aînée des Bourbons, ne me souriait guère. Je n'imaginais pas, à la vérité, que l'on pût décliner l'honneur de se tenir debout derrière le fauteuil de la Dauphine de France, mais ce que j'avais vu de son intimité ne m'attirait pas, et j'y pensais le moins possible. Allant

peu au Palais-Royal, je n'entrevoyais que vaguement les ambitions de la famille d'Orléans. J'ignorais jusqu'à l'existence des sociétés et des journaux qui préparaient l'avènement de la- branche cadette. Jamais il n'était question chez nous ni des cours de MM. Guîzot, Cousin, Villemain, ni de la société Aide-toi le Ciel f aidera, ni de la Minerve, ni du National, ni de rfen d'approchant. Prévenue par le souvenir de mon père et par toutes nos amitiés, je me serais reproché aussi, comme une sorte de félonie, de prendre trop de plaisir aux conversations libérales auxquelles j'as^ sistais, soit chez madame de Montcalm, soit chez la marquise de Dolomieu, première dame d'honneur de madame la duchesse d'Orléans, soit dans quelques salons du faubourg Saint-Honoré : chez madame de la Briche, belle-mère de M. Mole, îhez madame Pasquier, etc. Lorsque dans ce temps-là on parlait au faubourg Saint -Germain des libéraux, lorsqu'on nommait Lafayette, Benjamin Constant, etc., c'était avec un accent de dédain ou de persiflage tout semblable à celui que j'ai retrouvé plus tard, en 1848, sur les lèvres de ces mômes libéraux parlant des dé • mocrates.

Il n'y avait donc pas trop moyen pour moi de savoir; autrement que d'une manière très-sommaire et très-insuffisante, de quoi il s'agissait en politique; et comme je n'ai jamais eu le goût de m'occuper des

choses que je ne puis pas entendre^ je tournais les curiosités de mon esprit vers d'autres objets.

La première pensée d'une révolution possible s'offrit à moi d'une manière étrange. Le 1*' du mois d'août de l'année 1829, j'assistais à la première représentation dé Guillaume Tell y à l'Opéra, dans la loge des premiers gentilshommes de la chambre. Madame du Gayla y vint. Elle était, à son habitude, très-parée, très-plâtrée, mais elle avait l'air soucieux. Dans un entr'acte, comme je lui parlais de la musique, ellem'interrompit, et, d'une voix altérée, elle m'apprit ce qu'elle venait d'apprendre elle-même à l'instant, une nouvelle qui paraissait lui causer un véritable effroi : l'arrivée à Paris du prince de Polignac. J'avoue à ma honte que je ne compris pas bien pourquoi une telle nouvelle jetait madame du Cayla en si vive anxiété. Je ne connaissais M. de Polignac que par ce qu'en avait dit mon frère, qui se trouvait^depuis un an environ sous ses ordres, en qualité de second secrétaire d'ambassade à Londres. Mon frère aimait beaucoup son nouveau chef; il le disait très-bon, très-aimable, et se louait infiniment de sa bienveillance. Aussi n'en pouvais-je croire mes oreilles en entendant madame du Cayla s'écrier que la venue d'un tel homme était un grand malheur, une calamité. Je la regardais avec un étonnement qu'elle prit sans doute poui de la consternation, car, en se levant pour quitter la loge, où son inquiétude attirait les regards, elle me

prit la main vivement, me la serra avec force, et se penchant vers moi : « Madame d'Agoult, fai peur », murmura-t-elle avec un accent sinistre et en me regar dant d'un air qui me fit peur à mon tour. Ses joues qui pâlissaient sous son fard, son sein agité qui soulevait ses diamants en feu, son étreinte fébrile, son œil étincelant me restent dans la mémoire intimement unis aux accords de Guillaume Tell et aux premiers pressentiments de la révolution qui devait éclater à un an de là.

On sait comment cette année fut remplie : le cabinet formé par M. dePolignac, l'adresse des 221, la dissolution de la Chambre, l'entrée au ministère de Tintérieur de M. de Peyronnet, la prise d'Alger, Tirritation publique menaçante, l'ouverture des collèges électoraux, etc. À peine ministre, M. de Polignac avait appelé à Paris son jeune secrétaire d'ambassade pour lui confier les fonctions de sous-directeur de l'une des directions du ministère des affaires étrangères ; mais ce n'était pas, cela va sans dire, pour le mettre ni de près ni de loin dans ses secrets. Mon frère, d'ailleurs, était à ce moment distrait de la chose publique par les négociations et les apprêts de son prochain mariage avec mademoiselle de Montesquiou-Fezensac. Le jour de la bénédiction nuptiale, quand je vis, pour la première fois, le malheureux ministre qui allait, à si peu de temps de ià^précîpiter son ro\5\3LdL^Tv^^\\^e,t lui-même" dans un

y LE MONDE, LÀ COUR ET LES SALONS (1827-49). 319

affreux désastre, rien, absolument rien, ni dans la physionomie ni dans la conversation de M. de Polignac, n'aurait pu faire soupçonner à l'observateur le plus attentif qu'il dût y avoir dans son esprit une préoccupation quelconque.

Selon l'habitude anglaise qui depuis lors est venue aussi chez nous en usage, mon frère avait voulu s'exempter de toute représentation le jour de son mariage, et il avait décidé de partir ce jour-là même pour la Touraine, avec sa jeune femme.

Le prince de Polignac, qui était témoin de mon frère, vint au déjeuner de famille qui se donna chez nous après la messe. Il fut d'une bonne grâce parfaite et de la plus agréable humeur, avec une pointe de galté. Il causa familièrement de toutes choses et de toutes gens. Il s'occupa longtemps de ma petite fille Louise, alors âgée de deux ans et demi, et, l'aidant à ranger sur la table les animaux d'une belle arche de Noi dont sa nouvelle tante venait de lui faire présent, il lui expliqua avec une complaisance charmante la différence que le bon Dieu avait voulu mettre entre un chameau et un dromadaire. Je me rappelle aussi que le président du conseil, venant, je ne sais plus par quel hasard, à parler des élections, nous conta comme quoi il venait d'envoyer en Auvergne l'un de ses fils — un enfant de douze ans — avec son précepteur, afin d'y travailler, disait-il en souriant, Tesçrit çu-

blic — les collèges électoraux étaient convoqués pour le 23 — et de se faire envoyer de bons députés.

Je m'étonnais bien un peu, à part moi, de voir un homme d'État traiter sf légèrement ces matières politiques, qui me semblaient, sans y entendre, devoir être fort sérieuses ; mais je trouvais cela aimable; et d'ailleurs je me sentais toute gagnée à la manière paternelle dont l'homme d'État jouait à Varche de Noé ayec mon enfant.

Le prince Jules de Polignac était beau. Fils de cette ravissante duchesse de Polignac qui avait partagé Timpopularité de Marie-Antoinette, il avait, comme sa mère, la taille haute, mince et souple, le visage long, les traits nobles. Il ressemblait au roi, de qui, dans le peuple, on le disait fils.

Plus Anglais que Charles X dans ses manières, il avait, comme lui, le sourire affable et un peu banal, l'entretien facile et insignifiant, la physionomie trèsdouce.

Dans l'isolement de I3 prison où il était resté dix années, depuis le complot de George jusqu'à la chute de l'empire, son imagination, peu nourrie d'histoire ou de science, avait pris un tour mystique. Il s'était exalté dans la dévotion. Son grand cœur et 'son intelligence étroite s'étaient ensemble illuminés d'une foi visionnaire. Il ne doutait pas de l'intervention directe de Dit'U dans les affaires humaines. Le surnaturel ne l'é-

tonnait pas; rien ne lui paraissait plus simple qu'un miracle en faveur de la bonne cause. Il en vint insensiblement, bien qu'il fût exempt de toute infatuation, à sentir en lui une vocation divine. Lui aussi, il entendit ses voir, il eut ses. conversations intérieures avec la Vierge et les saints. Il se crut appelé à sauver son roi et son peuple, et se tint prêt au martyre.

Je n'ai vu le prince de Polignac, dans cette unique circonstance dont j'ai parlé, que pendant deux heures à peine, mais il m'a laissé un souvenir plein de respect. Dès l'abord on sentait en lui quelque chose de simple, de vrai, de bon; quelque chose aussi de fixe, d'inébranlable et d'impénétrable. Plus tard, quand je rencontrai son fils, celui-là même qu'il avait envoyé, disait-il gaiement, en tournée électorale^ la révolution qu'il avait déchaînée avait fait son œuvre. •

L'hôtel de Mailly. — Pendant les journées de juillet. — « Il y avait une fois un roi et une reine. »

Mais je reviens à Tannée 1830. Mon frère, comme je l'ai dit, ayant quitté Paris le jour même de son mariage, mon mari étant en Bourgogne pour la vente d'une forêt qu'il avait près de Ghagny, la vicomtesse d'AgouIt à Vichy avec la Dauphine, nous nous trouvions seules, ma mère et moi, dans l'appartement que nous occupions ensemble rue de Beaune, lorsque parurent au Jlfom- /^Mf — 26 juillet 1830 — les fameuses ordonnances.

Ma mère avait quitté la place Vendôme afin de. pouvoir demeurer avec moi. Nous nous étions partagé le rez-de-chaussée de l'ancien hôtel de Mailly * où mon

{ . Cet hôtel, situé rue de Beaune, à Tanglo du quai Malaquais, avait appartenu au xviii« siècle au marquis de Nesles, de la famille de Mailly. l\ n'existe plus.

frère venait aussi de louer un étage, de sorte que nous allions y être tous réunis. L'hôtel de Mailly était une fort belle demeure avec cour, avant-cour et arrièrecour, étages très-élevés, ayant vue sur le pont Royal, le palais et le jardin des Tuileries, grand jardin dont la terrasse longeait et dominait le quai MaFaquais. L'ombre des vieux marronniers donnait bien quelque fraîcheur à notre rez-de-chaussée, mais l'usage des calorifères, récemment importé de Russie, en ôtait l'humidité. Le chant des merles et des autres oiseaux qui nichaient en multitude dans les bosquets du jardin, les lierres qui tapissaient les murs, les touffes écarlates du géranium sur les vases de la terrasse, le parfum des fleurs de toute sorte dont on ém'aillait les plates-bandes avaient, à mes yeux, un charme singulièrement mêlé de tristesse et de douceur. C'est de ce lieu agréable que j'ai vu passer la première des révolutions à laquelle j'ai pu comprendre quelque chose. C'est sur cette terrasse du quai Malaquais que, assises, ma mère et moi, dans la matinée du 26 juillet, nous apprîmes, par des amis, la nouvelle du Moniteur. Nous en fûmes fort troublées. On pensait que des protestations violentes allaient se produire à Paris et dans les départements, et nous appréhendions de nous voir séparés les uns des autres sans pouvoir peut-être nous rejoindre. Ces craintes, quant à mon frère, furent bientôt dissipées. Le 27 au matm^ non sans que\c\;ae?) difficultés, il rentrait dans.

Paris, tout abasourdi de ce qui se passait, n'en ayant rien su, rien pu soupçonner dans le silence toujours souriant de son chef. A peine nous eut-il embrassées, que Maurice courut au ministère des affaires étrangères.

M. de Polignac était à Saint-Gloud. Ce fut Tun des directeurs, M. de Vielcastel, notre ami, qui dit à mon frère, avec beaucoup de tristesse, ce qu'il savait, ce qu'il redoutait : la baisse effrayante desfonds publics, l'agitation populaire, la protestation des journalistes, l'incertitude où l'on était quant aux mesures prises pour réprimer les désordres, etc.

Revenu vers une heure à l'hôtel de la rue des Capucines, mon frère y trouva cette fois son chef. En rentrant au ministère, la voiture du prince de Polignac avait été accueillie à coups de pierres; il avait été hué, mais il n'en semblait guère ému. Il reçut Maurice le sourire aux lèvres,comme d'habitude. Il eutmôme, en lui parlant, un petit accent goguenard, comme se réjouissant d'avoir été si secret, si profond, si homme d'État. Il lui apprit qu'il venait de signer l'ordonnance qui confiait au maréchal Marmont le commandement supérieur des troupes; puis, en lui serrant la main avec une affection paternelle : « Allez rassurer votre femme et votre mère, lui dit le ministre; il n'y a plus rien à craindre, toutes nos mesures sont prises.* Je n'ai plus besoin de vous ici, ajotita^t-il, le conseil

Ta se réunir aux Tuileries. Rentrez chez vous tranquillement; quand il y aura quelque chose à faire pour vous, je vous ferai avertir. »

Et comme mon frère essayait de lui faire entrevoir ses doutes touchant la facilité de la répression, le sourire du prince prit une expression compatissante, mystérieuse, illuminée, qui ne permettait plus que le silence. Mon frère revint à la maison moins rassuré et moins rassurant que son chef. Sur son chemin, il avait vtt beaucoup de choses qui n'étaient point en accord avec la sécurité du ministre : les groupes populaires, de plus en plus nombreux, agités, où l'on proférait d«s menaces, des cris t à bas Polignac ! » ; une fermentation qui, loin de s'apaiser sur le passage des troupes, semblait les provoquer au combat. En entrant dans le salofl de ma mère, où plusieurs de nos amis ultraroyalistes se réjouissaient bruyamment de < la bonne réelét » qu'allaient recevoir les révolutionnaires , il nous fit part de ses impressions et nous apprit la nomination du maréchal. On fit une exclamation de surprise et de mécontentement : — t Raguse*! un homme si pem «tir, à la tète des troupes ! ce n'était pas pos sîble ; il y avait quelque chose là-dessous t » — Et l'on se dispersa pour aller aux nouvelles.

La chaleur était accablante. J'allair dans le jardin cbercber un peu d'ombre et de fraîcheur. Ceux de nos aivm qui n'étaient pas sortis vinrent avec moi. Nous

nous assîmes sous les marronniers. La conversation bruyante avait fait place à de rares propos, inquiets et tristes.

Il était environ cinq heures. Tout à coup un bruit sourd et lointain, un bruit inaccoutumé, frappe mon oreille : « Qu'est cela, m'écriai-je? » et je me levai pour courir vers la terrasse. On me retint, c C'est un bruit d'armes à feu, dit l'un de nos amis. — C'est un feu de peloton, dit un autre. — Pauvres gens! m'écriai-je, pensant aux hommes du peuple sur qui l'on tirait sans doute.

Nos amis me regardèrent d'un air stupéfait. — c Les pauvres gens, madame t mais ce sont d'infâmes gueux, qui veulent tout saccager, tout piller !.. » Je m'étonnai à mon tour. Sur ces entrefaites, mon frère, étant allé à la découverte, nous apprit que, rue des Pyramides, un détachement d'infanterie venait de faire feu sur un attroupement qui n'avait pas obéi aux sommations; un homme, disait-on, était tombé. Les autres avaient pris la fuite, en criant : c aux armes ! »

Ma mère, très-alarmée, craignant pour le lendemain une bataille des rues, proposa de me faire partir pour Bruxelles — j'étais dans un état de grossesse trèsavancée. — Mon frère l'en dissuada, me jugeant beaucoup moi'ns exposée à Paris que partout ailleurs.

Pendant que nous délibérions ainsi, les troupes se

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