‹ Mes souvenirs, 1806-1833Chapitre 22 sur 33 · M£S SOUVENIRS · texte numérisé non relu

M£S SOUVENIRS

déployaient dans les rues; la garde, la ligne, Içs suisses, la cavalerie, Tartillerie prenaient position sur la place Louis XV, au Carrousel, sur la place Vendôme, sur les boulevards. Dans le même temps, des barricades s'élevaient de tous côtés. Chose incroyable, disait-on, le peuple criait : c vive la ligne », et la ligne hésitait à tirer sur le peuple I Vers le soir, les rumeurs de- Tinrent plus inquiétantes encore. Nos amis, nos voisins, nos gens, tout effarés, entraient et sortaient, chacun avec sa nouvelle sinistre. C'était l'heure où le duc de Raguse, dans son rapport au conseil, déclarait que la tranquillité était rétablie.

De toute la nuit, je ne pus fermer, l'œil; notre quartier était silencieux pourtant, mais ce silence avait quelque chose de lugubre. De grand matin, je me levai. A peine habillée, je courus au jardin. Ma mère était là déjà, interrogeant un de nos amis qui apportait les bruits du dehors. C'était le même qui, la veille, s'était réjoui si haut de la c bonne raclée » qu'allaient recevoir les émeutiers. Il ne se réjouissait plus; il parlait bas maintenant; il était pâle. Partout, sur son chemin^ , il avait vu les écussons, les enseignes aux armes royales, les panonceaux fleurdelisés des notaires ôtés ou brisés. Vers dix heures, mon frère alla au ministère. Il revint au bout d'une heure, n'ayant pas vu M. de Polignac, qui était à Saint-Gloud. On assurait dans les bureaux que l'état de siège allait être proclamé. Il n'y

avait plus de temps à perdre, disait-on; Témeute gagnait du terrain. Le peuple avait abattu le drapeau blanc et hissé le drapeau tricolore à Thôtel-de-ville ; on ne criait plus seulement : ^< A bas les ministres I mais: c à bas les Bourbons I Vive Napoléon III Vive la République I » Gomme Maurice en était là de son récit, nous entendîmes tout à coup sonner le tocsin. Je ne connaissais pas plus ce bruit-là que celui des décharges. On m'expliqua ce qu'il signifiait; au frisson qui courut dans mes Veines, je sentis pour la première fois le souffle des révolutions.

Vers une heure ^e Taprès-midî, les nouvelles qui nous vinrent avaient un autre accent. Nos amis étaient rassurés. L'état d^ siège était proclamé; Foucauld (le vicomte de Foucauld, colonel de gendarmerie) avait l'ordre d'arrêter Lafayette, Lafûtte,Mauguin, Salverte, etc. Quatre colonnes de troupes commandées par Talon, Saint-Chamans, Quînsonnas et Wall, étaient en marche pour arrêter l'insurrection. Le canon allait balayer les rues.

Mon cœur se serra, je ne saurais trop dire sous l'empire de quels sentiments. Je n'avais aucune peur personnelle. Je ne songeais pas aux princes, je ne faisais assurément pas de vœux pour l'insurrection, dont je ne connaissais ni le but ni les chefs, mais j'étais émue d'une grande pitié à la pensée de ceux qui allaient mourir, et, sans bien savoir ce qu'il yo\iUvI^\^

ne pouvais me défendre d'une chrétienne sympathie pour le courage et le malheur du peuple.

La paix régnait encore autour de nous, aucune lutte n'était engagée sur la rive gauche. On n'y avait pas élevé de barricades. Nous passâmes la journée du mercredi 28 sans apprendre grand'chose. Les bruits étaient confus et contradictoires. Où était le roi? Où était le prince de Polignac? Que faisait le maréchal? On ne savait trop. A six heures du soir, en nous mettant à table, nous apprîmes par des amis de M. de Vitrolles que celui-ci allait et venait incessamment de Paris à Saint-GIoud, de Saint-Cloud à Paijp, pour arracher au roi quelques concessions et les faire agréer des insurgés. Tout allait mal, nous dirent»ils; l'insurrection était partout victorieuse. Le maréchal demandait du renfort et n'en pouvait obtenir 1...

Quant aux desseins des libéraux, quant à ce qui se passait dans les réunions publiques, nous demeurions dans une ignorance complète.

On ne parlait pas chez nous du duc d'Orléans. L'absence de la Dauphine et de la vicomtesse, d'Âgoult nous laissait sans nouvelles directes des princes, et nous en étions réduits aux conjectures. Une longue nuit se passa encore dans cet état. Le lendemain jeudi 29, notre quartier s'agitait; des colonnes d'étudiants et d'ouvriers, parties de l'Odéon, assaillant l«s postes, 5'âyançaient par les quais et la rue du Bac, vers le Lou-

vre et les Tuileries. Nous entendions le canon et la fusillade; l'attaque du Louvre commençait. Les gardessuisses postés sous la colonnade, aux fenêtres du palais, sous le guichet qui fait face à l'Institut, repoussaient les combattants qui menaçaient de passer le pont des Arts; on ne me permettait plus d'aller sur la terrasse. Des fenêtres du pavillon ^e Flore et de la car serne du quai d'Orsay, on tirait contre le pont Royal, où les insurgés essayaient de construire une barricade et de planter leur drapeau.

Des bruits de tous genres et des plus sinistres nous arrivaient d'heure en heure : Marmont trahit; deux régiments de ligne ont passé à l'insurrection ; un armistice est proclamé, etc. Des fenêtres du second étage, nous voyons un spectacle inouï : le jardin des Tuileries rempli de troupes qui fuient en désordre ; des soldats qui sautent parles croisées du rez-de-chaussée et se précipitent par la grande allée du milieu vers le pottt tournant ; des cris, des clameurs, des carreaux brisés avec fracas, des meubles jetés par les croisées, un bruit de mer orageuse; le drapeau tricolore enfin, hissé sur le pavillon de l'Horloge; la monarchie en déroute I

1. Dans le Journal d'un poète, publié en 1867, je lis quelques notes curieuses d'Alfred de Vigny, écrites, comme les miennes, à rheure même des événements : « Vendredi 30. Pas un prince q*8 , paru. Les pauvres braves de la garde sont abandonnés sans ordres sans pain depuis deux jours, traqués partout et se battant toujours. — guerre civile, ces obstinés déyoUs VotiX. «Si<&\i^O. "»

Dans la soirée qui suit ces scènes incroyables, les royalistes se forgent, des chimères plus incroyables encore. Selon les uns, Marmont a trahi, mais Bourmont est en route ; il arrive. Avec lui, le Dauphin marche sur Paris. Déjà Ton conseille à ma mère de faire ses approvisionnements en cas de siège ; selon d'autres, plus raisonnables, M. de Polignac se retire ; M. de Mortemart est nommé président du conseil et va tout arranger.

Le lendemain au matin — vendredi 30 — on lit sur toutes les murailles des placards invitant le peuple français à donner la couronne au duc d'Orléans. Les nouvelles se précisent et se précipitent. Coup sur coup, on apprend que le Dauphin remplace le duc de Raguse dans le commandement des troupes; que le roi a quitté Saint-Cloud, Trianon; qu'il part pour Rambouillet; qu'il y est rejoint par la Dauphine; qu'il retire les ordonnances; qu'il nomme le duc d'Orléans lieutenantgénéral du royaume; qu'il abdique; que le Dauphin abdique, etc.

Cependant les jours s'écoulent. La session a été ouverte par le duc d'Orléans — 3 août. — On s'inquiète, dans Paris, de savoir le roi si proche, à la tête de troupes nombreuses et fidèles. On se porte tumultuairement, en armes, sur Rambouillet; quand la multitude y arrive, le drapeau tricolore flotte sur le château. Les princes l'ont quitté. On se félicite; on a hâte de rap-

porter à Paris la bonne nouvelle ; on s'empare des fourgons, des carrosses de la cour; on monte dedans, dessus, derrière. Sous le fouet des cochers improvisés, les beaux chevaux des écuries royales franchissent ventre à terre la distance de Rambouillet à Paris. De ma fenêtre, je vois passer au galop ce bizarre cortège. On ne savait ce que c'était. Ces attelages somptueux couverts de poussière et d'écume, ces hommes en blouses, en vestes, en uniformes d'emprunt, coiffés de képis, de bonnets à poil, de casquettes, armés de carabines, de sabres, de piques, avinés, enroués, chantant, hurlant à tue-tête, quelques-uns couchés, endormis sur les coussins de satin blanc ! Jamais je n'oublierai ce grotesque, grandiose !

L'aspect de Paris était désolé. Au tumulte de l'émeute, au bruit des charges de cavalerie, aux roulements des tambours, au son du canon et du tocsin, suc cédait soudain un silence morne. Les rues dépavées, les réverbères brisés, les boutiques fermées, et, quand ve^ nait le soir, les lampions^des bivouacs populaires, toutes ces choses, avec l'incertitude qui planait au-des* sus de nous, nous jetaient en grande tristesse.

Enfin toute incertitude se dissipa.

Une royauté disparaissait, une autre prenait sa place *. Le 9 août, je vis de ma terrasse passer dans

1. « 10 août. CouronnemeDt de Louis-Philippe !«'. Cérémonie grave. — C'est un couronnement protestant. — H convient è

une voiture découverte Louis-Philippe et sa famille. Us revenaient du Palais-Bourbon, où les deux chambres avaient proclamé le rot des Français.

€ Il y avait une fois un roi et une reine, » dis-je à la marquise de Bonnay qui regardait avec moi le nio* deste cortège royal. Elle sourit; nous avions toutes deux la même impression. Cette royauté qui passait nous faisait un peu l'effet d'un conte. Nous ne la prenions pas au sérieux. Elle n'avait à nos yeux ni consécration ni prestige. De notre point de vue chrétien, selon nos idées de famille, elle était la triste récompense d'une triste félonie. Je me rappelais le mot de la vicomtesse d'Agoult : c Je n'aime pas ces gens-là. » Je pensai qu'elle avait raison *.

Cependant nous apprîmes que la famille royale avait quitté la France, et que la vicomtesse d'Agoult, malgré son âge, malgré les instances de la Dauphine' qui ne voulait pas accepter ce nouveau et définitif sacrifice de toutes ses affections, de toutes ses habitudes, refusait de quitter sa roy^e amie et reprenait avec elle

an pouToir qui n'a plus rien de mystique, dit le Glohe. J'y trouve le défaut radical que le trône ne s'appuie ni sur l'appel au peuple ni sur le droit de légitimité ; il est sans appui. » (Alfred de Vigny, — Journal d*un poète.)

1. Mes opinions en se formant peu à peu me firent plus tard considérer la révolution de 1830 d'un autre œil et sous un autre aspect ; mais elles ne me ramenèrent point & cette opinion que la quasi-légitimité de la royauté bourgeoise était la forme définitive et parfaite du gouvernement qui seul convenait & la démocratie

ihinçaise.

le dur chemin de Texil. De retour à Paris, mon mari prenait sa retraite. Il s'y croyait obligé d^honneur, bien que personnellement il n'eût point d'attaches aux princes de la branche aînée. Né en 1790, d'un père qui n'émigra point, il était entré à dix-sept ans au service, et avait fait toutes les campagnes de l'empire, en Allemagne, en Pologne, en Espagne, jusques et y compris la campagne de 1814. Il avait été grièvement blessé d'un coup de feu au combat de Nangis, en faisant à la tête de son régiment, une charge de cavalerie contre un carré d'infanterie russe, et il en restai l boiteux. En fait de souverain, M. d'Agoult ne connaissait que Napoléon, en fait de régime, que l'empire militaire. Comme toute sa génération, et malgré ses origines, il ignorait les princes exilés. En 1814, il fut tout surpris d'apprendre par son oncle, l'évêque de Pamiers, que Buonaparte était un usurpateur; qu'il y avait un roi légitime qui se nommait Louis XVIU ; que la fille de Louis XVI vivait encore ; qu'elle avait eu pour ami, pour compagnon d'exil, qu'elle ramenait avec elle le frère de l'évêque, l'oncle de mon mari, le vicomte d'Agoult.

Présenté par l'évêque à ces parents ignorés, M. d'Agoult fut accueilli d'abord par eux avec une certaine réserve. Cette blessure reçue en combattant les alliés qui ramenaient nos princes, cette croix de la légion d'honneur, bien que jointe à la croix de Saint-Louis,

et toutes deux gagnées, non par faveur, mais sur les champs de bataille, n'étaient pas une recommandation : peu à peu cependant le nuage se dissipa, les relations devinrent extrêmement cordiales. On tâcha d'entamer les préventions de la Dauphine. On l'intéressa même à la jeunesse, égarée, mais restée pure, au fond, de ce bon royaliste. J'ai raconté comment la princesse avait voulu me voir et m'avait donné l'espoir d'une survivance auprès d'elle. Mais là sa borna l'effet de ses bonnes grâces.

Mon mari, en continuant de servir, par amour du métier des armes, ni ne demanda ni n'obtint jamais la moindre faveur et ne s'attacha jamais non plus personnellement à aucun des princes. Quanta moi, je reçus, comme on l'imagine, après la riévolution, une infinité de condoléances au sujet de la dignité que je perdais, c On l'a mise sur les genoux de la Dauphine » , avait-on dit, lors de mon mariage, dans le faubourg Saint-Germain. On m'estimait fort à plaindre d'en être ainsi arrachée. Je n'entrais pas trop dans ces regrets, ne me sentant pas très-propre aux fonctions qu'on m'avait destinées; et cependant, malgré l'accueîl gracieux que j'avais reçu au Palais-Royal, je n'allai point au palais des Tuileries.

A peu de temps de là, j'achetai du prince de La Trémoïlle le château de Croissy, j'y passai la plus grande partie de l'année, etj'eus bientôt oublié la cour et les princes.

La bouderie du faubourg Saint- Germain. — Le salon de la duchesse de Rauzan. — La Sappho de la rueBoudrotet la Corinne du quai Malaquais. — Le château de Croissy. — La comédie. — Les concerts. — Une lecture d'Alfred de Vigny. — Une femme d'esprit. — L'ambition du salon. — Le grand homme du salon.

La révolution de 1830, dont je ne parle ici que dans ses rapports avec la bonne compagnie, jeta un trèsgrand trouble à la traverse. La discorde se mit dans les familles et dans les amitiés. Entre ceux qui restaient fidèles à la royauté déchue et Geux qui suivirent la fortune du nouveau règne, il n'y eut plus trop moyen de se rencontrer. M. Guizot a très-bien expliqué dans ses Mémoires pourquoi le juste milieu n'eut point de salons proprement dits,du moins dans les premières années. Quant au faubourg Saint-Germain, il se replia sur lui-même, il bouda, selon l'expression du temps.

On perdait des charges,- des places, des honneurs ; on affecta de paraître ruiné, on resta très-tard dans les châteaux, on s'habilla pauvrement, on fit des économies. A Tendroit des parvenus^ on prit le ton goguenard. On appela le duc d'Orléans « grand poulot » , on se divertit aux dépens du souverain des bourgeois, qui s'en allait bourgeoisement à pied, par les rues, sa femme sous le bras, son parapluie à la main.

Le procès des ministres, le choléra, qui fit en 1832 sa première invasion, les tumultes de la superstition populaire, peu après la tentative armée de la duchesse de Berry, sa prison, achevèrent de tout brouiller et portèrent une grave atteinte à la vie des salons.

Peu à peu néanmoins, lorsqu'on vit que le nouveau régime durait et qu'on n'en avait pas raison par la bouderie^ on s'ennuya de bouder. Les salons du faubourg Saint-Germain se rouvrirent. Mais ils se trouvèrent fort amoindris. La mort avait fermé pour toujours celui de la duchesse de Duras et celui de la princesse de la Trémoïlle; celui de madame de Montcalm finissait avec elle: Le salon de madame Réôamier se ressentait de la vieillesse morose de Chateaubriand. Les salons de la duchesse de Maillé, de la marquise de Bellissen, de la duchesse de Rauzan, de la marquise Arthur de la Bourdonnaye, etc., reprirent bien une apparence de mouvement et d'amusement, mais ce ne fut qu'une apparence.

PTallant point à la cour, ne voyant plus ni les princes ni les hommes en place, ni les personnes en faveur ou en crédit, avec des fortunes suffisantes, mais rien au delà, nous n'avions plus guère d'importance en réalité ; nous n'exercions qu'une sorte d'influence négative de critique et de raillerie qui ne pouvait pas nous mener loin, et ne faisait illusion qu'à nous-mêmes, encore tout au plus.

Une chose cependant était favorable, sinon à l'importance, du moins à l'amusement de la jeune noblesse légitimiste, — c'est le nom qu'on donna après 1830 aux royalistes fidèles à la branche aînée, pour les distinguer des royalistes orléanistes: — n'étant plus sous les yeux de la Dauphine et de nos vieilles douairières, nous nous sentions délivrées d'une surveillance qui ne nous axait pas permis jusque-là d'ouvrir nos salons à des personnes nouvelles, à des hommes de condition moindre, bourgeois, anoblis, écrivains, artistes, dont la célébrité commençait à nous piquer de curiosité.

La duchesse dé Rauzan fut la première, je crois, à secouer le préjugé. Du vivant de sa mère elle ne passait pas pour femme d'imagination, bien au contraire; au moment de la grande vogue d'Ownfca, faisant allusion à son peu d'esprit, un mauvais plaisant avait dit que la duchesse de Duras avait trois filles : Ourika, Bourika et Bourgeonika *. Le sobriquet avait fait for-

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