‹ Mes souvenirs, 1806-1833Chapitre 7 sur 33 · M£S SOUVENIRS · texte numérisé non relu

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nommée, et aussi par sa pure saveur de protestantisme, qui la distinguait, aux yeux prévenus de la population luthérienne, des catholiques et surtout des Juifs, dont la place de Francfort était, à cette époque, encombrée.

Le protestantisme des Bethmann remontait à la réforme des Pays-Bas. Aux temps des persécutions religieuses, ils avaient quitté la Hollande, où ils étaient établis, et s'étaient réfugiés sur le territoire de Nassau. C'est de là que, dans la première moitié du xviii* siècle, Johann-Philipp Bethmann vint à Francfort, appelé par un oncle maternel, du nom d'Arfami, qui lui légua sa fortune et son négoce, assez important déjà. Johann Philipp, avec son plus jeune frère Simon-Moritz, fonda, en 1748, sous la raison frères Bethmann^ une maison de banque dont l'accroissement fut rapide. Ayant survécu à ce frère, qui n'avait pas eu d'enfants, Johann-Philipp, devenu conseiller et banquier impérial, laissa aux siens, à sa mort, en 1793, un grand héritage. De son mariage avec Catherine Schaaf, il avait eu trois filles et un fils. Ce dernier, Simon-Moritz, dont le génie pour les affaires devait être secondé par les plus heureuses circonstances, allait bientôt donner à sa maison une extension et un éclat tout à fait extraordinaires. Les trois filles avaient fait de bons mariages. La seconde, Marie-ÉHsabeth , déjà veuve à dix-huit ans d'un associé de son père, Jacob

Bussmann, demeurait -avec son enfant nouveau-né dans la maison paternelle. Lorsque mon père y vint, il était dans toute la fleur et dans toute Tardeur de la jeunesse. Il voulut plaire, il y réussit. La jeune veuve allemande fut touchée des grâces de Tofficier français. Un projet d'union fut vite formé, mais il ne rencontra pas Tagrément de la famille. Les Bethmann, orgueilleux qu'ils étaient de leurs richesses bien acquises et bien assises, entêtés aussi de protestantisme, de solide importance bourgeoise et municipale, ne pouvaient voir d'un bon œil la perspective d'une alliance avec un étranger, un Français, un catholique, un noble, un émigré, un soldat : de fort jolie figure, il est vrai, et d'esprit à l'avenant, mais qui ne possédait rien que la cape et Tépée, et que la révolution jetait à tous les vents, à tous les hasards de la mauvaise fortune.

On résolut d'opposer à l'inclination des amants tous les obstacles possibles. La situation d'un émigré autorisait les rigueurs. Sous prétexte d'irrégularité dans son passe-port, mon père reçut du magistrat' l'ordre de quitter la ville, et, n'en ayant tenu compte, il se vit jeter en prison. Une telle violence, comme il arrive, ne fit que hâter le dénouement. La passion de la jeune veuve s'exalta. Offensée dans l'homme qu'elle aimait, elle alla le trouver sous les verrous. Elle y demeura un assez k)ng temps, puis, rentrée dans sa maison :

i Maintenant, dit-elle à sa mère et à son frère aîné, avec une hardiesse qu'on n'avait pas soupçonnée jusque-là sous ses dehors timides, voudra-t-on encore m'empôcher de l'épouser? » Le mariage, en effet, se célébra sans plus d'opposition, le 29 septembre de l'année 1797. — Mon père demeura avec sa jeune femme en Allemagne; il fît de longs séjours à Francfort, à Dresde, à Vienne, à Munich, jusqu'au» moment où les événements politiques lui rendirent possible le retour dans la patrie.

Bien que la plupart des émigrés fussent rentrés successivement, après le 9 Thermidor, sous le Directoire, et les derniers à la paix d'Amiens, mes parents ne s'établirent définitivement en France que dans l'année 1809. Ils achetèrent une terre en Touraine, où mon père exerça envers ses anciens compagnons d'armés, royalistes émigrés ou chefs vendéens, une large hospitalité qui, avec les plaisirs de la chasse et les bonnes relations de voisinage, donnèrent à sa vie le mouvement que ses opinions et ses traditions lui interdisaient de chercher ailleurs.

En dépit des ouvertures répétées du gouvernement de l'empereur, mon père se refusa toujours à 1^ servir et ne permit pas que ma mère fût attachée à la mai son de la reine Hortense, où on voulait l'attirer ^

1. MademoiseUe Cochelet, depuis madame Parquin, lectrice de la reine Hortenae, était intimement liée avec mon oncle'Bcthmann.

En 1813, mon père obtint l'autorisation d'accepter, du magistrat de Francfort, le titre et les privilèges de citoyen de la ville libre '. Du chef de sa mère, et par sa naissance, il était citoyen de Genève; ce furent là tous ses honneurs.

Malgré ses droits acquis 'à la faveur des Bourbons remontés sur le trône, mon père, le plus royaliste, mais le moins courtisan de tous les hommes, ne demanda pas d'eux, non plus, la récompense de son dévouement. Sa croix de Saint-Louis, gagnée à l'armée de Condé *, lui suffisait comme témoignage du devoir rempli. Après la Restauration, on ne le vit ni lui ni sa femme à la Cour. Il demeura chez lui, simplement, fièrement, assez dédaigneux des princes, toujours prêt néanmoins à reprendre pour eux l'épée au premier péril.

C'est là tout ce qui m'est connu, ou peu s'en faut, de l'existence de mon père, avant le temps où je puis me rappeler sa personne.

Ce temps remonte, autant que je puis croire, à Tannée 1812. Mon père avait alors quarante-deux ans. Ses cheveux, depuis de longues années, étaient tout

Elle souhaitait vivement de voir ma mère avec elle dans la maison de la reine, et ne négligea rien pour obtenir, par Tinfliience de mon oncle, que mon père y consentit.

1. Voir, à la fin du volume, les actes du 5 février et du 21 avril i797. Appendice D.

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