‹ Mes souvenirs, 1806-1833Chapitre 8 sur 33 · Donnée par brevet du 7 novembre · texte numérisé non relu

Donnée par brevet du 7 novembre

blanchis. Mais, loin de le vieillir, celte neige brillante, tombée en pleine jeunesse sur sa tête blonde, éclairait son beau front d'un plus vif éclat. Sa taille était haute, son air noble; et dans tQut son aspect on n'aurait su dire ce qui l'emportait de la force ou de la grâce. Son visage formait un ovale parfait. Ses yeux bleus, à fleur de tête, et son sourire avaient une expression charmante de douceur et de finesse enjouée. Ses sourcils bien arqués, son nez légèrement aquilin, son teint d'une délicatesse singulière, achevaient en lui la beauté et le don qu'il avait de plaire à tous. — Les enfants sont sensibles aux grâces physiques beaucoup plus et beaucoup plus tôt qu'on ne le pense. Je ne me lassais pas de regarder mon père, et, quand un étranger remarquait que nous nous ressemblions, j'en avais de la joie pour tout le jour.

De leur union, formée par l'inclination, il était né à mes parents trois enfants : deux fils et une fille. Ma mère avait eu de son premier mari une fille, Auguste Bussmann, que je connus plus tard, et dont je dirai en son lieu la fin tragique. Elle perdit mon frère aîné — il si nommait Edouard — avant ma naissance. Elle me parlait de lui souvent comme d'un* être très-doué, d'une rare précocité de cœuf et d'esprit. Quant à mon frère Maurice, bien qu'il fût plus âgé que moi de plusieurs années et élevé loin de nous dans les lycées, bien que son caractère fût presque l'opposé du mien,

]C m'attachai à lui de très-bonne heure, et ce fut pour toute la vie. Lui aussi, il était porté vers moi d'une inclination naturelle; et malgré ce que les événements, les passions, les intérêts, devaient jeter un jour à la traverse, notre mutuelle amitié se retrouva sur le tard, attristée, mais indestructible, au fond de nos cœurs.

Selon ce qui m'a été rapporté, je suis née à Francfort-sur-le-Mein, vers le milieu de la nuit du 30 au 31 décembre de l'année 1805 '. Il règne en Allemagne une superstition touchant ces Enfants de Minuit, Mitternachtskinder, comme on les appelle. On les croit d'une nature mystérieuse, plus familiers que d'autres ayec les esprits, plus visités des songes et des apparitions. J'ignore sur quoi s'est fondée cette imagination germanique, mais, il faut bien que je le dise, dût l'opinion qu'en prendra de moi la sagesse française en être très-diminuée, je n'ai lieu, en ce qui me touche, ni de railler ni de rejeter entièrement la croyance populaire qui m'apparente aux esprits. — Que le lecteur en soit juge : mainte fois, dans le cours d'une existence très-éprouvée, je me suis vue avertie en des songes étranges, symboliques en quelque sorte, dont le souvenir me poursuivait sans que j'y pusse rien comprendre, et qui s'appliquaient ensuite, le plus exactement du monde, aux événements, aux

1. La maison où je suis née existe encore : eUe forme T angle du RossmarJU et de la GaWensirasse.

situations, aux dispositions nouvelles et imprévues de ma vie et de mon âme. Bien plus, dans une maladie grave, au plus fort d'une crise qui pouvait être mortelle, et qui jetait les médecins dans une grande perplexité, j'eus en rév^ la révélation du remède qui me sauva : révélation inexplicable chez une personne étrangère comme je Tétais alors aux notions les plus simples de la médecine ; occulte puissance de l'instinct, que les anciens attribuaient aux dieux ^, et dont la science moderne est forcée de constater quelques exemples qui l'embarrassent. — Je n'omettrai pas non -plus l'incroyable prédiction de la devineresse Lenormand (la même qui prédit un trône. à madame de Beauharnais), qui me commanda de faire attention à mes songes, et par qui me fut un jour annoncé un avenir dont je ne pouvais avoir la moindre appréhension, à l'heure où je consultais, par passe-temps, l'oracle *. Enfin, quand je me remets sous les yeux les moments difficiles et décisifs de ma vie passée, j'y sens la présence invisible, le secours d'un bon génie : une voixy un esprit^ comme on voudra l'appeler, qui me voulait du bien, qui s'interposait entre moi et les

1. « Si j*ai conçu en songe Tidée de me servir de remèdes souvent efficaces, et particulièrement contre mes crachements de

sang et mes vertiges c'est aux dieux que je le dois, » écrit

Marc-Aurèle (chez les Quades, sur les bords du Granua — Peik' sées. Uv. I — XVII.)

S. Voir la visite à mademoiselle Lenormand. Appendice £.

coups du sort, qui me dérobait parfois, comme dans un nuage, aux poursuites de mes ennemis, et, quand toute force m'abandonnait, faisait soudain jaillir sous mes pas une source cachée où se retrempait mon courage.

Cet esprit bienfaisant, quel es^il?

Serait-ce Vâme de la constellation sous laquelle je suis née *? Serait-ce, comme le démon — daïmôn — de Platon, le messager qui me parle selon Dieu pendant mon sommeil? L'appellerai-je, avec les dévots, mon bon ange? a^ec Marc-Aurële, le Génie qui est au dedans de ndus? avec Dion Ghrysostôme, la puissance qui commande chez chaque homme et qui est l* inspiratrice de ses actions? Recpnnaltrai-je, dans mon divin consolateur, la pensée fidèle d'un être à qui je fus chère? Serait-ce sous Tempire de ce démon inconnu * que, pendant l'espace de dix années, je fus soumise à des intermittences étranges d'une somnolence pénible, où la vie du rêve et la vie de la réalité se confondaient en moi d'une manière très-mystérieuse; où je me sentais, sans jamais en perdre la conscience, dans un

1. « La conjonction des astres était heureuse, » dit Goethe, (Poésie et Vérilé, i" partie, livre I") — en parlant du jour et de Theure où il vint an moniïe — « Le soleil entrait dans le signe de la Vierge ; Jupiter et Vénus le regardaient favorablement ; Mercure n'était pas hostile ; Saturne et Mars se montraient in

dlfféients »

état anormal, crépusculaire en quelque sorte, intermédiaire entre l'être et le non-étre, entre le vouloir et le non-vouloir, déprimé ou exalté, hors d'équilibre, exempt de souffrance, toutefois, autre que morale, et qui demeure, pour tous ceux qui m'y ont vue, un phénomène inexpliqué, sans relation appréciable ni avec la nature de mon esprit très-lucide, ni avec mon caractère très-résolu. De tout ceci, que sais-je? et que pourrait-on savoir ^ ?

Je ne voudrais pas cependant, par mon doute, être cause qu'on prît le change. La licence que je donne parfois à mon imagination de s'échapper vers les régions occultes n'y entraîne pas ma raison. Au plus fort de ma vie dévote je n'ai connu ni l'extase ni les visions; le monde séraphique de Swedenborg ne s'est jamais non plus ouvert à moi. Je n'ai de goût, je l'affirme, ni pour le monde des magnétiseurs, ni pour le monde des spirites. Je ne crois, est-il besoin de le dire, à rien de surnaturel^ moins encore à une suspension, à une déviation, quelle qu'elle soit, dans le cours régulier des lois divines. Mais je crois à un ordre mystérieux de la nature infinie qui paraît surnaturel seulement à nos ignorances; je reconnais l'existence

1. « Je ne dis pas : cela est; mais n*y aurait-il point quelque témérité à dire : cela n'est pas? » écrit Senancour, en parlant de cette chaîne occulte de rapports qui rattache la vie humaine à J'inûm incompréhensible de Têtre cosmique.

de lois qui se dérobent encore, qui se déroberont peut-être toujours à nos poursuites \ et qui, n'ayant de prise et d'effet que sur certaines organisations très-délicates, restent pour le vulgaire un sujet d'étonnement superstitieux, pour les demi-savants, une occasion de dédain et de raillerie *.

Je reprends mon récit.

Mes parents m'avaient en prédilection. Douée comme je l'étais d'une humeur douce et d'une gentillesse enfantine qui m'attiraient toutes les bienveillances, je ne me rappelle de ces premières années que des images de paix. Jamais un châtiment, aucun reproche. Quelques règles, sans doute, mais souples et sans contrainte. L'amour de mes parents, les caresses des voisins, l'empressement des serviteurs à me complaire, des fleurs et des fruits à profusion, des animaux familiers, de petits amis villageois, le plein air et la'pleine liberté dans une riante campagne, tel revit

1. tt On ne connaîtra le travail de la pensée que lorsqu*on connaîtra le rêve, a me disait un jour un homme de beaucoup d'esprit, M. Schérer. Aristote et Spinoza étaieot de cette opinion. Ils n*ont pas dédaigné d'obserrer cet état intermédiaire entre la veille et le sommeil, durant lequel, la conscience n'étant pas encore pleioement éveillée, il se produit des phénomènes trèspropres à éclaircir, lorsqu'ils seroot mieux étudiés, cette question obscure.

2. <r We may think over the subject again and again, dit Tyndall, it éludes ail intellectual représentation. We stand at length face to face before tlie Incompréhensible. »

{Àddress delivered al Belfast, i874.'j

en moi le tableau de mon enfance. Les changements des saisons y mettaient la diversité, mes plaisirs se rapportant presque tous à la vie des champs et des jardins. Je n'ai jamais eu le goût des poupées; tout enfant, il me fallait déjà la vie et la vérité.

L'habitation de mes parents, située près du bourg de Monnaie, entre Tours et Ghâteaurenaud, n'offrait rien de remarquable. Elle pouvait même paraître mesquine au regard de la fortune de ma mère, qui lui eût permis d'acquérir quelqu'un des châteaux célèbres de la Touraine, le château d'Azay-le-Rideau, par exemple, alors en vente, et qu'elle était allée visiter. Mais ma mère, n'ayant reçu, en fait d'art, que la culture musicale, fut peu ou point touchée de la belle architecture de ces résidences historiques; quant à mon père, chasseur passionné, il fut déterminé à l'acquisition du Mortier par l'aspect d'un pays très-giboyeux : petites collines, petits cours d'eau, petits bouquets de bois, petits clos de vignes, landes, bruyères, halliers, remises de toutes sortes, favorables à la perdrix, au lièvre; et, par delà, une ceinture de forêts, où fréquentaient le daim, le chevreuil et le sanglier.

En ce qui me concerne, on pense bien que je ne faisais au sujet de notre habitation ni comparaisons, ni observations critiques. Si j'ai souffert de très-bonne heure, comme je serais portée à le croire.

d'une certaine discordance entre moi et^ mes alentours, et de l'insignifiance des lieux où je commençais de vivre, je n'ai pu le supposer qu'après les avoir quittés, après avoir éprouvé ailleurs l'incroyable influence, sur mon être le plus intime, d'un site naturellement héroïque, ou consacré par l'histoire. Au moment dont je parle et à mes yeux prévenus, la maison du Mortier, la colline où elle s'adosse, sa vallée étroite, son enclos, ses terrasses au soleil, son canal d'eaux vives, sa cascade ombragée de marronniers séculaires, son potager, son verger, ses bassescours, c'était pour moi tout un monde que ne fraiichissaient jamais ni mes souhaits ni mes rêves.

Plaisirs champêtres. — Familiarité avec les bètes. — La Yolière.

, — Les lapins angoras. — Le^4narcassins...— L*ftne du jardinier. — Généreuse, — Vallée souterraine. — Les chenilles et les orchidées, r- Vue précoce de la métamorphose. — Les glanes et le hakbotaye, — L^ cuisine allemande. — Adelheid. — Marianne. — Mes jardins. — Première éducation allemande et française. — Le voyage en poste. — Ma Minerve. — Isiù' tour des Bourbons. — Les Cent-jours.— Départ pour Francfort et pour la Vendée.

Je vivais au Mortier en grande franchise d'allures, improvisant chaque jour, tantdt seule, tantdt ayec les enfants du voisinage', de nouveaux amusements. Les hêtes y avaient le rôle principal. Outre les chiens d*arrét de mon père, qui étaient de mon intimité et dont je me rappelle encore aujourd'hui les noms, les humeurs opposées, je nourrissais toute une volière d'oiseaux du pays^ pinsons, chardonnerets, bouvreuil

et j'essayais obstinément chaque printemps, quoique toujours sans succès, d'élever, aux œufs de fourmis, » les couvées de perdreaux apportées à mon père par les faucheurs. Par compensation à la mortalité de mes petits perdreaux, il me venait d'un beau couple de lapins angoras, l'un blanc, l'autre noir, qui multipliaient sans fin, une rapide famille, habillée de toutes les combinaisons imaginables de la couleur pie, et qui me réjouissait, i chaque portée, par des surprises nouvelles. Une chèvre aussi s'était attachée à < moi, et, du plus loin qu'elle m'apercevait à travers les grilles, elle poussait un bêlement plaintif et tendre qui m'allait droit au cœur. t)eux petits marcassins,* pris par le garde comme ils étaient encore à la mamelle, et que notre bergère menait paître avec ses agneaux, m'inspiraient un intérêt sérieux, mélangé, dé saison en saison, à mesure qu'ils se faisaient plus différents des moutons, de plus de crainte. Enfin, le dimanche, au sortir de vêpres, lorsqu'il ne pleuvait pas, l'âne du jardinier paraissait devant le perron, bellement harnaché, conduit par Gén&euse^ sa jeune maltresse, en cotillon court, jambes nues, sabots en main, pour pouvoir plus librement courir à ma guise, dans le grand bois. Ce grand bois, bien qu'enclos de murs, nous était interdit, je ne sais trop pourquoi, les jours de semaine. Aussi, le dimanche, quelle fête d'y ^Iler, d'arpenter en tous sens l'^ftoile et les faites d'oie I

Nous passions invariablement, de préférence, par une certaine allée très-encaissée, très-sombre, trèshumide, que j'affectionnais entre toutes à cause de la végétation particulière qui croissait sur ses parois argileuses : mousses, fougères, lichens, orchis, champignons, et que j'avais nommée, par amplification, pour lui donner sans doute un air de mystère. Vallée souterraine!

Surmontant la répugnance que j'ai eue toute ma vie pour ce qui rampe, je rapportais de mes promenades, avec des paquets d'herbes et de mousses, des chenilles que j'enfermais dans des boites à couvercles transparents, et dont mon père, à mesure qu'elles s'opéraient, m'expliquait les métamorphoses. Les orchidées aux formes imitatives, Vorchis mouche^ Vorchis homme pendu, que j'essayais de transplanter dans nos plates-bandes, les boutures et les greffes que je voyais faire au jardinier, la goutte d'eau que mon père me montrait au microscope, les transformations du têtard et de la grenouille dans la mare, Téclosion des volatiles dans la basse-cour et jusqu'à la toile d'araignée suspendue au plafond des étables, tous ces objets, à la fois surprenants et familiers à mes yeux à peine ouverts sur le monde, me donnèrent une habitude précoce avec le phénomène universel de la métamorphose. Avant toute réflexion, avant toute étude, la notion sj?ino^iste de h vie entrait en moi par \es sftM\

elle Y pénétrait ainsi bien plus vivement et bien plus avant qu'elle n'eût jamafe pu le faire par- renseignement de l'école ou par la spéculation métaphysique. Elle avait pris possession de mon entendement avant l'heure où s'y produisit la pensée.

Je m'associais aussi avec une vivacité extrême à tous les travaux des champs. Avec une brouette, un râteau, une hotte, une fourche, appropriés à ma taille et à ma force, je prenais une part active à la fenaison, à la moisson, aux vendanges.^

Les glanes et le halebotage surtout \ facilités par la négligence volontaire de nos métayers ou de nos vignerons, amenaient de grandes joies, quand, à la fin de la journée, je distribuais, selon mes préférences, aux enfants des pauvres, ma gerbe ou ma hotte pe santé. Je ne dois pas omettre non plus, dans la revue qiie je passe de mes plaisirs, ces immenses lessives qui se font deux ou trois fois l'an dans les maisons bien pourvues de linge, et pour lesquelles on convoquait chez nous le ban et l'arriëre-ban des commères, dont le caquet, infatigable plus encore que le battoir, emplissait la buanderie et les cours d'un gai tapage. Il n'est pas jusqu'à la carriole qui s'en allait aux provisions vers la ville, dont le départ et le retour, reten

4 . Haie ou halebotage : c'est le nom que donnent les paysans iDurapgeaux à ce qui s'appelle ailleurs le grapUIage : la glane da niBW après la vendange.

tissant sur le chemin caillouteux, ne causassent une émotion, tant le mouvement et le bruit, quels qu'ils soient, ont un attrait pour Tenfance. Enfin, lorsque nous restions tard à la campagne, les blancs tapis de neige où, d'année en année, l'empreinte de mes pas' se marquait plus distincte et plus grande, les glaçons charriés au soleil sur le canal, le fagotage des bûcherons, par-dessus tout l'opération mystérieuse des noirs charbonniers dans les bois, au sifflement de la bise, au croassement des corbeaux, au craquement des branches mortes, complétaient par des joies d'hiver mes joies de printemps, d'été et d'automne.

La chasse et la pêche, quand mon père m'y conduisait, formaient le côté aventureux et en quelque sorte homérique de mes plaisirs. Je n'aurai garde, non plus, dans le rappel de mes joies primitives, de négliger celles qui me venaient, comme aux héros de l'Iliade, des apprêts et des fumets d'un bon repas. Ma mère, en quittant son pays, en avait, emmené avec elle quelques souvenirs vivants et domestiques. Elle avait pour moi une bonne allemande; elle se faisait suivre par un chasseur habillé à la mode de Vienne, la plume de coq au chapeau, le coutelas au ceinturon; enfin, malgré de nombreux inconvénients, elle ne se décidait pas à congédier une cuisinière viennoise du nom A'Adelheid^ laquelle ne contribua pas peu, il faut l'avouer, au parfait contentement de

ma jeunesse. La cuisine allemande est la vraie cuisine des enfants et des écoliers. Mélanges inattendus, surprises, confusions, naïvetés, indisciplines, mais où tout revient pourtant aux deux éléments inoffensifs, farine et sucre : c'eçt une complète vacance, un oubli de toutes les règles, où Tenfant' trouve son compte et sa joie.

Adelheid excellait aux mehlspeisen; et quand elle avait bu surtout, ce qui n'était pas rare, elle me prodiguait, hors des repas, des gâteaux, des sucreries, auxquels mes rustiques camarades de l'un et l'autre sexe faisaient, des yeux et des dents, la fête qu'on imagine^

En rivalité de la viennoise Adelheid, Marianne^ la ménagère tourangelle, qui serrait sous clef les provisions, emplissait en cachette mon tablier de pru neaux de Tours^ de poires tapées, i'alberges confites et d'autres friandises du cru, sans compter, sous le prétexte des oiseaux de ma volière, d'énoftnes morceaux de sucre^ que détournaient au passage mes petits amis sans plumes.

L'amour-propre avait bien aussi, de temps à autre, sa part dans mes satisfactions ; à une noce de village, par exemple, quand le marié venait me chercher pour ouvrir le bal; à la messe du 15 août, quand j'allais, au côté de Marianne, un grand cierge à la main, lui droit et moi droite, offrir le pain bénit tout enru

PttEMIÈHJiS AiNiNÉES (1806-1827). 35

tanné, avec sa brioche parochiale; mais ces excitalions à la vanité venaient rarement; d'ailleurs la vanité n'avait en moi que de faibles germes, et ces germes ne se développèrent point dans la maison maternelle où régnait, malgré la condition de mes parents, une simplicité de moeurs parfaite. — Quand arrivaient les mauvais temps et qu'il n'y avait pas moyen de sortir, je me sentais bien privée, bien seule à la maison, ma mère n'y admettant pas volontiers mes bétes, et n'y tolérant qu'à demi mes chers petits rustres. Ceux-ci, de leur côté, se sentaient gênés dans nos salons, sur les parquets glissants, sur les fauteuils aux blanches housses de basin où se marquait l'empreinte de leurs mains terreuses. Heureusement, dans ma Solitude, il me vint une inspiration : j'eus l'idée d'embellir ma prison — - un salon, pour un enfant, c'est une prison — par la représentation des champs, des prés, des bois, des jardins, d'où je me voyais bannie; par la création de campagnes imaginaires, que je disposerais ëelon mon plaisir. Ce fut un trait de génie. Sur une table en bois de sapin, qui ne servait à rien d'autre, j'étendis une couche de terre argileuse, rapportée à cette intention de ma chère allée souterrain^. Avec un couteau de bois, je traçai sur toute la surface ainsi enduite le plan improvisé de mes plantations ; de frôlfir tiges d'arbustes, houx, genévriers, épines, figurèrent dans mes compositions les forêts; des épaisseurs de^.

terre et des cailloux me donnèrent à l'horizon les montagnes; avec de beaux coquillages rapportés de La Martinique par un chevalier de Lonlay, qui . habitait tout auprès de nous le château des Belles-Ruries, je formai des grottes profondes que je tapissai de mousses et de lichens; un morceau de miroir, irrégulièrement brisé, devint un lac limpide ; de petits sentiers sablés serpentèrent agréablement au travers de ces campagnes. La complaisance de mon père sourit à mes inventions. Il voulut s'y associer. Comme il était trèsadroit de ses mains, il découpa pour moi dans le liège et le carton, il peignit avec un soin minutieux des fabriques de tout genre, qui rehaussèrent mon paysage. Nous y plaçâmes, dans la forêt, Termitage; au bord du lac, la cabane du pécheur; sur les hauteurs, le château qui, moyennant certains artifices, s'illuminait tout à coup le soir, et montrait à son balcon un large transparent fleurdelysé où se lisait en gros caractères le cri du loyal châtelain : Vive le roi I — De proche en proche, mes ambitions montant toujours, il fallut faire venir de Nuremberg de grandes boîtes à jouets, toutes remplies de personnages et d'animaux forestiers, qui, répandus çà et là dans les parties sauvages de mes campagnes, leur donnaient un aspect plus sauvage encore. Puis, je voulus des cygnes, des bateaux sur mes lacs; de belles dames en cavalcades par les chemins* et quand j'eus réalisé ce rêve, je me consi-

dérai moi-môme et mon œuvre d'un tout autre œil. J'eus les éblouissements de la création poétique. Le souvenir m'en est présent comme si c'était hier. Je fus véritablement ravie, du ravissement de l'artiste, quand il croit avoir exprimé son idéal. Quoi d'étonnant? N'avais'-je pas dès lors, pour mes perspectives, pour mes ombrages, pour mes grottes en rocailles, pour mes rustiques figulines, un idéal, tout aussi bien que Bernard Palissy ou notre grand Lenôtre I

Cependant mon éducation commençait. Ma mère et ma bonne allemande, qui me parlaient toujours dans leur langue, me faisaient lire des contes de Grimm, réciter de mémoire des fables de Gellert ou des monologues de Schiller. Sur un piano de Vienne, j'apprenais les notes de la gamme dans les sonates de Haydn ou de Mozart. On m'expliquait dans VOrbispictus, si cher aux enfants allemands, les merveilles du Cosmos. Et ainsi, de plus en plus, sous l'influence maternelle, j'aurais été me germanisant, ce qui, avec mes yeux bleus, mes cheveux blonds, mon air rêveur n'aurait pas eu de quoi surprendre, si mon père n'y eût mis bon ordre en me retenant de son b^ord. Mon père n'avait, quant à lui, rien gardé de sa longue émigration, qu'une pointe de persiflage à l'endroit des Allemands. Il était d'un naturel tout gaulois z ni rêverie, ni exaltation, ni métaphysique, ni musique. De dévotion^ moins encore ; ce n'était pas alors le

fait d'un gentilhomme. Ses auteurs étaient Horace, Ovide, Rabelais, Montaigne, La Fontaine, par-dessus tout Voltaife. C'est de ces ouvrages, païens ou profanes, en choisissant les morceaux, et jamais des Écritures saintes, que mon père tirait pour moi ses dictées. C'est en écrivant les histoires de la mythologie que je me formai la main. Je connus l'enlèvement de Proaerpine bien avant l'annonciation de la Vierge Marie; et j'ignorais encore la crèche et l'Enfant Jésus, que déjà j'admirais le berceau prodigieux du petit Hercule. Ainsi, au plus loin que remonte ma mémoire, je nie vois, ce que je suis restée toute ma vie : à la fois Allemande et Française par le sang, par la nourriture du corps et de l'esprit; sensible aux beaulés de Schiller et de Mozart comme à celles de Molière et de Voltaire : de telle sorte que je n'ai jamais su 1}ien démêler vers quel côté j'inclinais le plus ^; et que, en y regardant de près, je ne me suis jamais sentie, à bien dire, ni Française ni Allemande entièrement; mais comme à part, isolée, un peu étrangère, aussi bien dans le pays où j'ai vu le jour que dans celui où la destinée m'a fait vivre; je devrais ajouter, pour être sincère, étrangère aussi un peu, en mainte occasion, à moi-même et à ceux qui m'ont aimée.

1. La guerre en 1870 me jeta hors dMncertitude, en me faisant sentir, à TiDtenslté de mes angoisses, combien m*était chère, audessus de toat, la patrie française.

iNole écrite en 1872.)

PHEMIËRES ANNÉES (1806-1827). 39

J'ai dit qu'il n'y avait eu dans mon enfance aucune contrainte. J'en oubliais deux, passagères il est vrai, mais vivement ressenties parce qu'elles faisaient contraste avec ma liberté habituelle. Je demande encore un peu d'indulgence pour ces récits puérils où je sens que je me complais trop; ils vont unir; ce qui me reste à dire est très-court.

A l'époque dont je parle, de 1809 à 1815, la plus petite distance, même franchie en poste, constituait ce qu'on appelait un voyage. On en délibérait, on s'y apprêtait de longue main. La vieille duchesse douairière de Montmorency, lorsqu'elle se rendait, pour y passer l'été, à sa maison d'Âuteuil, se commandait pour la route un habit de nankin. — Qu'on s'imagine ce que devait être l'éloignement de Paris à Monnaie, soixante lieues I Longtemps à l'avance on discutait en famille le jour du départ. Les préparatifs ne duraient pas moins de quinze jours. On partageait en deux ce grand trajet. On s'arrêtait à mi-chemin, à Chartres, pour y passer la nuit dans une affreuse auberge, où l'on soupait d'un fricandeau à l'oseille réchauffé, et servi par la plus malpropre des mari tomes. Ce grand déplacement, les emballages et les déballages qui suspendaient pour un temps l'habitude, n'avaient rien qui me déplût, au contraire. Rien de plus gai dailleurs que la fagon de voyager des gens ricbes-arami yttve&tioa des chemins de fer.

On commandait chez soi, à son heure, les chevaux de poste; on s'installait dans une bonne berline disposée pour y dormir la nuit au besoin ; on y avait de la lumière pour le soir, avec tout ce qu'il fallait pour prendre ses repas. Des guides — c'est ainsi que s'appelait le pourftof're des postillons — portés de quelques sous au-dessus de la taxe réglementaire, mettaient tout Tattelage en belle humeur; on partait au galop ; les fouets claquaient, les grelots sonnaient; les parements écarlates, les boutons de cuivre des postillons reluisaient à merveille. Mais il y avait un revers à cette joie : au-dessous de l'âge de sept ans, les enfants ne payaient point, ou du moins ils ne payaient que demi-place; on était fort économe alors dans les bonnes maisons, et chiper l'État paraissait aux plus grands seigneurs une gentillesse. Or, donc, lorsque j'eus dépassé l'âge des exemptions, on pensa qu'il serait de bonne prise de gagner un an ou deux sur le règlement, et, pour me dissimuler, à chaque relais, aux regards inquisitifs du maître de poste, on me pelotonnait, on m'enfouissait dans les coussins, on me faisait feindre de dormir; on s'ingéniait à me rapetisser; j'étais à la torture. On conviendra que c'était là une grotesque économie dans le budget d'une maison où la fortune se comptait par millions, et dont les possesseurs n'étaient aucunement avares. Je dis le fait dans son incroyable vérité. J'ai lieu de croire qu'il

était assez général, et que bien des enfants de ma génération auront souffert comme moi dans leur amourpropre, dans leur franchise et dans leur liberté, pour paraître plus petits que leur âge et frauder ainsi, peu ou prou, l'administration royale des postes !

L'autre contrainte qu'il me reste à raconter n'avait pas pour but de dissimuler ma taille, loin de là. Il s'agissait de la diriger en hauteur, et de prévenir les déviations qu'une croissance très-raffîde et une extrême délicatesse des muscles et des os pouvaient faire craindre. Je croissais, comme on dit, à vue d'œil, et mon cou semblait croître plus vite que tout le reste. Long et frêle, il avait peine apparemment à porter ma tête ; il ployait sous le poids de ma chevelure extraordinairement touffue. Bientôt l'on s'aperçût que mon front penché en avant faisait creuser la poitrine et s'arrondir les épaules. On prit peur. Je ne sais quel charlatan venait d'inventer une mécanique à seule fin de forcer à se tenir droit les petites filles. Il s'en menait grand bruit; on jn'en affubla. Heureusement pour ma taille, cette mécanique était inoffensive ;

heureusement pour mon amour-propre, elle avait un aspect gracieux et portait un joli nom : on l'appelait une Minerve, C'était une longue tige d'acier, recourbée en manière de casque, qui suivait par derrière le galbe de la tête, se rattachant à la taille, sur le front ei sous le menton^ par une ceinture et des bandelettes

en velours. On n'y pouvait bouger que tout d'une pièce, et la tête, maintenue de face, ne se tournait qu'ensemble avec les épaules. C'était un charmant petit supplice. Je m'y accoutumai vite néanmoins, par docilité de nature et aussi parce qu'à force d'entendre célébrer le bel effet de ce casque de Pallas à mon front d'ivoire, et de ces bandelettes de velours noir sur ma chevelure d'or, j'avais fini par m'y croire un air de conquête. Mais' la chose tourna tout autrement. Elle faillit avoir des conséquences bien diverses de celles que j'imaginais, et des effets tout opposés à ce qu'en attendaient mes bons parents. La Minerve mit ma vie en danger, et peu s'en fallut qu'elle ne me laissât défigurée; voici ce qui arriva :

Un jour que je faisais à moi toute seule, ma mère étant au piano, qui jouait des Ldndler de Vienne, un tour de valse dans le salon, je glissai en passant auprès de la cheminée. Embarrassée comme je l'étais dans ma Minerte qui m'empêcha de reprendre l'équilibre, je tombai, la tête la première, sur les chenets. Par bonheur, c'était l'été, il n'y avait point de feu. Mais les trois pointes aigu'ës des chenets m'entrèrent dans la joue si avant, ils y firent une plaie si profonde, que j'en porte encore à cette heure la cicatrice. A partir de ce jour, la Minerve me fut ôtée ; mais je ne crois pas que mes parents -en aient conclu qu'on pouvait âvoir eu tort de me la mettre.

Alfierî, dans ses Mémoires y raconte un accident tout semblable qui lui arriva en faisant arec son frère, auprès d'une cheminée, Texercice à la Prussienne; et, de même que moi, il en resta balafré.

Si je rapporte ici ces deux accidents, ce n'est pas, je prie qu'on m'en croie, pour le plaisir de m'^galer à un immortel ; c'est dans l'espoir de faire sortir de là une petite moralité à l'usage des mères de famille : n'avoir point de chenets pointus dans ses foyers, et ne pas mettre à la gène, fûtrce dans une Minerve^ les libres mouvements de l'enfance.

Cependant, un grand événement, un coup d'éclat de l'histoire, allait avoir son contre-coup dans ma petite existeuce. /

Le retour des Bourbons n'y avait point apporté de changements. J'entendis beaucoup parler chez nous de Yusurpateur et des rois légitimes. On planta beaucoup de lis dans notre jardin. Je vis V ordre du lys à la boutonnière de plusieurs petits garçons de notre voisinage. On me faisait lever à la messe pour le Domine salvum foc regemy tandis qu'auparavant nous restions obstinément assis pendant le Domine salvum fac imperatorem. C'était là tout, et c'est à peinesi je m'étais aperçu^ dans notre vie du Mortier que la France avait changé de régime. Il n'en fut pas de même un an après. Le départ et le retour des Bourbons eurent alors pour moi de sérieuses conséquences, comme on va voir.

On entrait dans le mois de mars de Tannée 1815. Nous étions à Paris. Depuis quelques jours je voyais autour de moi les visages. changer; j'entendais entre mon père et ses amis des chuchotements ; il venait chez nous des gens que je n'y avais jamais vus auparavant; on me renvoyait alors du salon. Un matin, le cocher tira de la remise la voiture de voyage; on en fit monter les caissons. La femme de chambre y emballa beaucoup deliardes, tout cela très à la hâte et comme avec un air de mystère. Je n'osais rien demander, tant on me paraissait grave. Le lendemain, au dîner, j'appris que mon père était parti; pour où? on ne le disait point ; je pris peur et je me cachai pour pleurer. Tout à coup, vers l'heure où d'ordinaire on pa'envoyait dormir, j'entends un bruit de grelots dans la cour ; le chasseur vient avertir que les chevaux de poste sont là. On m'enveloppe d'un manteau fourré ; on me porte dans la berline où ma mère et mon frère étaient déjà. On m'assied entre eux deux. Pendant la route, j'apprends que nous allons à Francfort, chez ma grand'mère. Le soir du septième jour (nous avions couché trois fois pendant le trajet), nous arrivions; et je montais l'escalier, étranger pour moi, de la maison Bethmann, étourdie par les éclats de voix germaniques, par les embrassements confus d'une multitude de tantes et de cousines que je ne connaissais pas; le cœur gros, les yeux pleins de larmes, pen-

«ant à notre chère maison du Mortier et à mon père. On devine à quoi se rapporte tout ceci. Bonaparte avait débarqué au golfe Juan le 1®' mars. Dans Tespoir d'arrêter sa marche rapide, le comte d'Artois partait pour Lyon le 6. Le lendemain, le duc de Bourbon se dirigeait vers les provinces de Touest, où il allait tenter d'opérer un mouvement. Mon père, qui se disposait à. le suivre, sans augurer trop bien de la campagne, avait voulu, quoi qu'il arrivât, nous savoir en sûreté hors de France. Et c'est ainsi que Napoléon Bonaparte, en venant soudain ressaisir sa couronne impériale, en jetant par tout le monde le trouble et l'effroi, jetait du même coup, dans la paix de mon enfance, une première perturbation. Son épée conquérante, qui menaçait l'Europe, tranchait sans le savoir, dans l'ombre de mon existence, les premiers liens de l'habitude qui me rattachaient encore au berceau; elle me tirait brusquement de ce premier rêve doré du matin, commencé par l'enfant dans la nuit du sein maternel.

La famille Bethmann. — La vieille dame. — L*0Dcle. — La Basler-hof et le Vogel Strauss, — L'Ariane, — Une présentation de madame de Staôl. — Le tricot de ma grand*mère. ^ La tante HoUweg. — Un bas-relief de Thorwaldsen. — Suis-

. je catholique?

La famille maternelle^ où nous recevions un accueil empressé, était nombreuse. Elle avait pour chef la veuve de mon aïeul Johann Phîlipp, Catherine Schaaf, citoyenne du canton de Bâle, vénérable octogénaire, dont la figure et l'aspect se gravèrent tout d'abord, 7)0ur ne plus s'en effacer, dans ma mémoire.

Grande, avec beaucoup d'embonpoint, droite et grave, tout son maintien avait un air de domination tranquille qui s'imposait. Une opération mal réussie de la cataracte l'avait frappée d'une cécité incurable, mais e}}e n*avait pas pris l'expression hèsilaTite A

comme demandant secours que j'ai vue à la plupart des aveugles, tout au contraire. Du fond de leurs té* nëbres, ses yeux clos commandaient plus souverainement que s'ils eussent été ouverts. Son caractère entier, sa volonté inflexible se marquaient dans tous ses traits, avec la fixité sculpturale qu'a donnée au masque sans regard des dieux et des héros le ciseau antique. Mon aïeule se vêtait majestueusement d'amples robes de velours en hiver, de tissus blancs en été; ses beaux bras demi-nus ornés de perles fines; à son cou, l'image de son mari dans un médaillon entouré de bi illants énormes, dont les feux suppléaient en quelque sorte le rayon éteint dans ses orbites. Assise au haut bout de la table qu'elle présidait avec dignité, au salon, sur un fauteuil en manière de trône, elle recevait, comme lui étant dus, sans y paraître sensible^ 4es respects de trois générations. Son fils Moritz avait seul le privilège d'éclairer d'un sourire l'impassible sévérité de son visage. Sans cacher sa prédilection, sans craindre d'inquiéter l'amour de ses filles, elle avait pour ce fils unique une vivacité d'accueil, une passion de curiosité, un accent de déférence qui contrastaient de la manière la plus frappante avec son égale froideur envers tous ses autres enfants. Elle semblait ne compter dans ses journées que les moments rares et courts que ce fils respectueux, mais distrait par les affaires, prenait, ^quy k& lui donner,

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au train du monde. Elle connaissait le bruit imperceptible que faisait, en glissant sur l'épais tapià de Turquie, la porte du salon quand c'était lui qui rouvrait. Au plus vif de l'entretien, elle prévoyait l'instant où il allait prendre congé d'elle, et son front s'en attristait soudain. Enfin, depuis que son mari avait cessé de vivre, la vieille dame de Bethmann, die alte Frau von Bethmann^ c'est ainsi qu'on l'appelait dans Francfort, rapportait à son fils tout son orgueil et ce culte de la maison, oublié de nos jours, que j'ai vu autour de moi religieusement obseivé, vivant encore dans le vieux sang de la noblesse française et dans le sang, noble à sa manière, de la vieille bourgeoisie germanique.

Par bonheur, l'enfant des prédilections de mon aïeule n'abusa jamais, ce qui lui eût été facile, de son ascendant. Mon oncle Moritz était une nature généreuse, un caractère ouvert et joyeux, qui voulait par tout le contentement. Incapable de nuire, empressé à servir, en bon, en véritable aîné qu'il était, les intérêts de ses frères et de ses neveux, il s'employait incessamment à pallier les torts, à prévenir les froissements, à conseiller l'indulgence. Possédant à la fois le génie des affaires et les dons les plus brillants de l'homme du monde, l'oncfo, on ne le nommait pas autrement dans la famille, ajoutait au pouvoir des richesses qui s'accroissaient chaque jour entre sesmm^

la séduction d'un esprit charmant, d'une fine galanterie, d'une libéralité et d'une belle humeur qui lui valaient ensemble la faveur des salons et les sympa thies populaires. Les circonstances aussi le servaient. Pendant les guerres de l'Empire, les souverains de l'Allemagne avaient eu recours à son crédit; il leur avait fait des avances considérables. Au congrès de Vienne, l'empereur d'Autriche lui avait donné rang dans sa noblesse; l'empereur Alexandre, qui avait voulu être parrain d'un de ses fils, avait nommé Moritz von Bethmann son conseiller d'État et son consul général dans la ville de Francfort. Le train de maUon de mon oncle n'était pas d'un particulier, mais d'un prince, sans faste néanmoins, sans ostentation, magnifique avec simplicité. Bien qu'il habitât, par esprit de tradition, dans une des plus vieilles rues de la ville, la Buchgasse, la vieille maison en bois appelée le Baslerhof *, maison de triste apparence et de

1. Un usage du moyen &ge aUemand donnait un nom, un emblème, une légende aux maisons que Ton bàlissait. La maison du Baslerhof (cour de Bâle), doit avoir pris son nom du berceau de mon aïeule. Attenant au Baslerhof et en faisant partie, était la petite maison surnommée le Vogelstrauss (l^autruche), que j'ai habitée avec ma mère, et où je voyais encore Tan passé (1865), Don sans émotion, sur la façade extérieure, la vieille image peinte, fort '"«juriée du temps, mais entière néanmoins, grave etpensiTe, de roiéean du désert.

distributions surannées, mon oncle y recerait avec grandeur la plus grande compagnie européenne ^

Il avait exigé de sa mère qu'elle eût une véritable suite : dames de compagnie ', demoiselles de service, lecteur, médecin et chapelain, rien n'y manquait, avec une voiture toujours attelée dans la cour, en cas qu'elle voulût inopinément sortir ou faire ramener chez lui quelqu'un de ses hôtes. On donnait au Baslerhof de grands repas, dîners, goûters, soupers sans fin. Les vins'du Rhin, les faisans de la Bohême, où ma grand'mére possédait des domaines seigneuriaux, les primeurs de ses serres, les mets exquis apprêtés par des cuisiniers français de premier talent, y flattaient le

1. Cette compagnie se composait alors des souverains de passage à Francfort, de iears représentants à la Diète, de princes médiatisés et non médiatisés, de maréchaux iUustres par le gain ou la perte de batailles épiques. On y voyait le prince Primat, le duc de Dalberg, le prince de Metternich, le prince de Hardenberg, le prince Worontzow^ le comte de Tettenborn, les Humboldt, Frédéric Schlegel, la vieille comtesse de Stolberg, mère de la princesse d^Albany, la princesse de Yaudémont, la comtesse de Custine, la comtesse de Pappenheim, et les plus riches familles francfortoîses : les Brentano, les Guaita, les Schlosser, les Metzler, les Gontard, les Jassoy, etc.

2. La première dame de compagnie de ma grand'mère n'était rien de moins que la veuve d'un échevin de Francfort. La bonne dame, économe et prévoyante, profitait, au dessert, de la cécité de ma grand*mère pour fourrer dans ses larges poches loute une provision de biscuits, de macarons, Qe pains d'épices, etc. Nous autres enfants, nous nous divertissions fort à la prendre en flagrant délit et à ia déconcerter par nos rires, dauB &ea eulrepTl^^^*

goût raffiné des vieux diplomates du Bundestag. A tout cet éclat d'opulence, la jeune femme de mon oncle, la Hollandaise Louise Boode, qu'il avait épousée par amour, un peu contre le gré de ma grand'mëre, était venue ajouter l'éclat naturel d'une merveilleuse beauté. Les lettres, les arts, les sciences étaient conviés aussi à rehausser les splendeurs de la maison. Uoncle apportait dans son négoce les façons d'un Médicis. Dans les jardins anglais, plantés par la ville sur les anciens glacis des fortifications abattues, il atait fait construire, en l'honneur de VAriane, sculptée pour lui par Dannecker *, un petit temple ou musée où il avait réuni, pour l'enseignement des jeunes artistes, une collection de moulages d'après l'antique *• On faisait

1. Dans rannée 1809. J. H. Dannecker, né en Wurtemberg le 15 octobre 1758, élève de Pajou et de Canova, professeur à la Karls- Académie, mort en 1814, après ayoir exécuté un grand nombre de statues et de bustes qui lui valurent en son temps une c^ lébrité presque égale à celle de Thorwaldsen. l\ avait été Tami de Schiller, de Herder, de Goethe. Dans une lettre à Meyer, 1797, Tauteur de Faust lui rend ce témoignage : «r Professor Dannecker ist als Kûnstler und Mensch eine herrliche Natur und wûrde, in einem reichem Kunstelement, noch mehr leisten als hier (Stuttgart) wo er viel aus sich selbst nehmen muss. » {Lettre à Meyer^ 1797.)

2. Goethe, à qui rien n^échappait de ce qui pouvait servir leë arts et honorer ses concitoyens^ parle ainsi de Tactivité bienfaisante et éclairée de Moritz von Bethmann : tr So steht schon jetzt eine Sammlung von Gypsabgûssen antiker Statuen in dem Carlen des herm von Betbmann. Und was lasst sich nicht von ei-

oem MuDBC ei'warten dessen Neigung uiid TUatigkeit durch ein

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chez lui des lectures d'ouvrages nouveaux qui méritaient l'attention. On donnait des concerts, où la reine du chant, Gatalani, se plaisait à lutter, de son gosier d'oiseau, avec les archets les plus fameux, danà les variations de Rode, On représentait des tableaux où la beauté de ma tante défiait le génie des maîtres anciens^ Jamais artiste ou écrivain, allemand ou étranger, jamais talent, quel qu'il fût, ne traversait Francfort sans recevoîr au Baslerhof une large hospitalité. Madame d'Âmim raconte dans ses Lettres d'un enfant une lecture de Delphine, dans les salons de Moritz, à laquelle elle assiste en enfant gâté qu'elle est, faisant avec son mouchoir de poche des marionnettes qui distraient le grave auditoire; attendu, écrit-elle à Goethe, que le fameux roman de la Staël est la chose la plus absurde qu'elle ait jamais ouïe. Du même ton et d'une pointe de jalousie, Y Enfant raconte ailleurs l'entrevue, au Baslerhof, de Frau Rath, la mère de Goethe, avec l'illustre fille de Necker. Bettina appelle ironiquement cette rencontre une grande catastrophe. S'adressant à l'auteur de Faust, elle lui décrit, d'un crayon espiègle, l'abordage des deux puissances féminines. Je ne résiste pas au désir de reproduire ici ce passage de la Correspondance avec Goethe, tant je le trouve caractéristique,

80 grosses YermiSgen in lebhafter Bewegung erhalten ist. »

Aus einer Reise am Rhein, Main und Ifeckar, in den Jahren 1814-1815.

tant il fait bien voir le milieu, le cercle, la maison où, sept années après, j'étais, moi aussi, transportée par une grande, par une véritable catastrophe. La lettre de Bettina est datée du 7 août 1808. « Ta mère, écritelle à Goethe, s'était parée à miracle. Elle portait sur Tédifice de sa coiffure trois plumes d'autruche, une bleue, une rouge, une blanche, les trois couleurs nationales du peuple français, qui se balançaient dans trois directions diverses. Elle était fardée avec art; ses grands yeux noirs tiraient le canon; à son cou, s'en roulait la fameuse chaîne d'or, présent de la reine de Prusse; des dentelles antiques et magnifiques, un vrai trésor de famille, couvraient sa poitrine. De l'une de ses mains, gantée de blanc, elle tenait un év^tail considérable avec lequel elle mettait l'air en mouvement; de son autre main, de ses doigts où brillaient des anneaux de pierreries, elle prenait de temps en temps sa prise dans une tabatière d'or enrichie d'une miniature où tu figures, les cheveux pendants, bouclés et poudrés, la tête pensive, appuyée sur ta main. Dans la chambre à coucher de Moritz von Bethmann, sur le lapis de pourpre où se dessine, dans un médaillon blanc, un léopard, la compagnie des dames âgées et titrées, formait, en grand gala, un demi-cercle imposant. De belles plantes de l'Inde, aux tiges élancées, montaient le long des panneaux vers le plafond. La chambre était éclair6o par la lumière mate de lampes

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aux globes dépolis. Faisant face au demi-cercle, se dressait sur ^on estrade, entre deux hauts candélabres, le lit aux rideaux de pourpre. Je dis à ta mère : « Madame de Staël va croire qu'elle comparaît devant la cour d'amour, car ce lit semble véritablement le trône de Vénus. » Enfin, tout au bout d'une suite de salons illuminés, apparut à nos yeux la longtiement at- -' tendue^ die Làngerwartete I Elle était accompagnée de Benjamin Constant, ajustée en Corinne : sur sa tête, le turban de soie aurore ou orangé, la tunique de même couleur; la ceinture nouée très-haut et de telle façon que son cœur devait être fort mal à l'aise; ses yeux et ses cils noirs brillaient, ses lèvres aussi, d'un rouge mystique; son gant, descendu jusqu'au poignet, ne couvrait que la main, qui tenait, comme d'habitude, la fameuse branche de laurier. Comme la chambre où on l'attendait est plus basse que les salons, il lui fallut descendre quatre marches. Malheureusement, au lieu de rassembler par derrière les plis de sa jupe, elle les retroussa par devant, ce qui fut un terrible accroc dans la solennité de la réception. Rien de plus comique, en effet, que le moment où l'immense personne, accoutrée à l'orientale, fondit tout à coup sur la vertueuse et roide assemblée des dames francfortoises. Ta mère me jeta un regard plein de vaillance, dans l'instant qu'on les présentait l'une à l'autre. Je me tenais à l'écart pour bien observer la scène. Je rem.aLT-

56 MES SOUYËNIUS.

quai l'étonnement de la Staël à la vue du costume bizarre et du maintien de ta mère, dont Torgueil s'enflait à vue d'oeil.

€ De sa main gauche elle étalait les plis de sa robe ; ûvec la droite elle saluait de réventail et s'inclinait à plusieurs reprises d'un air de condescendance. Elle dit bien haut, en français, de manière à être entendue de tout le cercle : Je suis la mère de Goethe. — t Ah I je suis .charmée... dit la femme de lettres », et tout retomba dans un silence solennel. Puis vint la présentation de la suite des gens d'esprit, curieuse, elle aussi, de connaître la mère de Goethe. »

Le goût qu'avait mon oncle pour les arts était partagé par sa sœur aînée, Suzanne Elisabeth, veuve de Jean-Jacques Hollweg qui avait été longtemps associé de la maison Bethmann et qui laissait une fortune considérable. Ma tante Hollweg, dte Hollwegin, comme l'appelait sa mère, avait longtemps demeuré en Italie. Elle avait fréquenté à Rome l'atelier de Thorwaldsen, qui fit pour elle des bustes et des basreliefs ^ . Elle possédait quelques tableaux, et son ju-

1. Plusieurs de ces bas-reliefs se voient dans le caveau funéraire delà famille Bethmann au cimetière nouveau de Francfort. L'un d'eux représente les derniers moments du jeune Philippe ilollweg, mort victime de son humanité. S*étant jeté dans les eaux de TArno par un très-grand froid pour sauver un enfant qui se nojait, Philippe Hollweg en sortit saisi d'un frisson mortel; ia ûèrre ne Je quitta plus; les poumon» te prirent; il ezpir&'à la

gement en matière d'art faisait auterité dans la famille. Plus riche et plus constamment présente, restée plus parfaitement francfortoise et bourgeoise que ses autres sœurs, dont la plus jeune avait, comme ma mère, épousé tin gentilhomme, le baron de Mettingh, avec lequel elle habitait Munich et fréquentait la cotir, ma tante HoUweg était, après Yoncle, le personnage important du cercle de famille. On y voyait, autour d'elle, sesdeux filles, mesdames Grunelius et de Saint-George, avec leurs enfants, et, de loin en loin, son fils, Auguste Hollweg, jurisconsulte distingué, élève de Savigny, qui, plus tard, devint possesseur du beau château de Rheineck sur les bords du Rhin, curateur de Tuniversité de Bonn, député aux premiers États-Généraux de Prusse, conseiller d'État et ministre des cultes soufi le règne du roi Guillaume IV *.

fleur de Tàge, incoima encore de tous, et pleuré seulement de sa mère. Mais Tamour maternel et le génie de Tart ont conjuré Toubli sur sa tombe. Le nom de Tadoiescent généreux et le noble élan de son cœur sont perpétués à jamais dans le marbre impérissable. -Le bas-relief de Thorwaldsen, bien qu'il ne représente qu'une scène de famille, ne manque pas de grandeur. On y voit la mère de Philippe, au moment où eUe vient d'apprendre la fatale nouveUe, affaissée, éplorée, soutenue par ses deux filles. Le fleuye ArnOj personnifié dans le bas-relief, à la manière de la Renaissance, sous les traits d'un yieiUard à la longue barbe, appuyé sur sa rame, et couronné de roseaux, est une des œuvres les plus fines du ciseau de Thorwaldsen.

1. On a de lui des ouvrages estimés, entre autres : Gerichtêverfassung und Process des sinkenden r'ômischen Reichs, 183^4. Visprung der lombardischen Stœdtefreïkeit, 184G.

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