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L ECOLE DE DROIT

Un assez grand nombre d'ouvriers s'étaient joints aux étudiants.

Ainsi renforcée, la respectable jeunesse se répand sur la place de la Concorde, franchit le pont Louis XV, passe par dessus les grilles du Palais-Bourbon, monte sur le péristyle et déborde jusque dans les jardins environnants. A ce moment, les portes de la caserne du quai d'Orsay s'ouvrent, un escadron du 8' dragons sort, se forme en peloton, part au trot, arrive sur la foule dont il se contente de fendre les masses avec le poitrail de ses chevaux. Derrière la cavalerie, un bataillon de troupes de ligne accourt au pas gymnastique et prend position sur la place du Palais- Bourbon. Un commissaire est avec lui, prêt à faire les sommations d'usage.

En même temps, des piquets d'infanterie, de cavalerie, de chasseurs, de dragons et de municipaux, surgissent de tous côtés et s'échelonnent sur toutes les avenues qui conduisent à la Chambre, tandis que deux pièces de campagne se mettent en batterie dans la rue de Bourgogne.

\ers une heure, survint une petite pluie, aussi fine qu'opportune. Elle fit peu à peu son office, et, les municipaux aidant, émeutiers et badauds — ce qu'on appelle le peuple — commencèrent à se retirer.

A deux heures, tout était fini, ou semblait l'être, et je réintégrais ma chambre de la rue des Mathurins- Saint-Jacques, assez peu lier, après tout, de ma sotte équipée.

Le mercredi 28, au moment où le jour paraît, la pluie commence à tomber par torrents, et déjà beaucoup répètent le mot de Petion : // pleut, il n'y aura rien. On se trompait.

De nombreuses barricades avaient été dressées pendant la nuit; on se battait rues Beaubourg, Quincampoix, Bourg-l'Abbé, dans les quartiers Saint-Martin-des-Ghamps, du Mont-de-Piété et du Temple. Les barricades sont prises, mais la garde nationale, que le rappel, battu sur les onze heures, fait entrer en scène, ne se réunit que pour pousser le cri de : ]'ive la Réforme! A bas le ministère! Dans l'après-midi, on apprend que M. Guizot et ses collègues viennent de donner leur démission, que M. Mole a été appelé aux Tuileries et que la réforme électorale est accordée.

Après notre dîner, rapidement expédié, nous nous rendons, mon frère et moi, sur les boulevards. Des milliers de lanternes étincellent aux fenêtres, en signe de réjouissance. Un cordon de flammes s'étend de la Madeleine à la Bastille. C'est surtout devant le café du Grand-Balcon, cette seconde façade de l'Opéra-Comique, que la foule s'amasse. C'est là que les chants retentissent avec le plus de force, suivis de longs applaudissements. Le propriétaire a ouvert tous ses robinets à gaz, une éruption de lumière s'est faite, jetant sur la foule un reflet fantastique.

Nous ne songions guère à regagner le quartier Latin; j'y songeais d'autant moins, pour ma part, que je venais d'avoir, au milieu de cette cohue, un petit suc-

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ces. Boulevard Montmartre, devant le Théâtre des Variétés, j'avais acheté la dernière édition de la Patrie qui, vu les circonstances, se vendait cinquante centimes !

Je m'approche d'un bec de gaz et je suis aussitôt entouré de curieux, qui n'ont pas voulu tirer de leur poche leurs dix sous, et qui me demandent, très poliment, de faire à haute voix la lecture du journal.

Je m'acquittai de ce soin, paraît-il, à leur entière satisfaction, car tous me remercièrent, et quelques-uns même lièrent conversation avec moi.

Je savourais mon modeste triomphe, quand tout à coup — il était à ce moment neuf heures et demie — nous vîmes s'avancer, venant du côté de la Bastille, une longue colonne agitant des torches et du sein de laquelle quelques ouvriers brandissent en l'air des sabres et des fusils. Celui qui semble leur chef, un homme de haute taille, aux traits énergiques, vêtu seulement d'un pantalon bleu et d'une chemise, élève au-dessus de sa tête et de celles de ses compagnons un drapeau rouge. A cette vue, beaucoup de figures, tout à Theure joyeuses, se rembrunissent; mais comme, après tout, cette poignée de manifestants ne paraît pas très redoutable, et qu'on y voit même un certain nombre d'enfants portant des lanternes tricolores, la curiosité l'emporte sur l'inquiétude; trois ou quatre cents personnes descendent du trottoir et suivent de plus ou moins près l'homme au drapeau rouge et sa bande.

J'étais décidément badaud dans Fàme; je voulais voir, j'entraînai mon frère qui bougonnait, et nous voilà tous

les deux sur la chaussée, mêlés au cortège, — dans les derniers rangs, je dois le dire.

La colonne arrive ^bientôt à la hauteur du ministère des Aflaires étrangères, situé, à cette époque, boulevard des Capucines. Elle se heurte à un bataillon du i^" de ligne, massé en carré dans toute la largeur de la chaussée et des contre-allées.

Un coup de feu parti, un feu de peloton lui succède.

Une cinquantaine dé tués et de blessés gisent étendus dans une mare de sang. La foule affolée se disperse en tous sens ; les parapets de la rue Basse-du-Rempart sont brisés, et c'est par là que, mon frère et moi, nous nous échappons.

Supprimez ce coup de feu, et il n'y a plus de révolution de Février.

Qui donc l'a tiré'? Comment douter qu'il soit parti des rangs de ceux qui en ont profité et en ont fait sortir la République ; de ceux qui ont su trouver à la minute, et comme à portée de la main, un tombereau tout prêt; qui ont fait sur les boulevards la promenade des cadavres, puis se sont enfoncés dans les rues étroites, coutumières des barricades, dans les faubourgs populaires oi^i, de temps en temps, un homme monté sur la funèbre voiture soulevait et dressait le cadavre d'une femme, qu'il laissait retomber après que la

I. 11 semble aiijourd'hui bien établi que le coup de feu du boulevard des Capucines l'ut lire par Charles Lagrange, l'un des plus ardents promoteurs de l'insurrection de Lyon en avril iS34. Représentant du lUiône en i848 et. 1849, i^ siégea au plus haut de la Montagne. Exile après le 2 décembie i85i, il est mort à La Haye (Hollande), le 22 décembre 1857. — Je dois ajouter que Lagrange a toujours plaidé non coupable au sujet de son rôle dans la soirée du 28 février.

lumière vacillante d'une torche avait éclairé pendant une minute la terrible vision?

Tous les magasins s'étaient fermés, toutes les fenêtres s'étaient éteintes. Quand nous arrivâmes au quartier Latin, le tocsin sonnait à l'église Saint-Sulpice. 11 m'eût été impossible de dormir. Je passai le reste de la nuit à lelire, dans VHisfoire de (li.r ans, de Louis Blanc, le récit (les .Journées de Juillet iS3o.

Le lendemain — c'était la journée du a/i — j'errai par les rues et les quais de la rive gauche, entendant de confuses clameurs et des coups de fusil dans la direction du Carrousel et du Palais-Royal, recueillant avidement les nouvelles : à deux heures l'abdication et le départ de Louis-Philippe, puis successivement l'échec de la régence de la duchesse d'Orléans, l'envahissement de la Chambre, la nomination d'un gouvernement provisoire et son installation à l'IIôtel-de-Ville. La République était faite.

En ma qualité de vieux chouan de dix-sept ans, je fus tenté un moment de me réjouir de la chute de la monarchie de Juillet; mais ce sentiment fit bientôt place à un autre plus raisonnable et plus juste. Comment ne pas m'avouer que cette monarchie, renversée par une poignée de factieux, avait été, malgré sa fâcheuse origine et malgré ses fautes, un gouvernement éclairé, conservateur, honnête, et qu'elle avait donné à la France de longues années de paix et de prospérité? Comment ne pas comprendre, si jeune que je fusse, que la République ne resterait pas longtemps aux mains de Lamartine et qu'elle nous conduirait aux abîmes? Comment enfin ne pas me rappeler, alors que je sortais à peine des bancs du collège, et cette parole d'Homère : a Le

gouvernement de plusieurs n'est pas bon; qu'il n'y ait qu'un maître et qu'un roi! » — et le vers de Corneille :

Le pire des états, c'est l'état populaire;

— et aussi ces vers de Lamartine, celui des Méditations, dans son Ode aux Français :

Peuple ! des crimes de tes pères Le ciel, punissant tes enfants, De châtiments héréditaires Accablera leurs descendants, Jusqu'à ce qu'une main propice Relève l'auguste édifice Par qui la terre touche aux cieux ; Et que le zèle et la prière Dissipent l'indigne poussière Qui couvre l'image des Dieux !

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