Louis Blanc, Pages d'histoire, p. g
Depuis le 2 4 février, paraissait à des époques indéterminées, sur grand in-octavo à deux colonnes, par livraisons de deux feuilles, un petit recueil qui ne laissait pas de faire grand bruit. 11 avait pour titre Revue rétrospective. M. Paulin, le fondateur du National, signait au frontispice comme éditeur. Sous des titres divers : Histoire, — Fonds secrets, — Epistotaires, — Variétés, on y trouvait toutes sortes de documents, tant officiels que confidentiels, provenant pour la plupart du sac des Tuileries et du Palais-Royal. Leur groupement, les annotations et les commentaires étaient l'œuvre de M. Jules Taschereau, ancien député, connu comme auteur d'une assez bonne Vie de Pierre Corneille, et surtout comme fureteur de vieilleries bibliographiques et de manuscrits oubliés. Déjà de nombreuses pièces — papiers intimes de Louis- Philippe, de la reine Amélie et des princes, lettres de M. Guizot et de M. Duchâtel, etc., etc., — avaient été mises au jour, lorsque, le 3i mars, éclata dans Paris, comme une bombe, la publication dans la Revue d'un long document intitulé : Affaire du l'2 mai JS39, déclarations faites par il/*** devant le ndnistre de l'Intérieur. L'effet fut énorme. Au quartier Latin, sur les boulevards, dans les faubourgs, on ne s'abordait qu'en se demandant : « Avez- vous lu la Revue rétrospective ? Dès le lendemain, deux feuilles quelque peu réactionnaires, la Gazette des Tribunaux et le Journal des Débats, reproduisirent in extenso le document, et certes il en valait la peine. C'était une série de révélations faites les 22, 2 3 et '2^ octobre iSSg et donnant la clef de tous les incidents
antérieurs à la prise d'armes du 12 mai. Ce récit, à n'en pas douter, était l'œuvre de l'un des chefs. Tout y était : l'origine et la formation de la Société des Familles et de la Société des Saisons, les noms des organisateurs, le nombre des adhérents, les dates des résolutions prises, les motifs déterminants, les colloques, les démarches, les armes, les munitions, les causes d'insuccès, la biographie et le caractère des principaux conspirateurs, enfin des détails si vrais, si fidèles, qu'un seul homme semblait pouvoir les avoir fournis. Cet homme, M. Taschereau ne le nommait pas, mais nul ne pouvait s'y tromper. Ou le document était faux, fabriqué de toutes pièces, ou les révélations émanaient de Blanqui. A peine Barbes en eut-il parcouru les premières lignes que, tout frémissant d'indignation, sans admettre une seule minute l'hypotlièse d'une [ùèce supposée ou falsifiée, il nomma Blanqui. Et celui-ci, à la même heure, écrivait à la Gazette des Tribunauj' : a J'y suis désigné d'une manière aussi claire que si mon nom y était articulé, bien qu'il ne le soit pas'. »
Les Déclarations ne contenaient pas seulement un historique des sociétés secrètes de 181 5 à 1839. Elles faisaient connaître quelle était, au mois d'octobre 1889, à la date oij elles se produisaient, la situation exacte de la Société des Saisons, son organisation, ses principaux membres, que le gouvernement se trouvait ainsi en mesure de faire arrêter, a Après six semaines, — dit l'auteur des Déclarations, qui vient de parler de l'affaire du 1 2 mai et de ses suites, — après six semaines, l'association a repris son élan..., mais il n'y avait plus de chefs... Alors,
I. Lettre d Auguste Blanqui du i'^'' avril i8^8. (Gazette des Trihunaux du 2 avril.)
on s'adressa à moi, je conseillai de conserver l'ancienne dénomination. Il y avait alors cinq cents sociétaires présents... C'est à la fin de juillet que j'ai repris le commandement. » Vient alors, avec les noms des chefs, le détail des groupes, de ceux qui se sont dissous à la suite du 12 juillet, et de ceux qui subsistent encore. Puis l'indication d'autres groupes isolés, formés depuis, çà et là. Sur ces derniers, voici comment s'exprimait la déclaration de la deuxième journée :
« Dans le faubourg du Temple, il s'esl formé, sur la lisière du faubourg Saint-Antoine, un groupe de i5o hommes qui a rallié beaucoup d'hommes des divers autres groupes : Lionne est le chef. Ilippolyte commande aujourd'hui un groupe de cordonniers de loo hommes; il ne s'est pas battu en mai; cependant il conserve le commandement. Boivin commande un groupe de 3o à 4o hommes. Le quartier Saint-Antoine est raisonneur, anarchiste; il avait été dissous avant le 12 mai, il a été réorganisé par les soins de Joay, ébéniste. Ce groupe est isolé; il se compose de i4o à i5o hommes; il est en l'air, il n'a pas de rapports avec l'association. Jouy a sous ses ordres Langlois, Scargiiète, Dapuis, jeune homme assez ambitieux. Tous les chefs sont sous la direction de deux individus : Napoléon Bazin, cuisinier (on ne l'appelle jamais que Napoléon) qui a sous ses ordres Ason, Boiuin, Gorat, C hé ry et David, employé à la Bourse, beau garçon de vingt-six à vingt-sept ans. 11 commande à tout le reste, sauf au faubourg Saint-Antoine. Ce sont deux hommes médiocres mais très braves. Napoléon est dans la misère; c'est un franc et loyal garçon; il lit mal, il fait des cuirs en lisant les ordres du jour, cela déplaît aux ouvriers ; il est bon organisateur. David est un peu
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(( monsieur- »; il a des prvleiitioiis. mais il n'esl pas 1res eapal)Ie. Sa division est la plus forte.
« Je parle en dernier lieu de Lanneiisscns : il n'a pas pris jiarl au i3 mai, parce (ju"on l'avail forcé de se retirer de rassociation. C'est le plus grand organisateur avec Martin Hcrnurd. J'ai pensé à lui pour la direction. Sans lui la Société ne pouvait se soutenir. Daml et Ilippolyle lui étaient très opposés, mais ils ont fini par consentir à son admission, delà s'est passé très récemment. Jjtiiiienssens est sur un pied d'égalité avec les deux autres; dans le fond, c'est la seule forte tête, la seule capable de commandei-; sa présence ralliera immédiatement le faubourg Saint-Antoine, où il a beaucoup d'influence. Il ralliera aussi la majeure partie des groupes dispersés. Le principal lieutenant de Lamieussens est Bonne/aux, homme assez intelligent. Les gens de Dai^id font une hostilité sourde à Lamieussens. Ce que le gouvernement a à craindre, c'est l'union de divers chefs. 11 y a un moyen de l'empêcher; il faudrait lâcher au milieu de la société Raisant et Raban, qui doivent sortir de prison au mois d'avril prochain. »
L'émotion, je l'ai dit, fut immense, la rumeur effroyable. Dans les rues, dans les cafés, sur les places publiques, on discutait avec passion l'événement du jour, l'un des plus étranges de cette singulière époque, on prenait parti pour ou contre la sincérité du document Taschereau, que plusieurs appelaient déjà le Conjîteor de Blanqui. Le soir, le club de la rue Bergère fut envahi par une foule énorme, oii les partisans et les adversaires du terrible révolutionnaire se mesuraient du regard, oii les curieux, en quête d'émotions, se demandaient quelle attitude allait être la sienne en face de cette publication.
calomnieuse peut-être, à coup sûr terrible pour lui. La séance s'ouvrit une heure plus tard qu'à l'ordinaire. D'après le compte rendu de la Commune de Paris, Blanqui déclara a avec un certain embarras » qu'il avait l'intention de combattre la note infâme publiée par la Ih'viie liétrospeetive, mais qu'il lui manquait quelques documents. En attendant, il rappelle le passé. Il parle de sa captivité si longue, si rude, du froid, de la faim, de l'isolement, des tristesses sans nombre qu'il y a trouvées. Ne l'aurait-oi;! pas rendu libre, s'il eût dénoncé SCS amis ? Il fait voir ses habits souillés de misère ; il montre son visage creusé par le jeûne. « Mais ce n'est rien. Qu'on me laisse répliquer à un écrit par un écrit. » Cédant alors la présidence, il se retira au fond de la salle. La séance fut levée sans qu'il eût repris la parole.
A la même heure, au Club de la Bévoluh'on, Barbes déclarait qu'aucun doute n'était possible, que le délateur — à moins qu'on ne voulût bien dire que c'était lui. Barbes, — que le délateur était Blanqui, puisque aussi bien seuls au monde ils avaient eu, l'un et l'autre, cette connaissance intime des moindres détails de la conspiration'.
Cependant la réponse promise ne venait pas. Chaque matin, on la cherchait sur les murailles, et les murailles étaient muettes. Lorsqu'elle parut enfin, le lA avril, Raspail, qui seul alors dans la presse prenait parti pour Blanqui, ne put s'empêcher de dire que sa réponse s\'laH f(tit altendre un peu trop lomilcmps'. Publiée sous forme de placard et tirée à cent mille exemplaires, elle fut bientôt dans toutes les mains. A l'angle des carre-