‹ Mes souvenirsChapitre 26 sur 113 · Réponse du citoyen Auguste Blanqui · texte numérisé non relu

Réponse du citoyen Auguste Blanqui

ment, le récit est à la première personne. Dans ces deux premières séances, Blanqui a tout dit, ses révélations sont terminées. Le ministre de Tlntérieur, cependant, a désiré le voir encore et lui poser quelques questions. C'est Tobjet de la troisième séance, celle du 24 octobre. Cette fois. Blanqui ne raconte plus, il ne fait plus un récit, il n'y a donc plus de motif pour recourir à l'emploi de la première personne. D'un autre côté, il ne s'agit pas d'un interrogatoire judiciaire, demandant à être reproduit sous la forme de questions et de réponses, ayant les unes et les autres une pliysionomie et un caractère personnels. Il s'agit d'une conférence politique entre le ministre et l'ex-conspirateur. Le premier interroge le second sur les points qui intéressent, d'une façon plus particulière, le gouvernement. — A-t-il existé des relations entre les bonapartistes et les chefs des sociétés secrètes ? — La Société des Familles et la Société des Saisons ont-elles eu des affdiés dans l'armée P — Quels étaient, en dernier lieu, les projets de Blanqui, et s'il eût réussi à gagner la Suisse, auraitil continué, du fond de sa retraite, à diriger les Saisons.»^ — Les sociétés secrètes ont-elles des projets pour i8/io.^ — Ce Lamieussens, dont il a longuement parlé la veille, a-t-il vraiment une grande influence? Est-ce un homme d'action.^ — La Société des Saisons avaitelle des adhérents dans la garde nationale.^ — Est-il à supposer qu'il se formera une association nouvelle.**

Sur tous ces points, l'interlocuteur du ministre fournit des renseignements. Ces renseignements, celui qui tient la plume les enregistre avec soin, mais sans leur donner la forme personnelle, qui n'avait plus ici sa raison d'être comme elle l'avait eue les deux jours précé-

dents, lorsqu'il s'élail nrii crcnrcgistrer le récit personnel de Blanqui.

On le voit, le document Taschereau se suit très lociquement. Nulle trace, au moins dans sa forme extérieure, d'iuie interpolation dans le discours: point de noie (le police qui se vienne jeler à la traverse d'un discours à la première personne : point de fausse noie, en un mot, où se trahisse la main d'un fabricateur et d'un faussaire.

Si les Déclarations des f^a, 9.3 et 2^ octobre 18,39 r^'ont jamais été faites, si elles sont l'œuvre d'un faussaire, Blanqui devra dire, dans sa Réponse, quel intérêt avait M. Duchàtel, le ministre de l'intérieur d'alors, à inventer ces Déclaralions. Ce n'était pas sans doute qu'il en eut besoin pour obtenir de la Cour des pairs la condamnation du principal auteur de l'émeute du 12 mai. Cette condamnation, nous l'avons dit, était inévitable; elle ne pouvait pas ne pas être prononcée. Etait-ce donc dans le dessein de déshonorer un ennemi, en rendant celte pièce publique, que le ministre avait commis le crime de la faire fabriquer.^ Non, sans doute, puisque cette pièce est demeurée secrète, tant que la monarchie de juillet est restée debout.

11 y a là des évidences sur lesquelles je n'insiste pas. Blanqui lui-même les avait si bien comprises que, pas un seul instant, dans sa Réponse, il n'accuse le gouvernement de Louis-Philippe d'avoir forgé le document Taschereau. M. Taschereau affirmait que la pièce avait été trouvée, le 2^ février 18A8, au ministère des Affaires étrangères, dans le cabinet de M. Guizot, et qu'elle était, depuis ce jour-là, en sa possession. Et Blanqui de lui répondre : « Quant à vous, citoyen Taschereau,

86 MES SOrVENIRS

VOUS meniez I L'enlèvement du l'actum pendant le combat est une fable imaginée pour qu'on ne puisse vérifier son point de départ. Vous ne lavez pas gardé trois semaines. On vous la remis pour l'impression, et votre JieiHie Rétrospective est ressuscitée tout exprès pour enregistrer une calomnie irresponsable, w

Ce n'est pas au mois dortobre i<^3() que la pièce a été pitir'ujnéc. Ce n"est pas le 2 /l lévrier qu'elle a été trouvée. C'est après la journée du 17 mars qu'elle a été forgée, parce qu'à ce . moment il était devenu nécessaire de se débarrasser par tous les moyens, même les plus criminels, du « patriote clairvoyant et ferme » qui ne permettrait pas, on le savait bien, que la révolution fût escamolée. C'est là le fond même de la défense de Blanqui, son argument capital. Il le développe en ces termes :

0 Avant la journée du 1 7 mars, je n'étais encore qu'une gène, pas encore un danger : l'heure des grandes extrémités n'avait pas encore sonné...

" La journée du 17 a frappé de terreur la majorité du Gouvernement provisoire ; elle a cru n'aA oir échappé que par miracle à un grand danger...

a Les soupçons tombaient sur moi... J'étais donc l'hostilité du moment, celle qu'il fallait briser à tout prix... écraser sous un coup de massue...

« C'est le 22 mars que la fameuse pièce a fait sa première affirmation : ce jour même on l'apporte au Gouvernement provisoire.

(( Avant te '2'2, pas (te trace du libette. Ce jour-là il tombe à l'improviste. C'est un coup de théâtre et un coup d'Klat. A l'instant même tout change de face; la réaction presque vaincue relève la tête. Il semble

LE DOCIMENT TASCFIEREAU 87

qu'une main providentielle vient de la sauver du naufrage...

« Imposture et ^uet-apens. Voilà donc les pivots de rintrig-ue ourdie contre un homme qui vous trouble! A merveille, messieurs! des misérables accoutumés d'acheter par tous les crimes la faveur de tous les pouvoirs fonjenl à voire haine une arme empoisonnée. Ce que \aut cette arme, vous le savez trop et n'osez la toucher. Mais il est avec l'honneur des accommodements. Cachés dans la coulisse, vous mettez le poignard dans la main dun sicaire... Le 3i mars, la pièce fabriquée paraît dans la Revue Rétrospective. »

La réponse se terminait par ces lignes :

« C'est la haine, la peur, l'intérêt qui vous inspirent! Tous les moyens sont bons pour écraser une rivalité dangereuse. Le succès à tout prix, c'est votre doctrine, il paraît, comme à vos prédécesseurs. Ce document Taschereau vous était nécessaire : il s'est trouvé. Is fecit CL'i PRODEST. L'infamie de son origine se trahit dans les honteux détours de sa publication.

« Réacteurs, vous êtes des lâches! »

Toute cette fin du placard de Blanqui produisit un grand effet. Qu'il fut l'ennemi le plus redoutable du Gouvernement provisoire, rien n'était plus certain. Se débarrasser d'un tel adversaire était, pour ses membres, un coup de portée. Et quel plus sûr moyen de l'écraser que de le présenter, avec pièce à l'appui, comme un délateur, comme l'émule de ce Lucien Delahodde, dont justement les rapports venaient d'être retrouvés à la préfecture de police, de ce conspirateur-mouchard à qui Caussidière, après l'avoir démasqué en présence des sociétés secrètes, avait pu dire en lui présentant un

pistolet : « Tiens, misérable, brùle-toi la cervelle! » Le Gouvernement n'avait pas reculé devant ce moyen. 11 avait fait fabriquer les prétendues Déclarations et il avait trouvé, pour les mettre au jour, au moment opportun, un liomme à tout faire, un ancien rédacteur du Nalional, M. Taschereau!

C'était une explication, sans doute, et à beaucoup, dans les jours oij elle parut, elle put sembler suffisante. Malbeureusement, elle ne valait rien, et on allait bientôt en avoir la preuve. .

Accusé par Blanqui d'être un « sicaire », un « misérable falsificateur » et un « faussaire », M. Taschereau déposa une plainte en diffamation. A la suite d'une instruction dans laquelle furent entendus plusieurs témoins, et non des moindres, comme on va le voir, la Chambre du Conseil rendit, à la date du i8 juillet 1848, une ordonnance qui renvoyait Blanqui devant la police correctionnelle comme prévenu du délit de diffamation.

Le texte de cette ordonnance fut publié par la Gazette des Trilmnaax, dans son numéro du i" août. Voici les faits que l'instruction avait établis :

Deux membres du ministère de 1809, M. Passy, ministre des Finances, et M. Dufaure, ministre des Travaux publics, entendus comme témoins, étaient entrés dans des détails qui concordaient, d'une manière frappante, avec la teneur du document publié par la Revue Rétrospective. M. Dufaure, notamment, s'était exprimé ainsi :

(( Je me rappelte parfaitement que le nomme Blanqui,

après son arrestation, avant témoigné le désir, cVaprès le rapport qui en fat fait au Conseil, d\'tre mis en rapport avec un membre du gouvernement, M. le minisire de l'Intérieur Duchàtel fut chargé de celte mission.

(( Il se rendit den.r dit trois fois à la prison où était détenu le nommé Blanqui. M. le ministre de l'Intérieur ne nous rendit pas compte, dans tous leurs détails, des déclandions de Blanqui, mais nous sûmes qu'elles avaient de Vimportance, en ce qu'elles dévoilaient l'organisation des sociétés secrètes. J'avais cru me rappeler que M. le ministre de l'Intérieur avait eu trois conférences successives avec le nommé Blanqui, si bien qu'à la lecture de la Revue Rétrospective, je rapprochai involontairement mes souvenirs des trois dates que contient la pièce publiée.

(( Cependant, dans la crainte que mes souvenirs ne soient pas parfaitement exacts à cet égard, je dois dire seulement qu'il nous a été rendu compte de plusieurs conférences. »

Le ministre des Finances, M. Passy, avait fait une déposition conforme en tous points à celle de M. Dufaure. M. Duchàtel n'avait pu être interrogé : il était alors en Angleterre et ne devait rentrer en France que l'année suivante.

C'était devant la Cour des pairs que Blanqui devait comparaître comme auteur principal de l'émeute du 12 mai. On avait donc dû communiquer toutes les pièces au chancelier Pasquier et en particulier celle qui avait pour titre : Déclarations faites par Blanqui au iiunistre de l'Intérieur. Par les ordres du chancelier, M. Lalande, secrétaire de la présidence de la Chambre des pairs, fit une copie de cette pièce. Il fut demandé à M. Pasquier si cette copie avait été faite sur une pièce

originale à lui communiquée par le ministre de Tintérieur. Voici la réponse de M. Pasquier, parfaitement claire en dépit de la réserve qu'il se croyait tenu de garder :

« La pièce en question m'aurait été communiquée par le ministre de l'Intérieur, cela est possible, cela est même vraisemblable, mais je ne saurais Taffirmer. »

Cette pièce fut d'ailleurs, à cette date d'octobre iS.'Jg, communiquée par M. Pasquier à plusieurs personnes, parmi lesquelles M. de La Chauvinière, secrétaire-archiviste-adjoint de la Cliambre des pairs, et M. Franck- Carré, procureur général. M. de La Chauvinière déposa en ces termes dans l'instruction de i8/i8 :

« Un jour, je ne saurais préciser d'une manière absolue la date, mais c'est bien certainement avant la comparution de Blanqui devant la Cour, et dans ma conviction peu de jours après les dates indiquées dans l'écrit que vous me représentez, M. le chancelier me dit : « Voulez- (( vous lire quelque chose de curieux? Ce sont les rêvé la- « tioîis que Blanqui vient dejaire devant le ministre de Vlnté- « rieur. » La lecture que j'en fis immédiatement fit sur moi une impression profonde: ma mémoire, qui rarement me fait défaut, en conserva souvenir à tel point, que j'aurais pu en rendre un compte exact avant la publicité que cet écrit vient de recevoir. »

La déposition du procureur général Franck-Carré ne fut pas moins décisive :

(( Quelques jours, dit-il, après l'arrestation de Blanqui ' , me rendant au Luxembourg, pour l'instruction de

1. Blanqui avait été ariclé le i\ octobre i83(> H comparut devant la Cour des pairs le i4 janvier i84o. \u tome V du Journal du maréchal de Castellane, je trouve les lignes suivantes, relatives à larrestation de Blanqui : " 7 décembre 1861. — J'ai dîné chez le duc Pasquier... Le chancelier Pasquier a raconté des anecdotes sur Blanqui, qui, tout en

raHaire, M. le chancelier me dit ; « Eh bien! Blanqui vient (le faire des révélations devant te ministre de l'Intérieur. Ces révélations sont, à vrai dire, plus utiles pour Tadministration que pour la justice régulière; mais enfin, prenez-en connaissance; elles sont assez curieuses. »

« Je les lus attentivement, et j'en conservai un souvenir exact, à tel point qu'en lisant la pièce publiée dans la h'evue liétrospeetive, je me rappelai les choses quant au Ibnd, et je dirai même jusqu'à leur forme. J'ajouterai même que mes souvenirs devançaient le contenu de la pièce publiée et que je me disais : Je vais sans doute y voir tel ou tel point. »

Il y a peu d'années, ont paru les Souvenirs intimes d'un ancien pair de France, le baron Mounier. On y trouve, à la date du 8 novembre i83o, la note suivante : « Blanqui a fait une longue déclaration que j\d lue. Elle est d'un homme qui regarde sa cause comme perdue et ménage sa grâce. La déportation serait commuée en bannissement'. »

Ces témoignages, aussi nombreux que concordants, émanés de personnes dont la véracité et la bonne foi ne sauraient être suspectées, ne peuvent, ce me semble, laisser aucune place au doute. S'il en était besoin, d'ail-

conspirant, avait des rapports avec le ministre de Vlntérieur Duchâtel et le préfet de police Delessert. Voulant faire arrêter un de ses complices, il convint du Ueu où il irait prendre la diligence; la police s'y trouva. Blanqui, pour s'assurer que ce conjuré se rendrait au rendez-vous, l'accompagna à la diligence ; il était sur la liste des signalements et fut arrêté avec l'autre. »

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