‹ Mes souvenirsChapitre 28 sur 113 · I. BanieJ Stem, \. II, p. 3i · texte numérisé non relu

I. BanieJ Stem, \. II, p. 3i

compte à la Société. Cette nomination de délégués, laite par son propre club, permettait de croire que Blanqui était prêt à s'expliquer devant le jury d'honneur.

11 y comptait sans doute quelques ennemis; mais le sentiment qui dominait parmi ses juges, c'était le désir de le trouver innocent, de n'avoir pas à constater chez lui une défaillance dont la honte rejaillirait sur le parti républicain tout entier. Pouvait-il, d'ailleurs, devant une accusation comme celle dont il était l'objet, et lorsqu'un tribunal était formé pour qu'il y pût répondre, pouvaitil refuser de comparaître devant lui? C'est pourtant le parti qu'il crut devoir prendre. Blanqui faisant ainsi défaut, l'enquête de la commission instituée par les clubs ne pouvait pas aboutir. Il n'y eut pas de verdict ; mais, par Daniel Steru, si bien informé des choses de ce temps, et qui publia son livre alors que tous les hommes mêlés à cet épisode vivaient encore, nous savons que la presque totalité du tritmnat (l'honneur partageait sur Blanqui et sur la pièce de la Revue rétrospective l'opinion de Barbes ' .

Cette opinion que, dès le premier moment. Barbes avait proclamée dans son club, il allait la porter bientôt sur une scène plus retentissante.

C'était un an, presque jour pour jour, après la publication du document Tascliereau, le 2 avril 18^9, à Bourges, devant la Haute-Cour de justice, dans le procès de l'attentat du i5 mai. Assis sur son banc, grave et muet comme un juge, Barbes dédaignait de se défendre. Debout, frémissant, Blanqui se défendait avec énergie,

I. Daniel Stern, t. II, p. Sig. — Ses deux premiers volumes ont paru en i85i et le troisième en i852.

94 MES SOLVENIRS

avec faconde, avec liabileté. [.e procès toucliait à sa fin: Blanqni avait, pour la dernière fois, pris la parole. Il expliquait son rôle ^uns la journée du iG avril, disant n'avoir été au Cliamp-de-Mars que pour y distribuer sa Réponse à Thorrible calomnie forgée contre lui par la majorité du gouvernement provisoire :

Barbes. — « J'en ai parlé dans une autre encore, et puisqu'on en parle ici, j'en parlerai aussi.

Blanqui. — Je me réseroe de vider cette question ptiis tard.

Barbes. — Quand vous voudrez. »

Ce n'est encore qu'une escarmouche, le vrai duel commencera tout à l'heure.

Blanqui a repris son discours ; il s'étend longuement sur la journée du iG avril et sur celle du i5 mai.

Quand il a fini, le président demande à Barbes s'il a quelque chose à dire pour sa défense.

Avec une fierté à laquelle il n'est que juste de rendre hommage. Barbes rejette bien loin toute idée de défense personnelle.

Il parlera pourtant :

« Tout à l'heure, dit-il, malgré ma volonté, j'ai été obligé d'interrompre un des accusés qui disait qu'un fait que j'ai affirmé dans mon club était un fait faux.

« Oui, j'affirme de nouveau ce que j'ai dit dans le Club de la Révolution. Cette pièce n'a pas été fabriquée, elle contient la vérité; il ny a (/ac l'individu à qui on l'a reprochée qui peut en être l'auteur. . .

« J'ai tout fait pour que cette discussion n'éclatât pas ici, mais OX a profité tout à l'heure de la fin des débats pour dire, dans une espèce de discours étudié, que ce

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que j'avais affirmé était faux, afin de se donner le droit de dire plus tard :

H .rai dit cela devant lîarbès, Barbes ne l'a pas déa menti; donc Barbes avoue que c'est faux. »

« Je demande maintenant que cela se vide ici. ON s'est défendu, ON a plaidé pour (troir sa iibcrié; pourquoi ne parle-t-ON pas pour avoir son honneur ' ? »

Le moment est venu, l'heure est solennelle. Si Blanqui, à cet instant précis, après de telles paroles sorties de la bouche d'un homme tel que Barbes, ne défend pas enfin son iionneur, quand donc le défendra-t-il? — Il répond :

(( Cet incident, qui n'est pas llatteur pour nous, n'est pas arrivé par ma faute... Il n'a aucun rapport au procès actuel. Si tout le monde avait fait comme moi, il n'aurait pas surgi dans le débat; mais j'en suis bien aise maintenant, puisque cela me donnera l'occasion de m'expliquer, non par devant le jury, que ces discussions n'intéressent pas, mais devant un autre tribunal, devant le tribunal de l'opinion publique. J'ajoute seulement que cela ne peut se terminer ici. »

Mais on y était, justement, devant ce tribunal de l'opinion publique. Est-ce que la France entière, à ce moment, n'avait pas les yeux fixés sur les débats de la Haute-Cour.^

Barbes de nouveau se lève.

En vain le président l'engage à ne pas rentrer dans cette discussion.

Le duel va continuer.

Barbes. — « Je puis demander à t^ individu pourquoi,

I. Gazette des Tribunaux. 11° du î avril iSiy. — Moniteur, n" du 5 avril.

par exemple, il a élé gracié en i8/iG: qu'il explique cette grâce autrement que par la rédaction du document qui lui a été attribué.

Blanqui. — En 18/IG, cette grâce, que j'ai repoussée complètement, m'a été accordée sur un rapport de médecin, qui avait déclaré que je n'avais pas huit jours à vivre; j'ai été dans un hôpital complètement moribond. Sur ce rapport fait que j'allais expirer est arrivée cette grâce. On n'a pas voulu que je mourusse en prison. J^ai repoussé cette grâce de toutes mes forces; je suis resté volontairement prisonnier, je n'ai jamais quitté ma prison, je n'en ai jamais franchi l'enceinte.

Barbes. — Je demande si dernièrement ON n'avait pas l'air de dire qu'OA' était sorti de prison le 2 4 février 1848. Il est certain qu'OvY en était tellement sorti qu'à Blois ON a publié une lettre dans laquelle ON se prétendait suivi par des mouchards qui se tenaient en vélites.

« Depuis i84G, ON était, jusqu'au procès de Blois S resté en prison; mais cette prison était un hôpital où, après sa liberté, Dupoty est resté volontairement, oi^i ON vivait fort bien aux dépens du gouvernement, où VON chevauchait. Mais après le procès de Blois, ON était parfaitement sorti de prison ; ON était en liberté, ON allait où ON voulait.

« Quant à être malade, mais c'est un drôle d'intérêt que le gouvernement aurait de mettre en liberté des individus malades! N'a-t-il pas laissé moinir Parquin,

I . En 1847, ^^^^ émeute avait eu lieu à Blois, à l'occasion de la cherté des grains. On y avait impliqué Blanqui. L'affaire se dénoua, le a6 avril 1847, P^i' uri acquittement devant la police correctionnelle de Blois.

Millcl en prison? Jeanne allait y mourir en 1837, quand on a donné la grande amnistie: et, si cette amnistie n'était pas arrivée, on aurait laissé mourir Jeaime en prison.

(( Moi-même, j'ai été ex! reniement malade et on ne m'a pas mis en liberté. Qu'OA^ explique cela. Moi, je me l'explique très bien: il y avait des révélations qu'un seul individu pouvait faire et qui contenaient des détails que nul ne savait.

Blanqli. — Messieurs, cy'/ incidenl se videra ailleurs; cependani, je dois dire tout de suite que, après cette grâce donnée et reprise, je suis resté prisonnier à Tours, et que, à la suite de l'émeute sur les grains, j'ai été immédiatement enfermé au pénitencier et en\eloppé dans ce procès : je suis retombé malade. Il est enfin intervenu un jugement qui m'a mis hors de cause, qui m'a mis en liberté peu de temps avant la révolution de Février; et, une fois que nous avons été mis en liberté, on n'a plus voulu me laisser en prison. J'ai protesté que je ne voulais pas sortir, que je me considérais toujours comme prisonnier; on m'a jeté de force hors de la prison.

rt — ^ oilà la réponse à ce qu'on a dit : du reste, ce nesl qu'une réponse provisoire, et je me félicite de ce qui vient d'arriver, car j'aime mieux une attaque avouée qu'une haine cachée.

HARBiis. — J'ai dit mon opinion en plein club. Immédiatement après, le parti républicain a nommé un jury d'honneur. On a assigné la personne à venir devant le jury, la personne n'est pas venue.

Blanqui. — Pardon! je ne puis pas laisser dire cela. Je ne pouvais accepter un tribunal composé d'en-

nemis. Je ne connais d'autre juge que l'opinion publique ' . »

Telle fut cette émouvante scène du 2 avril 1849- l^^rbès avait l'attitude d'un justicier. L'attitude de Bianqui fut celle d'un malheureux qui, mis en demeure de se défendre contre la plus déshonorante des accusations, ne trouve autre chose à répondre, — lui qui a sur son adversaire la supériorité de l'intelligence et du talent, — ne trouve que ceci : Je me défendrai ailleurs..., plus tard.

Ailleurs..., plus tard! Et où donc, à quelle époque, a-t-il essayé de se défendre? Sans doute, le i4 avril i848, il avait publié le placard où il s'efforçait de montrer que la pièce de la Revue rétrospective ne pouvait pas être de lui. Mais il ne s'agit plus de cela, il ne s'agit plus de répondre à la Revue rétrospective et à M. Taschereau .

Depuis le l 'i avril, un fait nouveau s'est produit, un fait considérable, énorme; c'est la publication dans la Gazette des Tribunaux du i" août 18^8, de l'ordonnance de la chambre du Conseil du 18 juillet; c'est la déposition de M. Dufaure, déclarant, sous la foi du serment, que Bianqui, après son arrestation, a témoigné le désir d'être mis en rapport avec un membre du gouvernement; que M, Duchâtel, ministre de l'Intérieur, s'est rendu plusieurs fois dans la prison où Bianqui était détenu, qu'il a rendu compte à ses collègues de ses conférences avec Bianqui, et que ce dernier avait dévoilé au ministre de Tlnlérieur l'organisation des sociétés secrètes.

Ou M. Dufaure a menti, — et qui l'oserait dire? — I. Gazette des Tribunaux du 3 et Moniteur du 5 avril iS^y.

LE DUCl MENT TASCHEREAU 99

OU Barbes avait raison de tenir IManqui pour l'auteur (les Déclarations faites demnt le ministre <le Vlntériear.

En tout cas, après cette déposition de M. Dufaure, rendue publique et consignée dans un document judiciaire, Blanqui n'avait (ju'un moyen de se défendre. M. Ducbàtel vivait encore. Il fallait obtenir de lui une déclaration attestant que Blan(|iii, après son arrestation, n'avait pas demandé à être mis en rapport avec un membre du Gouvernement : que lui, M. Ducliâtel, n'avait eu aucune conférence avec Blanqui, et que ce dernier ne lui avait jamais dévoilé l'organisation des sociétés secrètes.

Ce n'est pas le temps (jui a manqué à Blanqui pour réclamer cette déclaration du ministre de l'Intérieur de 1889, piïisque celui-ci n'est mort que le 5 novembre

M. Ducbàtel, d'ailleurs, dont l'on peut bien, sans doute, ne pas approuver toujours la politique, n'en était pas moins, de l'aveu de tous, un galant homme et l'honneur même. Du moment que l'honneur d'un de ses adversaires était mis en cause et que, sous le couvert de son nom, cet adversaire était l'objet des plus flétrissantes imputations, il eût, de lui-même, sans attendre d'être mis en demeure, rétabli la vérité, si la vérité eût été altérée par M. Dufaure et par M. Passy...

Depuis 1849 ^^ ^^ rencontre avec Barbes, Blanqui a multiplié les écritures.

11 a couvert de notes ses cahiers de Belle-Ile-en-Mer, de Corte, de Sainte-Pélagie, du Taureau, de Clairvaux.

Il a rédigé des journaux. Candide, La Patrie en danger, iSi Dieu ni maître.

11 a composé un livre de philosophie, de science et de poésie, L'Éternité par les astres.

11 eût fait plus pour sa mémoire, en écrivant simplement quelques pages oii il aurait fourni la preuve que les 22, 23 et 2U octobre 1839 il n'avait pas vu le ministre de l'Intérieur.

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