‹ Mes souvenirsChapitre 29 sur 113 · POITIERS · texte numérisé non relu

POITIERS

[Avril IS'iS — Juillet iS^id).

Les élections de la Constituante. Lamartine et Millevoye. — Les élections de la Vendée. M. Grelier du Fougeroux et l'hôtel du Pré-aux-Clercs. — Le r5 mai vu de la terrasse du bord de l'eau. L'abbé Chàtel. Vive le général du peuple! Le cabriolet de Louis Blanc. — La Mode ou le Lion et le Moucheron. Mon premier article : Voyage autour du Collège de France. — Les Journées de Juin. La barricade de la rue des Mathurins-Saint-Jacques. Mon frère Alfred. — Notre retour à Luçon. Le banquet de la garde nationale et le toast du commandant Armand de Béjarry. — A Poitiers. L'élection présidentielle. — Lerfru- Ricard. Emile de Girardin. La Presse et les Mémoires d'Outre-Tombe.

Le décret du 5 mars i848 avait institué le suffrage universel. Fixées d'abord au 5 avril, les élections à la Constituante avaient été reculées ensuite au 2 3, qui tombait le jour de Pâques. Les candidats pullulèrent. Chacun avait sa panacée, son élixir, son remède souverain, qui un projet de constitution supprimant tous les abus, qui une loi de finances supprimant les impôts, qui une loi militaire supprimant l'armée. Dans les derniers jours, c'était à ne plus oser sortir de chez soi. On était arrêté à chaque pas par des crieurs qui bourraient vos mains et vos poches de professions de foi et de bul-

letins de vote. Paris n'était plus qu'une immense affiche, offrant aux regards éblouis des listes de toutes les couleurs. Sur une grande pancarte bleue, on lisait : Nommons tous Champion, Le Petit Manteau I/leii! — Sur une rouge : Nommons tous La Moskowa! — Sur une jaune : Nommons tous Tripon! — Tout le monde était candidat, même mon ex-dépulé, M. Isambert; même mon compatriote, le communiste Dézamy.

Je n'étais pas électeur, mais je fus admis à prendre part, comme scrutateur, au dépouillement du scrutin, dans une des sections du Collège de France. Il y avait huit tables dans la salle, et de toutes s'élevait à chaque minute le nom de Lamartine, porté sur presque tous les bulletins.

Trente-quatre représentants étaient à nommer; les candidats étaient légion; presque tous les électeurs avaient voté. Le dépouillement fut donc très long et prit plusieurs jours. La commission ne put terminer ses opérations que le vendredi 28 avril.

Le soir, une foule énorme, — plus de deux cent mille hommes — envahit la place de Grève, les quais, les ponts. Les musiques des différentes légions de la garde nationale jouaient et rejouaient V Hymne des Girondins et la Marseillaise. Cette foule qui se pressait dans la nuit — une belle nuit de printemps — ces illuminations qui étincelaient aux fenêtres de toutes les maisons, ces chants et, à chaque instant répété, le cri de Vive Lamartine! tout cela formait un spectacle inoubliable. Sur les dix heures et demie, nous vîmes paraître, sur les marches de l'escalier de l'Hôtel de Ville, un petit groupe éclairé par des torches. C'étaient Armand Marrast et les maires de Paris qui venaient proclamer le ré-

sullal du scrutin. Lamartine était élu le premier avec 25().8oo voix. Ce chinVe se propagea comme une traînée de poudre, jusque dans les derniers rangs; et ce fut alors une acclamation immense, des applaudissements sans fm, un triomphe inouï, — d'autant plus grand qu'on le savait déjà nommé dans neuf départements". Vo.r popiili, l'oj- Dei, disaient les optimistes, qui se voyaient déjà définitivement sauvés. Seuls quelques sceptiques, attendant le sauveur à Tceuvre, se contentaient de dire, en hochant la tête : a lié ! hé ! Le chantre d'Elvire, avec son million de suffrages, enfonce aujourd'hui et dépasse de beaucoup Millevoye : mais, gare la Chute des feuilles l »

En ^endée, les élections avaient été excellentes. Depuis i83o, les électeurs censitaires ne nommaient plus que de soi-disant libéraux, qui tous allaient se ranger derrière M. Odilon Barrot et M. Thiers. Qu'adviendrait-il avec le suffrage universel .'^ Les légitimistes osaient à peine espérer qu'ils feraient passer un ou deux de leurs candidats. Ils en firent passer sept : l'abbé de Lespinay, AÏcaire général de Luçon, M. Grelier du Fougeroux, le marquis de Tinguy, M. Bouliier de l'Ecluse, avocat à Paris, M. de Fontaine, M. Emile Rouillé, avocat aux Sables-d'Olonne, M. Théodore Marsan, lîlateur de lin à Mortagne. Les deux autres élus, MM. Luneau et Parenteau étaient des libéraux modérés, qui votèrent presque toujours avec la Droite.

I . Bouches-du-Rhône, Cùte-d'Or, iJordognc, Finistère, Gironde, IIlcpt-Vilaino. Nord, Saône-et-Loire et Seine-Inférieure.

MM. Grelier du Fougeroux, de Lespinay el de Tinguy' étaient des amis de mon père; ils se logèrent tous les trois sur la rive gauche, non loin de ma rue des Mathurins-Saint-Jacques, et j'eus vite pris Tliabitude d'aller le soir chez eux, soit pour avoir des nouvelles, soit, au besoin, quand on s'attendait à une séance intéressante, pour leur demander des billets.

La Constituante s'était réunie le ^ mai, non dans l'ancienne Chambre des députés trop étroite pour recevoir 900 membres, mais dans une salle en bois élevée à la hâte au milieu de la cour du Palais-Bourbon, et que George Sand avait aussitôt baptisée du nom de la boîte de papier peinf.

Le 10 mai, les représentants nommèrent une Commission executive de cinq membres, qui furent François Arago, Garnier-Pagès, Marie, Lamartine et Ledru-Rollin. Lamartine n'était arrivé que le quatrième: c'était le commencement de la chute des feuilles.

Le lendemain, j'étais rue Jacob, à V Hôtel du Pré-aux- Clercs, chez M. Grelier du Fougeroux : <( Eh bien! me dit-il en riant, vous savez : un de ces jours, nous serons jetés à la Seine. » On annonçait, en effet, pour le i5, une manifestation à laquelle prendraient part clubistes, ouvriers des faubourgs, travailleurs des ateliers nationaux, réunis pour un commun assaut : l'assaut du Paris révolutionnaire contre la Province conservatrice. Une pétition en faveur de la Pologne serait le prétexte : cent

I. Charles-Louis, marquis de Tinguy, membre de la Consliluanteet de la Législative. Il a attaché son nom à un amendement resté célèbre, qu'il présenta dans la discussion de la loi sur la presse, de concert avec M. de Laboulie, et qu'il fit adopter le 9 juillet i85o. En vertu de cet amendement, tous les articles de discussions politiques, philosophiques ou religieuses, insérés dans un journal, durent être signés.

mille hommes suivraient les pétitionnaires, forceraient les portes et jetteraient les représentants par les fenêtres.

Curieux incorrigible, dès neuf heures du matin, le i5, tournant le dos à l'Ecole de droit, je me dirigeai vers les Tuileries et je pris rang, avec mille autres badauds comme moi, sur la terrasse du bord de Teau. Nous étions là aux meilleures places, places d'orchestre et de balcon, d'oii la vue embrassait la rue Royale, les Champs-Elysées, la place et le pont de la Concorde, le quai d'Orsay et le péristyle du Palais-Bourbon, tout ce décor magnifique au milieu duquel allaient se dérouler tout à l'heure les premières scènes du drame ou plutôt de la comédie du (Jninze-Mai. L'endroit où nous nous trouvions était d'autant mieux choisi, que la chaleur, ce jour-là, était accablante et qu'on avait un peu de fraîcheur sous les arbres.

Partie de la Bastille à onze heures, la colonne des manifestants arriva vers midi sur la place de la Madeleine et pénétra sur la place de la Concorde aux cris longuement répétés de Vive la Pologne! Des officiers de la garde nationale et des soldats de la garde républicaine étaient mêlés aux ouvriers. Les délégués du Luxembourg avaient arboré à leurs chapeaux des cartes orange. On se montrait du doigt les chefs, Blanqui, Raspail, Sobrier, Huber, l'ancien détenu de Doullens, fier de sa longue barbe rousse, et dont la haute taille dominait tous ceux qui l'entouraient. On cherchait en vain Barbes. Désapprouvait-il la manifestation? Redoutait-il qu'elle ne tournât au profit de son ex-ami Blanqui, devenu son ennemi mortel? Dans la crainte de voir se produire quelque trahison, voulait-il être prêt à la conjurer? Toujours est-il que, contrairement à ses habi-

tudcs, car il était la bravoure même, il était resié h Farrière-garde et se trouvait encore sur les boulevards.

La colonne cependant, arrivée au milieu de la place, s'était arrêtée. Nous vîmes alors au pied de l'Obélisque un petit homme qui se démenait comme un diable dans un bénitier et qui paraissait discourir chaudement en faveur de la Pologne. C'était l'ex-abbé Cliâtel, le fondateur de feu VEglise française, celui qui célébrait sa messe en français, qui disait bravement à ses fidèles : (Jiie le Seigneur soil avec vous! et à qui Ton répondait, sans rire : Et avec voire esprit!

Tout h. coup, les cris : En avant! en avant! sont poussés par les membres du club Blanqui. Puis cet autre cri : Vive le général du peuple! C'est le général Courtais, commandant général de la garde nationale, qui est l'objet de cette ovation. 11 a reçu mission de défendre l'Assemblée et, sans hésiter, il la livre. La 4" légion garde l'entrée du pont : il lui ordonne de remettre les baïonnettes au fourreau et de laisser passer l'émeute. On crie de plus belle, bien entendu : Vive te général du peuple! et on envahit le Palais-Bourbon.

Que se passe-t-il h l'intérieur .^^ Les nouvelles circulent sur la place et sur la terrasse du bord de l'eau : — La salle est forcée, l'émeute est victorieuse. — Plusieurs des envahisseurs sont armés ; beaucoup agitent des drapeaux surmontés du bonnet rouge. — Les représentants se tiennent immobiles sur leurs bancs, sans résister, sans plier, fermes et dignes. — Raspail, qui ne fait pas partie de l'Assemblée, monte à la tribune et somme l'Assemblée de se prononcer sur l'heure en faveur de la Pologne. — Blanqui réclame, comme Raspail, le vote immédiat. — Ledru-Rollin, qui essaie d'obtenir de la

LE JfS MAI ET LES .TOIRNÉES DE Jt^IN 107

foule qu'elle se retire, est couvert de huées. — Barbes demande le départ d'une armée pour la Pologne, un impôt d'un milliard sur les riches, la sortie des troupes de Paris, la défense de battre le rappel. — Un homme est monté sur le bureau et y a planté un drapeau noir que surmontent un bonnet rouge et une épéc nue. — lluber a prononcé la dissolution de l'Assemblée nationale. — In nouveau gouvernement provisoire est nommé, et on le dit composé de Barbes, Blanqui, Louis Blanc, Huber, Kaspail, Caussidière. — Les membres du nouveau gouvernement se disposent à aller prendre possession de l'Hôtel de Ville...

A'ers les cinq heures, des bruits contraires nous parviennent. Des gardes mobiles et des gardes nationaux ont chassé les factieux ; — les représentants rentrent peu à peu dans la salle ; — la séance est reprise.

Quittant aussitôt les Tuileries, je parvins, non sans peine, à gagner la place de Bourgogne et la rue de l'Université. A ce moment, un groupe d'ouvriers sortait du jardin de la présidence, très animé, très bruyant, serrant de près un petit homme pâle comme un mort, la figure couverte de larges gouttes de sueur et qui faisait de vains efforts pour s'échapper. Je reconnus Louis Blanc, et je crus d'abord que les gens qui l'entouraient voulaient lui faire un mauvais parti. Ils voulaient, au contraire, le porter en triomphe. Le pauvre homme leur disait d'une voix à demi-éteinte :

« Laissez-moi, citoyens, je vous en prie; c'est une affaire manquée ; vous me feriez remarquer. » Supplications inutiles! Ses terribles amis n'en criaient que plus fort : A l'Hôtel de Ville ! à l'Hôtel de Ville ! Vint à passer un cabriolet; la personne qui l'occupait consentit à le

recevoir, ainsi que son frère. Le cabriolet disparut et l'emmena non à l'Hôtel de Ville, mais dans une maison amie, auprès de l'Ecole de médecine.

La séance, je l'ai dit, avait été reprise ; elle fut levée à neuf heures du soir. A neuf heures et demie, j'étais chez M. Grelier du Fougeroux, qui me raconta tous les incidents de la journée. Une des choses qui l'avaient le plus frappé était l'attitude de Lacordaire. Il était resté fièrement à sa place, désigné par sa robe de dominicain à la haine et aux coups des factieux. Le président Bûchez avait entendu l'un des émeutiers s'écrier à la vue de la robe blanche :

(( Est-ce que l'on ne tordra pas bientôt le cou à cette cigogne-là.^ »

L'ordre avait triomphé, mais pour combien de temps. '^ L'inquiétude était dans tous les esprits, Paris avait pris cette physionomie sombre qui annonce l'approche des jours néfastes. Presque tous les soirs, des rassemblements avaient lieu sur les boulevards, principalement aux alentours de la porte Saint-Denis et de la porte Saint- Martin. On savait que l'insurrection avait une armée toute prête dans les ouvriers des ateliers nationaux. Ils étaient au nombre de cent quatre-vingt mille. Les Montagnards dissous, l'ex-garde républicaine, les officiers de la garde nationale des quartiers populaires étaient là pour leur servir de chefs.

Je continuais, malgré tout, à suivre quelques cours, à l'École de droit, à la Sorbonne et au Collège de France.

Au sortir d'une leçbn de Miclielet, j'écrivis un petit article que je jetai dans la boîte de La Mode, au numéro a 5 de la rue du Ilelder. Sous le gouvernement de Juillet, la petite revue royaliste avait tenu vaillamment sa place parmi les feuilles de l'opposition. C'est elle qui, plus encore que la Quotidienne et la Gazette de France, avait entretenu, avait nourri pendant dix-huit ans les répugnances, les rancunes, l'hostilité des légitimistes contre la monarchie de i83o. Le raisonnement même y revêtait la forme du sentiment, à moins qu'il ne prît celle de l'épigramme. Mordant, incisif, infatigable, ce très spirituel pamplet harcelait l'adversaire, sans lui laisser ni repos ni trêve, jouant vis-à-vis du pouvoir, dans cette guerre de tous les jours, le rôle du moucheron de la fable :

Un avorton de mouche en cent lieux le harcèle. Tantôt pique l'échiné et tantôt le museau, Tantôt entre au fond du naseau.

On sait du reste que les choses se sont passées dans l'histoire comme dans la fable.

L'insecte du combat se retire avec gloire ; Comme il sonna la charge, il sonne la victoire, Va partout l'annoncer, et rencontre en chemin

L'embuscade d'une araignée;

Il y rencontre aussi sa fin.

La Mode a vu succomber son ennemi: mais ce jour-là même — c'était le 2 4 février i848, — au moment où elle sonnait la victoire, elle rencontrait, elle aussi, Venihuscade d'une araignée, et elle y trouvait, sinon sa fin immédiate, du moins sa ruine. Il lui fallut d'abord renoncer à étaler, sur sa couverture jaune paille, le double écusson de France et de Naples, par lequel s'affirmait le

patronage de la duchesse de Berry. Elle vit ensuite s'éloigner peu à peu la plupart de ses abonnés et, en même temps, la plupart de ses rédacteurs, qu'elle n'était plus en état de payer. Le directeur manquait sans doute de copie lorsque lui parvint mon article ; il s'empressa de le publier dans sa livraison du dimanche i8 juin. Le voici :

Voyage autour du Collège de France

(( Il était une fois, (il y a de cela bien longtemps, six mois au moins), il était une fois un petit homme dont toutes les paroles étaient recueillies par une foule avide et par un sténographe attentif. 11 faisait ses discours sur la montagne Sainte-Geneviève, et chaque fois qu'il en déclamait un, il y avait grand concours d'auditeurs. 11 n'est pas dans Paris de comédien plus couru. On s'écrasait à la porte du temple, et ceux à qui il était donné de pénétrer dans le sanctuaire n'avaient pas assez d'yeux pour voir, d'oreilles pour entendre, de mains pour applaudir M. Michelet.

Rien ne lui manqua, pas même l'auréole de la persécution. Au moment où l'enthousiasme commençait à se refroidir, notre professeur fut assez heureux pour être suspendu de ses fonctions; de là, grande rumeur dans le quartier Latin, qui sentait d'autant plus vivement le besoin de conserver M. Michelet, qu'on voulait le lui enlever. Sur ces entrefaites, la révolution de Février éclate. Le pouvoir qui avait osé porter une main sacrilège sur la chaire de M. Michelet, tombe comme frappé de la foudre, ainsi qu'il arrivait jadis à ces Israélites qui n'avaient pas craint de toucher l'Arche sainte. Il semblait que le martyr de la veille devait être le héros

du lendemain. Point. Nul n'en parle, nul n'y songe, et, ma foi, je l'avais pour mon compte parfaitement oublié, quand hier, ayant une heure à perdre, j'entrai au Collège de France. Six mois auparavant, j'avais eu grand'peine à parvenir dans le même amphithéâtre. J'étais alors étouffé par une foule compacte. Aujourd'hui, je me trouvais perdu dans la salle comme un ilôt dans l'Océan immense. Et cependant, aujourd'hui comme alors, j'avais devant les yeux le même professeur. Les paroles sonores et vides qui tombaient de ses lèvres sentencieuses ne me permettaient pas d'en douter. Hélas ! c'était bien lui. C'était feu M. Michelet.

L'auteur du Livre du Peuple avait contribué, dans la sphère de son action, h amener la révolution de Février, et cette révolution, comme une fille ingrate, l'avait oublié et laissé à l'écart. Elle l'avait repoussé loin d'elle, comme on jette, quand l'édifice est à bas, la pioche qui a servi à démolir et qui est inutile pour la reconstruction.

C'est qu'il faut bien le dire : si M. Michelet paraissait jadis à quelques-uns un grand professeur, c'est qu'il était monté siu^ ce piédestal de l'opposition qui nous trompe tous sur la valeur véritable des hommes. Aujourd'hui qu'il en est descendu, on s'étonne de le trouver si petit. Oui, si les leçons de M. Michelet sont si peu suivies, c'est qu'à l'heure qu'il est les esprits sont ailleurs et qu'ils ont pris une autre direction, laissant de côté le professeur qui est resté immobile et qui, ce semble, n'a rien oublié, ni rien appris.

Voyez plutôt sa leçon d'hier :

« La république ne peut vivre que si l'éducation est républicaine. Elle ne saurait l'être tant qu'il y aura des

prêtres, puisque les prêtres ne sont pas citoyens français mais sujets d'un prince étranger. » C'est là le Delenda est Carihago de M. Miclielet. Voici tantôt dix ans qu'il répète sur tous les tons les imprécations de Camille :

l'uissé-je

Voir le dernier vicaire à son dernier soupir, Moi seul en être cause et mourir de plaisir.

Qu'on me permette de préférer mademoiselle Rachel!

Mais si le prêtre est le principal, il n'est pas V unique objet du ressentiment de M. Miclielet. N'allez pas lui faire Tinjure de croire qu'il est luthérien, calviniste ou quaker. Fi donc ! ce qu'il attaque, c'est le Christianisme tout entier, et voici comme : a Ce n'est pas dans l'Evangile, dit-il, qu'il faut chercher le Christianisme. »

Et où donc, s'il vous plaît.^ Ah! ce système ne prouve-t-il pas qu'une simple lecture de l'Evangile tranche la question et vous condamne .►^ Ne serait-ce pas que vous craignez d'être réduit comme J.-J. Rousseau : (( Se peut-il qu'un livre à la fois si sublime et si sage soit l'ouvrage des hommes! Se peut-il que celui dont il fait l'histoire ne soit qu'un homme lui-même!... La vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. »

Vouloir retrancher l'Evangile du Christianisme n'estce pas imiter le physiologue qui commencerait par décapiter un homme, puis dirait : « C'est un cadavre qui ne saurait marcher. » — Le Christianisme aussi, selon vous, n'est qu'un cadavre. Malheureusement, voilà tantôt dix-neuf cents ans qu'il marche et qu'il parcourt sa cariière.

Versant des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.

M. Michelet, qui ne veut pas voir le Christianisme dans rEvangile, consent bien à le voir dans quelques livres du moyen âge, ceux de Gerson par exemple, et il s'écrie : « Vous le voyez, le Christianisme n'est autre chose que le Mysticisme ; c'est un tete-à-tète entre rame et Dieu, tète-à-tête qui ne demande que deux personnes ou plutôt qu'une seule, car Dieu et l'âme se confondent. » Lu historien comme M. Michelet, qui reproche à la religion chrétienne de n'être qu'un mysticisme inutile, devrait savoir que jamais un principe d'activité plus fécond ne fut déposé dans le monde. Qui dira le nombre des missioimaires de cette religion et le nombre de ses hôpitaux? Qui comptera les âmes qu'elle a conquises, les douleurs qu'elle a soulagées, les plaies qu'elle a guéries? Autant vaudrait essayer de compter les étoiles du firmament.

« C'est une religion d'amour », continue le professeur du Collège de France, et ici nous sommes d'accord avec lui, car l'amour, dans son sens le plus large, comprend la Foi, l'Espérance et la Charité. Mais quand il ajoute : « Comme l'amour n'est qu'un composé de préférence et de jalousie, cette religion ne peut être qu'une source de privilèges et de faveurs pour quelques-uns, et de cruautés pour tous les autres », nous nous demandons s'il veut parler de cette religion qui est descendue du ciel sur la terre pour abolir l'esclavage, pour proclamer que tous les hommes sont libres, qu'ils sont égaux, qu'ils sont frères et qu'ils doivent s'aimer les uns les autres. Est-ce bien encore du Christianisme que M. Michelet a pu dire « qu'il avait détruit la famille », comme si la famille avait jamais été plus vivante et plus respectée qu'elle ne l'a été chez les peuples

chrétiens. Au moment où nous écrivons, la famille est audacieusement attaquée. Par qui? par les adversaires du Christianisme. Elle est énergiquement défendue. Par qui.*^ par les défenseurs de cette religion.

Mais nous avons hâte d'arriver à la conclusion de M. Michelet, qui est celle-ci : La République est la république et M. Michelet est son prophète.

Écoutez plutôt :

(( Plus de Christianisme; ce que nous devons créer, c'est l'harmonie dans la liberté, et pour y arriver nous devons puiser à mains pleines dans les trésors de l'infini, de l'inconnu, de l'espérance » Et ici le professeur se transfigure, ses yeux s'animent, ses lèvres s'agitent d'un tremblement prophétique, Deus, ecce Deus... La sibylle va parler, elle parle :

(( La vie a monté, dit-elle, du ver au mollusque, du mollusque au poisson, du poisson à Thomme. Redescendrions-nous au poisson, puis au mollusque, puis au ver.^ Non: je ne suis qu'un commencement. Je deviendrai un autre être, qui sera à l'homme ce que je suis au poisson. De même, la République, qui n'est encore qu'à l'état de mollusque, montera, montera, jusqu'à ce qu'elle réalise le problème de l'harmonie dans la liberté. »

Jérôme Paturot a déjà frappé à plus d'une porte sans pouvoir rencontrer la solution du problème. Nous l'engageons, avant d'éteindre sa lanterne, à s'adresser à M. Michelet ; peut-être trouvera-t-il chez lui la meilleure des républiques \

1. M. Louis Ucybaud, l'auteur de Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale, publiait alors, par livraisons, un second el tr(>s spirituel pamphlet : Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des républiques.

Et pourtant M. Michclet est un homme d'une haute intelligence, d'une imagination poétique, d'une vaste science. Lorsqu'on compare ses débuts si brillants à son déclin si proche, on se sent saisi d'une tristesse profonde. Nous faudra-t-il donc chaque jour assister à une nouvelle édition de la chute d'un ange.»^ La France devra-l-elle donc répéter chaque matin le vers du poète :

Mmi bonii riel pleure une étoile de moins.

Historien, \\. Michelet a su réunir un pubhc d'élite, dont les applaudissements discrets mais éclairés auraient dû satisfaire un homme d'étude et de science. Mais à une renommée chaste et pure il a préféré le bruit et le scandale: il n'a pas craint d'atteler sa Muse au char des factions, et aujourd'hui il est puni par où il a péché : la foule le délaisse, le bruit se retire de lui et le silence de l'oubli l'environne déjà. Les lauriers de M. Isambert l'empêchaient de dormir; il est descendu dans la lice pour combattre Vinfâme, et son talent n'est plus qu'un cauchemar. Comme J.-J. Rousseau, il nous fait l'effet dun homme obsédé de mauvais rêves: de même que Jean-Jacques voyait des ennemis partout, de même M. Michelet voit partout des Jésuites.

Mais tâchons d'oublier le professeru, oublions cette flistoire de la Révolution écrite, non plus par le rival d'Augustin Thierry, mais par l'émule de W. Isambert, et allons relire cette Histoire de France pour laquelle, malgré ses défauts. // sera beaucoup pardonné à M. Michelet.

Etudiant en droit. »

Mon article passa naturellement inaperçu, et ce fut très heureux pour moi qui, sans cela, me serais peutêtre cru un écrivain à la mode (sans italiques). Paris avait, à ce moment, de plus graves préoccupations. Dans la soirée du i8 juin et dans celle du 19, de nouveaux rassemblements eurent lieu sur les boulevards et aux Tuileries. Sur. les boulevards, on criait : Vive la République démocratique et sociale! Aux Tuileries, à l'issue de la séance de l'Assemblée nationale, la foule accueillait les représentants aux cris de : Vive Napoléon! A bas les vingt-cinq francs !

Singulière ville que Paris! Le jeudi 22, quand tout se prépare, ou plutôt quand tout est prêt pour la plus formidable insurrection qui ait jamais ensanglanté les rues de la capitale, nous entendons sonner les cloches à Saint- Séverin, à Saint-Etienne-du-Mont, à Saint-Sulpice. Ce n'est pas le tocsin, mais une sonnerie de fête, un joyeux carillon. On célèbre la Fête-Dieu, les églises sont pleines, les fidèles sont en prières.

Le vendredi 28, aux hymnes pieux succédèrent les cris de guerre ; les reposoirs garnis de fleurs firent place aux barricades. Les premières furent érigées sur la place du Panthéon, à l'entrée de la rue Soufflot, dans la rue Saint-Etienne-du-Mont, entre le Panthéon et les bâtiments en construction de la Bibliothèque Sainte-Geneviève et dans la rue Saint-Jacques. C'était du quartier Latin que partait le signal.

Nous ne pouvions, mon frère et moi, rester au Grand Hôtel de la Loire, menacé d'être cerné bientôt, à droite^

par les barricades de la rue Saint-Jacques et, à gauche, par celle qui ne pouvait manquer d'être construite dans notre rue des Mathurins. A l'angle de cette rue et de la rue de la Sorbonne, sous nos fenêtres, la maison occupée pai- la librairie Delalain était depuis quelque temps déjà en démolition. Ses matériaux se trouvaient là tout à point pour servir aux insurgés.

Quitte à nous installer le soir n'importe oii, nous quittons notre logis sur les dix heures du matin, avec deux ou trois amis, et nous descendons la rue de la Harpe, où Ton commençait déjà d'arracher les pavés. Par le quai, le Pont-Nenf, le Louvre, le Palais-Royal et la rue \iviennc, nous arrivons au boulevard, et nous prenons à droite pour avoir des nouvelles des faubourgs. Des badauds venant en sens contraire nous arrêtent à temps. Ils nous apprennent qu'à la hauteur de la Porte Saint-Denis une barricade formidable a été élevée et que ses chefs sont d'anciens soldats, aujourd'hui brigadiers des ateliers nationaux. On les reconnaît au galon doré de leur casquette et à leur brassard tricolore.

C'est le moment de revenir sur nos pas, ce que nous nous empressons de faire, suivant le trottoir, devisant, le cigare au bec, sur des incidents de la matinée, et n'ayant nulle crainte. Soudain, à l'endroit oii s'ouvre la rue du faubourg Poissonnière, des balles sifflent à nos oreilles.

Pris de terreur, nous détalons comme des lièvres, pour ne nous arrêter que devant le perron de Tortoni.

Le péril était depuis longtemps passé : les balles qui nous avaient fait une si belle peur étaient parties d'une barricade érigée faubourg Poissonnière, à la hauteur de la caserne de la Nouvelle-France.

Quand nous revînmes au quartier Latin, la barricade dont nous avions le matin prévu la construction avait été soigneusement édifiée dans la rue des Mathurins- Saint- Jacques, et, d'après ce qu'on voulut bien nous dire, rue Racine, sans doute pour nous flatter, elle était une des plus belles de Paris. Il ne nous restait plus qu'à demander asile à un ami : nous allâmes frapper à la porte d'Henri Perraud, qui s'était donné le luxe d'avoir deux chambres, rue de l'Ancienne-Comédie, et qui nous improvisa aussitôt un lit de camp.

Le samedi 24, la situation était devenue plus menaçante encore que la veille. L'insurrection était maîtresse de plus de la moitié de la ville. Dès trois heures du matin (on était aux plus longs jours de l'année), la lutte avait recommencé. Au sud, le Panthéon, au nord le clos Saint-Lazare formaient les points extrêmes des lignes des insurgés, tandis que, au centre, leurs efforts combinés se portaient contre l'Hôtel de Ville. Les nouvelles les plus sinistres se répandaient d'heure en heure.

a Je n'y tiens plus, me dit tout à coup mon frère; ma place est parmi les défenseurs de l'ordre ; je vais aller à la mairie demander un fusil. Je te défends 4® venir avec moi; tu es trop jeune.

— Comment veux-tu que je te quitte? » lui répondis-je, et je l'accompagnai.

Notre mairie, celle du XP arrondissement, était située rue Garancière, dans la maison où sont aujourd'hui l'imprimerie et la librairie Pion, Nourrit et C'. Quand nous eûmes fait connaître que nous étions étudiants et que nous demeurions rue des Mathurins-Saint-Jacques, on nous dit qu'il n'y avait plus de fusils disponibles, et on nous invita à revenir plus tard.

Dans celte journée du samedi, la barricade de la rue des Mathurins fui prise, el elle le fut sans nous; François Arago qui, dans cette horrible guerre civile, se conduisit en grand citoyen, avait voulu marcher en personne contre les insurgés. A la tête d'un escadron de dragons, de deux détachements d'infanterie et de deux pièces de canon, il avait ce jour-là, à midi, enlevé, sur la place du Panthéon, la barricade qui fermait la rue Soufllot. Se dirigeant ensuite vers la place Cambrai, il s'était trouvé en présence de la forte barricade de la rue des Mathurins- Saint-Jacques. Commandée par un capitaine de la 12" légion, elle opposa à la troupe une longue résistance. On ne parvint à l'ébranler que par le canon. Il fallut l'enlever à la baïonnette, en perdant beaucoup de monde.

Comme les barricades de la rue Saint-Jacques (il y en avait eu un moment jusqu'à trente) avaient également été balayées, le Grand Hôtel de la Loire se trouvait entièrement dégagé. Dès le soir, nous rentrâmes dans nos chambres.

Llnsurrection cependant était loin d'être écrasée. Dans la matinée du dimanche ' , mon frère s'absenta pendant plusieurs heures, et je commençais à être très inquiet, lorsqu'il revint et me dit : « J'ai fini par trouver un fusil, et une compagnie de la garde nationale du quartier veut bien m'admettre comme volontaire. Ne crains rien, du reste. Celle nuit, je vais monter la garde à deux pas d'ici, dans la cour du Musée de Cluny-. 11 n'y a donc pas de quoi avoir peur. »

De toute la nuit, je ne pus fermer l'œil. Chaque fois que retentissait le cri : « Sentinelles, prenez garde à

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