juin
2. Le Grand Hôtel de la Loire et le Musée de Cluny se touchaient.
VOUS ! » je croyais reconnaître la voix de mon pauvre frère.
Le lundi 2 G, sa compagnie reçut l'ordre de prendre position dans la rue Saint-Jacques. Je me figurais à chaque instant qu'une balle, partie d'une fenêtre, allait l'atteindre et Tétendre sur le pavé. Cette inquiétude me tuait, et je ne pus la supporter longtemps. Je me présentai au lieutenant ; il se laissa fléchir, me fit donner un fusil et me mit sous la protection d'Alfred, qui m'embrassa et ne put. que me dire : « Cher Edmond, c'est bien. )>
Les nouvelles cependant étaient de plus en plus rassurantes. On affirmait que les munitions des insurgés s'épuisaient, qu'ils avaient perdu leurs positions principales et que la fin de la lutte était proche. En même temps, il est vrai, on annonçait que, du côté de la Bastille, la lutte continuait toujours ; que le général Lamoricière rencontrait, dans le quartier Popincourt, une résistance suprême. De quart d'heure en quart d'heure, des officiers à cheval traversaient au galop la rue Saint-Jacques et disaient aux hommes de chaque compagnie : « D'un moment à l'autre, le général Lamoricière peut avoir besoin de vous. Soyez prêts! » Vers deux heures, nouvel officier : a C'est fini! c'est fini ! disait-il, Lamoricière a emporté la dernière barricade. C'est fini! »
Quelques cris de Vive la Répuhliqnel se firent entendre.
Comme le matin, nous nous embrassâmes, Alfred et moi, mais nous ne criâmes point : Mve la République !
Quelques jours après, une lettre de mon père nous rappelait. Les rues étaient encore obstruées de pavés quand nous pûmes enfin quitter Paris, munis d'un laisser-passcr de la préfecture de police. Trois jours après, nous avions la grande joie de revoir la flèche de notre cathédrale, la maison de la rue des Gentilshommes et, avec nos chers parents, la fidèle Mariette, la bonne qui nous avait élevés, une sœur vendéenne de la Julienne de Paul Féval, dans La Mort du père. Grâce à Mariette, dont j'étais le favori, l'histoire de ma prise de fusil fît aussitôt le tour de la ville; puis, très grossie, agrémentée chaque jour de détails nouveaux, finit par prendre figure de légende. On parlait des terribles dangers que j'avais courus rue Saint-Jacques; de ma fière attitude en face de la dernière barricade, de l'utile concours qu'en cette circonstance j'avais prêté au brave Lamoricière ! ! ! En vain mon père protestait, déclarant que je n'avais rien fait du tout et que ces racontars étaient ridicules. On ne l'écoutait pas.
Dès le 25 juin, un certain nombre de gardes nationaux de Luçon étaient partis pour Paris. Arrivés trop tard pour participer à la lutte, ils n'en avaient pas moins fait preuve de dévouement et de courage, et ils avaient été accueillis dans la capitale aux cris de V/'i'e la Vendée !
Pour fêter leur retour, on leur offrit un banquet, qui eut lieu sous les arbres de la place d'armes. Nous figurions, Alfred et moi, parmi les convives, assis à droite et à gauche de notre père en uniforme de capitaine. Les petits vins blancs de Mareuil et de Sigournay firent merveille, et fenthousiasme était grand, lorsqu'au dessert le commandant, M. Armand de Béjarry, se leva
pour prononcer une allocution patriotique. En terminant, de sa voix la plus chaude, il félicita son ami Biré, « l'heureux père de ces deux jeunes défenseurs de l'Ordre, qui promettaient d'être, dans l'avenir, de vaillants champions de la Religion, de la Famille et de la Propriété! •»
(( Tout cela est très beau, me dit mon père en rentrant à la maison; mais, pour moi, je ne sais qu'une chose, c'est que tu n'as rien fait à Paris et que tu n'as point passé ton examen. » Il fut décidé qu'à la rentrée de novembre j'irais le passer à Poitiers, et que je ferais dans cette ville ma seconde année de droit.
De cette année de Poitiers (novembre i848 — juillet 18/19), ^^ ^^ ^® reste guère que deux souvenirs, l'un politique, l'autre littéraire.
Au mois de novembre i848, on ne s'occupait, à l'Ecole de droit comme partout, que de l'élection présidentielle, fixée au 10 décembre. Quatre candidats étaient en présence: le général Cavaignac, chef du Pouvoir exécutif, le prince Louis Bonaparte, Ledru-Rollin et Lamartine'. Les deux derniers n'avaient aucune chance; la lutte n'existait véritablement qu'entre les deux premiers.
Pas plus qu'au mois d'avril, je n'étais électeur; mais cela n'était pas pour m'empêcher de prendre parti et de
I. Lamartine, sans se porter précisément candidat, avait déclaré qu'il accepterait le vœu du peuple. Il ne recueillit que 17,914 suffrages. C'était la continuation de la chute des feuilles.
faire campagne. A ma table d'hôte, et, le soir, dans ma chambre ou celle de quelqu'un de mes amis, je soutenais avec l'ardeur la plus vive la candidature du prince ou, comme Tappelait le Moniieiir, du « citoyen Napoléon Bonaparte». Non que je fusse le moins du monde napoléonien ; mais, pouvais-je faire autrement que de me prononcer pour lui, du moment que les feuilles démocratiques étaient unanimes à dire :
Tous ceux qui voleront pour M. Louis Bonaparte voteront contre la République?
Je n'étais pas, on le pense bien, sans rencontrer autour de moi d'assez nombreux contradicteurs. Le plus sérieux était Amable Ricard, dont j'ai déjà eu occasion de parler et qui faisait alors, comme moi, sa deuxième année de droit. J'avais bien pu, en rhétorique, lui enlever le premier prix de discours français ; il n'en restait pas moins que j'étais un très chétif parleur, tandis que Ricard promettait d'être un orateur. Sa chevelure rebelle, son front large^ la vivacité de son regard attiraient tout d'abord l'attention. La saillie de la lèvre inférieure donnait à sa bouche une expression de finesse et d'ironie. L'ensemble des traits respirait l'énergie. Sa voix était forte, son geste exubérant, sa tenue négligée. Il posait déjà pour le tribun, un peu naïvement peut-être, car au fond c'était le meilleur garçon du monde. Ses deux grandes admirations étaient Mirabeau et Ledru- Rollin, et nous l'appelions, entre nous, Amable Riquetti et Lec/ra-Ricard.
Je ne laissais pas pourtant d'avoir assez souvent le dessus dans nos rencontres journalières, et cela pour une raison dont Ricard ne se doutait pas. Ne lisant que les journaux révolutionnaires, il professait pour les
feuilles de la rénciion un parfait mépris. Pour rien au monde il n'eût voulu y toucher, surtout à la Presse, qu'il qualifiait de « feuille immonde ». Sans lui en rien dire, je m'y étais abonné, et son rédacteur en chef, Emile de Girardin, m'en donnait, on va le voir, pour mon argent.
Emile de Girardin n'avait ni la puissance et l'éclat de Louis Veuillot, ni l'élévation philosophique de Laurentie, ni la conviction ardente de Nettement, ni la verve légère d'Armand Marras t, ni la verve brutale de Proudhon. Mais tandis que ceux-là étaient surtout des écrivains, qui, au lieu de faire des livres, faisaient des articles, il était, lui, exclusivement Joh/vj«/î5/c; il n'était pas autre chose, mais il l'était bien. Il était l'Homme-Journal, toujours sur la brèche, ne s'avouant jamais vaincu, envoyant chaque jour à l'assaut ses alinéas sans cesse renouvelés, jusqu'à ce que la position ennemie fût emportée, jusqu'à ce que la redoute fût prise. Ses munitions n'étaient jamais épuisées. Sur chaque homme politique, fût-ce le plus obscur, sur chaque épisode de notre histoire contemporaine, fût-ce le plus insignifiant, il avait des dossiers sans nombre. Toutes armes, d'ailleurs, lui étaient bonnes, et toutes, entre ses mains, devenaient redoutables. Point de panache, point de style et de périodes brillantes, point de casque étincelant au soleil; de menues phrases, agiles, acérées, coupantes, et, au besoin, perfides. Ce n'était ni un paladin, ni un chevalier, ni même un de ces duellistes qui se tiennent pour satisfaits si, après une parade heureuse, ils ont mis hors de combat leur adversaire, légèrement blessé. 11 n'allait sur le terrain que pour tuer son homme. Sa campagne de six mois contre le général Cavaignac fut
proprement une merveille. Ce fut sa campagne d'Austerlitz. Elle valut à Louis Bonaparte plus d'un million de voix'. Elle me valut, pour ma part, quelques menus succès. La Presse m'apportait chaque matin des arguments nouveaux, des documents et des pièces ignorées de Ricard. Quand je les produisais, il s'emportait, agitait sa noire chevelure, enflait sa voix, allant et venant d'un bout à l'autre de sa chambre, faisant trembler les vitres et ne s'apercevant pas que souvent sous sa fenêtre, qui donnait sur la place d'Armes, les curieux s'amassaient et se demandaient, inquiets, s'il ne fallait pas aller chercher la police.
Ce n'était pas uniquement afin de pouvoir tenir tête à Ricard que j'avais pris un abonnement à la Presse. Un autre motif, celui-là d'ordre purement littéraire, m'y avait aussi décidé.
J'avais trouvé dans la bibliothèque de mon père un volume paru en i834 et devenu presque aussitôt très rare : Lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand, ou Recueil d'articles publiés sur ces Mémoires, avec des Fragments origincnur -.
Depuis que j'avais lu et admiré ces Fragments, j'étais impatient de connaître le texte complet de l'illustre écrivain.
Chateaubriand mourut le 4 juillet 18A8. Le 27 sep-
1. Louis Bonaparte obtint 5, 534, 020 suffrages; le général Gavaignac 1,448,812; Ledru-Rollin en avait eu seulement 3-1,431.