‹ Mes souvenirsChapitre 31 sur 113 · Chez Lefèvre, libraire, rue de l'Eperon, n · texte numérisé non relu

Chez Lefèvre, libraire, rue de l'Eperon, n

tembro, Emile de Girardin fit paraître en tète de son journal les alinéas suivants :

« Le i/i octobre, la Presse commencera la publication (( des Mémoires cV Outre-Tombe; il n'a pas dépendu de la « Presse de commencer plus tôt cette publication; il y « avait, pour la levée des scellés, des délais et des force malités qu'on n'abrège ni ne lève au gré de son impa- (( tience.

(( Enfin les scellés ont été levés samedi'.

(( C'est en publiant ces Mémoires, si impatiemment a attendus, que la Presse répondra à tous les journaux « qui, dans un intérêt de rivalité, répandent depuis « trois mois (disons depuis quatre ans) que les Mémoires (( (VOuire-Tombe ne seront pas publiés dans nos co- « tonnes.

(( Les Mémoires formeront dix volumes.

(( Le droit de première publication de ces volumes a u été acheté et payé par la Presse 96.000 francs. »

De Luçon, oi^i je me trouvais encore, j'envoyai ma demande d'abonnement.

Le premier feuilleton parut le 21 octobre. Emile de Girardin, qui ne voyait dans cette publication qu'une affaire d'argent, eut bien soin de la faire durer le plus longtemps possible. 11 la suspendait quelquefois durant des mois entiers. Les intervalles étaient remplis, tantôt par les Mémoires (Vun médecin, d'Alexandre Dumas, tantôt par des feuilletons de Théophile Gautier ou d'Eugène Pelletan.

D'autres fois, c'était simplement l'abondance des matières, la longueur des débats législatifs qui obli-

i. Le samedi 28 seiitcmbre.

geaioiil le journal à laisser en souffrance l'immortel chef-d'œuvre.

La Presse mit ainsi près de deux ans ' à publier les Mémoires d'Onire-Tombe : il avait fallu moins de temps à son directeur pour passer des opinions les plus conservatrices au républicanisme le plus teinté de rouge, au socialisme le plus effréné.

Paraître ainsi, haché, déchiqueté, découpé en une infinité de petits chapitres; être lu sans suite, avec des interruptions perpétuelles; servir de lendemain et, en quelque sorte, d'intermède aux diverses parties des Mémoires d'un médecin, qui étaient, pour les lecteurs ordinaires de la Presse, la pièce principale et le morceau de choix, c'étaient là, il faut en convenir, des conditions de publicité déploral)les pour un livre comme celui de Chateaubriand. Fallait-il donc pour cela méconnaître les mérites de l'un des plus étonnants chefs-d'œu\Te de notre littérature, de l'un des plus beaux modèles de la prose française.^ J'étais loin de le penser. A chaque nouveau feuilleton, je sentais mon admiration grandir. Je disais volontiers à tous ceux que je rencontrais : « Avezvous lu Chateaubriand? » Et mes camarades de me répondre : « Avez-vous lu Baruch.»* » Tous ou presque tous, en effet, estimaient que les Mémoires étaient un ouvrage manqué, un roman ennuyeux, un pamphlet détestable. Comme, à ce même moment, paraissaient également dans la Presse les Confidences et l'épisode de Grnziella, ils ne se faisaient pas faute de déclarer merveilleuses les pages de Lamartine et de leur sacrifier les pages démodées du « vieux Sachem ».

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