‹ Mes souvenirsChapitre 34 sur 113 · Le premier numéro avait paru le 2 mai · texte numérisé non relu

Le premier numéro avait paru le 2 mai

3. Tliéodore Muret (1808-1866), auteur de l'Histoire de l'Année de Condé, de l'Histoire des Guerres de l'Uuest, de l'Histoire par le Théâtre, etc.

De quart d'heure en quart d'heure, le sage Muret reproduisait sa motion. Enfin sur le coup de minuit, on se retirait. Resté seul, Nettement se mettait à la besogne. Il couvrait de sa grande écriture de nombreux feuillets, dont le metteur en pages, le fidèle Méguin, s'emparait au fur et à mesure de leur achèvement. Après son grand article, il en composait un second, puis, si besoin était, un troisième. On finissait toujours par paraître, mais on manquait souvent le chemin de fer. L'accident du reste ne causait pas grande émotion. (( Ah ça! messieurs, se bornait-on à dire, le journal n'est pas encore parti ce matin ; il faudrait pourtant s'arranger différemment. » Et les choses n'en continuaient pas moins d'aller comme d'habitude.

Les lettres des abonnés de province se succédaient alors, toutes conçues à peu près dans les mêmes termes : (( Monsieur le Rédacteur, je me suis abonné à votre excellent journal, et je vous avoue que c'est dans l'intention de le recevoir. S'il ne me manquait qu'une fois de temps en temps, passe; mais il me manque deux ou trois fois par semaine. C'est un accident, je le veux bien ; mais comment se fait-il qu'il soit si fréquent.^ »

Eh bien! le journal, malgré tout, voyait s'augmenter de mois en mois le chifTie de ses abonnés. Malheureusement, il ne suffit pas, pour qu'un journal vive et prospère, qu'il ait des écrivains de talent, des abonnés, un public; besoin est qu'il ait aussi un financier, — et VOpinion publique n'en avait pas. Si la rédaction était brillante, l'administration n'était rien moins que sage. On avait agrandi le format et on avait abaissé le prix de l'abonnement. On avait multiplié, au delà de toute

prudence, les abonnements de propagande. Le Supple'ment populaire du jeudi était très onéreux. Un jour vint où il fallut bien s'avouer que les recettes et les dépenses ne s'équilibraient plus. Que faire? Suspendre le journal au moment oii son influence était en progrès, alors qu'il rendait de très réels services? 11 n'y fallait pas songer. Relever le prix d'abonnement, c'était bien périlleux; c'était, dans tous les cas, aller contre le but des fondateurs, qui avaient surtout voulu faire œuvre de propagande.

Adolphe Sala', l'un des rédacteurs de la première heure, ancien officier de la garde royale, homme d'action et de dévouement, proposa de recourir à un moyen héroïque : « ÎNous ne pouvons, dit-il, ni supprimer ni réduire les dépenses matérielles et les frais d'employés. Impossible également de ne pas payer les feuilletons et les articles en dehors. Reste la rédaction habituelle. Décidons qu'elle sera désormais gratuite. Supprimons la feuille d'émargement. Que l'honneur de servir notre cause soit notre seul salaire, et travaillons gratis tant qu'il plaira à Dieu. » La motion fut votée à l'unanimité. Alfred Nettement resta rédacteur en chef... sans appointements. Et jamais il ne déploya plus de zèle, jamais il ne fournit plus de copie.

J'étais tenu au courant de ces incidents par un ami que j'avais dans la place, le gérant même du journal, un ancien combattant de 1882, qui avait fait le coup de feu sous le drapeau fleurdelisé de la duchesse de Berry.

1. Après avoir donné, en i83o, sa démission d'ofQcier de la garde royale, Adolphe Sala avait été compromis en 1882 dans l'alfaire du Carlo-Alberlo. iJepuis cette époque, il s'était, non sans succès, occupé d'alfaires sans pour cela renoncer à la politique.

M. de M., qui avait cliotianné, lui aussi, à la même époque, heureux de retrouver à VOpinion publique ce fidèle carliste, l'invitait de temps en temps à déjeuner au restaurant Durand: ces jours-là, en ma qualité de Vendéen, j'étais naturellement de la fête. Encore un type perdu que ce gérant d'autrefois! Fils de paysan, né à Saint- Philbert de Grandlieu (Loire-Inférieure), et portant le nom modeste de Voillet, il était entré à la Mode, en i833, comme garçon de bureau. En i835, le directeur, M. Edouard Walsh. j'avait promu à la dignité de gérant et, du môme coup, ajoutant à son nom patronymique celui de sa paroisse natale, l'avait bombardé : M. Voillet de Saint -Philbert, ce qui ne faisait pas mal à la dernière page de l'aristocratique Revue. Après tout, Voillet de Saint-Philbert n'était pas plus drôle que Français de Nantes, François de Neufchâteau, Regnaud de Saint-Jeand'Angély, Pelet de la Lozère, Girod de l'Ain, et autres doubles noms, dont les porteurs, supprimant la virgule ou la parenthèse, s'étaient fait un fief de leur ville ou de leur département. L'excellent Voillet avait d'ailleurs sur ces derniers cet avantage, qu'il possédait la foi, le dévouement, la noblesse de cœur d'un vrai Vendéen. Toutes les fois qu'il lui avait fallu aller en prison — et cela lui était arrivé souvent avant 18A8, à la suite des nombreuses condamnations de la Mode, — il avait fait avec joie au parti le sacrifice de sa liberté. Passant ainsi de longs baux avec Sainte-Pélagie, il avait pris ses habitudes dans la maison; il y mangeait, buvait, fumait, dormait, et cette vie de cocagne lui avait valu un embonpoint à faire craindre que, comme la belette de la fable, il ne pût sortir par la porte trop étroite.

Voillet de Saint-Philbert, qui s'était réjoui, on le

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pense bien, de la révolution de Février, avait accueilli avec une philosophie parfaite le décret du Gouvernement provisoire supprimant la noblesse. A ï Opinion publique, où il était entré en quittant la Mode, il signait démocratiquement : Le yérant : P. Voillet.

11 y avait loin de la rue du Petit-Lion-Saint-Sulpice à la rue Taitbout, et je ne franchissais pas, aussi souvent que je l'aurais voulu, la distance qui les séparait.

Je suivais d'ailleurs assez régulièrement les cours de TEcole de droit, — et aussi ceux de la Sorbonne et du Collège de France. Malheureusement, en i85o et dans les années qui suivirent, les grands jours de la Sorbonne — ceux de \ ictor Cousin, de \ illemain et de Guizot — étaient depuis longtemps disparus. Au lieu de Victor Cousin nous avions M. Jules Simon: au lieu de \ illemain, M. Saint-Marc Girardin; au lieu de Guizot, M. RosseuAv Saint-Hilaire, et ce n'était pas tout-à-fait la même chose.

Collège de France et Sorbonne réunis offraient cependant à leurs auditeurs des compensations très appréciables. L'académicien J.-J. Ampère qui, réfractaire à la loi de la résidence, était presque toujours en course à travers l'Europe, l'Afrique ou l'Asie, se trouvait, par extraordinaire, à Paris et occupait momentanément, entre deux voyages, sa chaire de Litiéralure française. 11 traitait du xviii' siècle et de ses principaux écrivains, mais non sans faire, hors de son sujet, de fréquentes échappées. Ses leçons, oii abondaient les vues piquan-

tes et neuves, étaient semées de digressions, de souvenirs personnels, de rapprochements ingénieux et inattendus entre les chefs-d'œuvre littéraires et les chefsd'œuvre de la nature et de l'art. Rien ne lui plaisait plus que d'évoquer, tantôt un paysage de Grèce ou d'Asie- Mineure, tantôt une de ses visites aux musées d'Allemagne ou d'Italie. Ce lui était une taçon de faire, à chaque leçon nouvelle, un nouveau voyage où ses auditeurs, cette fois, avaient l'agrément de le suivre.

M. Ampère avait été' avec Ballanche, l'hôte le plus fidèle de l'Abbaye-au-Bois. Il fréquentait beaucoup au faubourg Saint-Germain, et une partie de son public lui venait de la rue de Varenne et de la rue Saint-Dominique. Les dames, qui n'étaient pas admises à la Sorbonne, l'étaient au Collège de France, et pour le cours de l'ancien ami de madame Récamier, il avait fallu élargir l'espace qui leur était réserve au pied de la chaire. Elles arrivaient, de plus en plus nombreuses, non en socques et en bas crottés, comme les auditrices de M. Michelet, mais en toilettes de ville d'une simplicité élégante, les plus modestes en omnibus, les autres en calèche armoriée. Tous les mercredis et tous les samedis, les équipages remplissaient la place Cambrai, au grand ébahissement des habitants du quartier qui, de longues années après, se surprenaient encore à dire, quand ils voulaient rappeler l'hiver de i85o : « Vous savez bien? ce fameux hiver oii il venait tant de voitures au Collège de France? » C'était la première fois, en effet, que les douairières et les jeunes filles du faubourg Saint-Germain gravissaient les pentes de la montagne Sainte- Geneviève, et que l'on avait le plaisir, autour de ces chaires où l'on n'avait rencontré jusqu'ici, en fait de

dames, que des bas-bleus, d'apercevoir enfin des basblancs.

Philarète Chasles, l'un des collègues d'Ampère, était chargé d'enseigner les Langues et Littératures d'origine germanique.

Infortuné Philarète! Brillant professeur, écrivain original et, après Sainte-Beuve, le premier critique de sontemps, celui à qui ses contemporains ont du de connaître les littératures étrangères, avant lui si complètement négligées, il n"a jamais pu entrer à l'Académie, ce qui permit un jour à Théodore de Banville de lui décocher ce distique aux rimes opulentes :

Plaignez, mes chers amis, ce pauvre Philarète Qu'au seuil de l'Institut toujours un fil arrête!

Son cours était très suivi, et j'étais pour ma part un de ses plus fidèles auditeurs. On disait sa vie légèrement décousue; mais, au fond, cela ne m'importait guère. Je ne voulais savoir qu'une chose, c'est que, fils d'un prêtre marié et régicide, élevé dans la haine de la royauté, il avait eu le bon sens et le courage de revenir aux idées conservatrices et de combattre, non sans éloquence, les principes révolutionnaires. Je ne lui ménageais donc ni mes sympathies ni mes applaudissements; je regrettais seulement qu'il fît, dans ses leçons, une part trop large à la fantaisie et au caprice.

Toujours à court d'argent, si la légende disait vrai, il lui fallait multiplier ses articles à la Revue des Deux Mondes et au Journal des Débats, et il ne lui restait pas une heure pour préparer son cours. Force lui était donc, arrivé sur l'estrade et après avoir pris trois ou

quatre tasses de café noir, de s'abandonner à son inspiration, à sa verve, de réveiller dans sa mémoire le souvenir de ses lectures si vastes et si variées, de promener son auditoire à travers tous les pays et tous les âges, de parler de tout enfin, excepté du sujet qu'il aurait dû traiter.

C'était étincelant comme un feu d'artifice, mais, la dernière fusée tirée, nous partions sans avoir pris une seule note.

Aussi bien, ce n'était pas pour nous, pauvres diables d'étudiants, qu'il avait parlé. Bien qu'il eût alors passé la cinquantaines Philarète Chastes posait encore pour le jeune homme. Mince, sémillant et remuant, la physionomie vive et spirituelle, les cheveux noirs, — trop noirs, — ganté de frais, bien pris dans son frac, il portait beau, et, dès qu'il entrait dans la salle, on voyait bien qu'il ne venait pas là pour instruire, mais pour plaire, — pour plaire aux dames rangées en cercle au bas de l'estrade. Ses inflexions de voix, ses gestes étudiés, ses mots les plus spirituels étaient à leur adresse, et non à la nôtre. C'étaient, pour la plupart, d'honnêtes bourgeoises, lettrées ou se piquant de l'être. Plusieurs avaient cet air mélancolique où se reconnaissent les femmes incomprises, celles qui ont publié dans l'ombre un volume de vers ignoré : Larmes du Cœur ou Plaintes de l'Ame. Quelques-unes accusaient un nombre respectable de lustres; mais toutes, même celles-là, étaient l'objet des attentions du galant Philarète. 11 ne voulait voir en elles, comme dans ses autres auditrices, que des femmes de trente ans, — l'âge des héroïnes de son ami

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