I. Il habitait Versailles depuis plusieurs années
chaque jour plus de terrain, il multipliait les conseils de la raison, les enseignements utiles, applicables, pratiques. 11 n'hésitait pas à prendre parti, en toute rencontre, pour le devoir contre la passion, — contre cette passion sans frein et sans contrôle dont les funestes effets se faisaient sentir à la fois dans la vie privée et dans la vie politique, dans la famille et dans l'Etat. Et ces leçons, il les savait donner sous une forme attrayante, avec une sagesse enjouée, non comme un prédicateur qui tonne du haut de la chaire, mais comme un ami plus âgé qui cause avec vous dans votre chambre. Combien de ses jeunes auditeurs n'a-t-il pas ainsi ramenés dans la voie droite, dans le bon chemin! Combien sont redevables à cet honnête homme d'être devenus et d'être restés d'honnêtes gens. La Sorbonne a connu des maîtres plus illustres; aucun peut-être — non pas même les grands professeurs de 1829 — n'a fait autant de bien.
Presque tous les étudiants suivaient le cours de Saint- Marc Girardin. Frédéric Ozanam avait moins d'auditeurs. Il ne lui avait servi de rien d'accepter la République et de plaider avec chaleur, dans Y Ere nouvelle ', la cause de la démocratie chrétienne. Les républicains et les lihéraiix des Ecoles, s'obstinant à voir en lui un suppôt des Jésuites, se refusaient à venir entendre le seul orateur que possédât la Sorbonne.
D'une taille médiocre et sans élégance, Frédéric Ozanam, dont la santé était déjà profondément altérée, avait
I. Elle parut pendant un an, du mois d'avril i848 au mois d'avril 1849. Depuis que le P. Lacordaire s'en était séparé (août 1848), ses abonnés et ses acheteurs l'avaient abandonnée, et, en 18^9, il l'avait fallu vendre à M. de la Rochejaquelein, qui en fit vme feuille royaliste.
la vue extrêmement basse, un air doux et timide, une pâleur maladive, que faisait ressortir encore sa chevelure noire, épaisse et- longue. Il avait pris pour sujet de son enseignement La Cwilisalion chrétienne au V^ siècle. Au début de chacune de ses leçons, sa phrase était laborieuse, pénible, son geste embarrassé; son regard semblait craindre d'en rencontrer un autre. Cependant, comme il était toujours admirablement préparé, il s'enhardissait peu à peu, se rendait maître de lui-même et bientôt de son auditoire, qui l'encourageait, l'applaudissait, le soulevait en quelque sorte. Plus de gêne alors, plus de timidité, mais une émotion communicative, un entraînement de parole, des flots d'idées et des jaillissements d'éloquence. Je me rappelle une leçon où, nous parlant d'un de ses voyages aux bords du Rhin, se transportant par la pensée à Cologne et dans la nef de la prodigieuse cathédrale, croyant y être encore, oubliant tout autre chose, et la Sorbonne et ses élèves, il laissa jaillir de ses lèvres une prière ardente, l'hymne d'un cœur débordant de foi et d'enthousiasme. Ozanam, ce jour-là, fut sublime, — sublime comme Lacordaire.
De telles séances achevaient de ruiner ses forces, fl dut suspendre son cours. En i852, au lendemain des fêtes et du congé de Pâques, comme il ne reparaissait pas, ses élèves s'agitent, réclament leur professeur, emplissent de leurs cris la cour de la Sorbonne. Ozanam l'apprend. Il est retenu dans son lit par la fièvre : a Je A eux, dit-il, honorer ma profession. )) Malgré les pleurs de sa femme, les instances de ses amis, les ordres de son médecin, il se lève et court à sa chaire.
Jo le vois encore entrant dans la salle, exténué, à bout de forces, plus pâle qu'un mort. Tous se lèvent devant
lui cl le saluent d'applaudissements frénétiques. Beaucoup de ces jeunes hommes avaient les larmes aux yeux et ne pouvaient se défendre d'un attendrissement mêlé de remords, à la vue de ce Maître tant admiré, tant aimé et qui semblait leur dire : Ave, Cxsar, morilurns te salniai. Toute cette leçon — qui fut la dernière — ne fut qu'une suite d'ovations, plus de vingt fois renouvelées. Les acclamations devinrent passionnées lorsque le professeur termina ainsi : « Messieurs, on reproche à notre siècle d'être un siècle d'égoïsme, et l'on reproche aux professeurs d'être atteints de l'épidémie générale. Cependant, c'est ici que nous altérons nos santés, c'est ici que nous usons nos forces. Je ne m'en plains pas; notre vie vous appartient, nous vous la devons jusqu'au dernier souille, et vous l'aurez. Quant à moi, messieurs, si je meurs, ce sera à votre service. »
Un an après, le Saint de la Sorbonne était mort'.
Je vois, dans les Cahiers de jeunesse, récemment publiés, d'Ernest Renan, qu'il suivait assidûment les cours d'Ozanam et qu'il mêlait volontiers ses applaudissements aux nôtres : « Mon Dieu, s'écrie-t-il, que j'aimerais cet Ozanam s'il n'était pas si dur orthodoxe et s'il ne faisait pas cause commune avec toute la coterie de l'Lniversité... Je ne sors jamais de sa leçon sans être plus fort, plus haut, plus décidé au grand, plus courageux et plus allègre à la conquête de l'avenir 1 Ah! que je suis heureux alors ! » — Pauvre Renan I Pourquoi n'est-il pas resté fidèle aux leçons d'Ozanam, fidèle à ses exemples ."^
I. Il mourut à Marseille le 8 sepleuibrc i853, à quarante ans. 11 était n<> à Milan le aS avril i8i3.
Lorsque j'étais revenu à Paris au commencement de novembre 1849, j'avais appris une heureuse nouvelle. Les Dominicains venaient d'être chargés par Mgr Sibour de Tévangélisation des fidèles qui fréquentaient l'église des Carmes, et, par conséquent, du prône du dimanche dans cette église. Cette fonction modeste, mais si essenlielle, du saint ministère, le Père Lacordaire avait tenu à la remplir lui-même. Il arriva donc que, tous les dimanches, pendant quatre mois, de novembre iS/ig à février i85o, il fit une homélie sur l'évangile du jour. L'affluence était considérable, mais comme il n'y avait qu'un pas de la rue du Petit-Lion-Saint-Sulpice à la rue de Vaugirard, je fus toujours des premiers rendus. La messe était bien un peu matinale pour moi, — le Père la disait à six heures; — mais cela n'était pas pour m'arrêter. J'écrivais à ma mère, le 28 novembre : « J'ai trouvé le Père Lacordaire plus maigre qu'il y a deux ans s et ressemblant davantage à ses portraits, qui tous lui donnent une figure ascétique. Il est vrai que, le jour 011 je l'ai vu à Notre-Dame, le soleil, qui donnait sur son visage et lui faisait comme une auréole, pouvait faire paraître sa figure plus pleine; les couleurs qui l'animaient n'étaient peut-être qu'un effet de lumière. Aux Carmes, surtout à cette heure de nuit, la chapelle est sombre, et le luminaire se borne à quelques cierges: mais à peine le Père a-t-il commencé son discours, qu'elle semble aussitôt s'éclairer, toute resplendissante
1. Le jour où il avait prononcé l'Oraison funèbre d'O'Connell. Voir ci dessus, page 38.
de l'éclat de sa parole. Prêchant sur l'évangile du jour, il a été simple et profond, spirituel et touchant, sublime parfois, toujours élevé. Après M. Berryer, c'est, sans conteste, le premier orateur de France, n'en déplaise aux 700 Démostliènes de la Législative. Comme eux du reste il fait, au besoin, de la politique, mais sans en abuser. Dimanche dernier, sans sortir en rien de son sujet, il a fait des allusions très claires aux projets de coup d'Etat que l'on prête à Louis Bonaparte... »
Ces homélies de la chapelle des Carmes n'ont malheureusement pas été recueillies. Nul doute pourtant qu'elles n'eussent encore ajouté à la gloire de l'illustre Dominicain. Mais que lui importait la gloire? Son humilité était aussi grande que son génie. Le doge de A'enise, lorsqu'il se mariait à la mer Adriatique, jetait à la mer son anneau tout constellé de pierreries; mais, outre que cela ne se pratiquait qu'une fois l'an, il savait que son anneau tombait dans un filet placé à l'avant du Biicentaure, et qu'il lui serait rapporté le lendemain. Sauf pour ses Conférences de Notre-Dame et pour celles de Toulouse, Lacordaire savait bien qu'il n'y avait pas de filet — pas de sténographe — au pied de sa chaire, et que ses discours, même les plus éloquents, seraient à jamais perdus.
J'eus le bonheur d'entendre le Père Lacordaire à Notre-Dame pendant les deux carêmes de i85o et de i85i, les deux derniers qu'il ait prêches à Paris. Les conférences de i85o traitèrent de la chute et de la réparation de l'homme; celles de i85i eurent pour sujet le gouvernement de la Providence dans l'ordre surnaturel. L'orateur étudia successivement les lois fondamentales du gouvernement divin, la distribution des grâces aux indi-
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vidus et aux peuples, la prédestination, les élus, les réprouvés, l'éternité des peines, enfin Teucharistie, considérée comme l'incarnation continuée, comme l'incorporation du Fils de Dieu à l'humanité et de l'homme au Fils de Dieu.
Ces deux stations furent le digne couronnement de celles qui, depuis i835, ne cessaient d'attirer au pied de la chaire de Notre-Dame des auditoires presc|ue entièrement composés de jeunes hommes, dont la plupart, au début surtout, ne ressemblaient guère à ces chrétiens recueillis et convaincus qu'on est accoutumé de voir aux sermons. Singulier spectacle que celui de la vieille cathédrale pendant les heures d'attente qui précédaient les conférences! Tandis que les uns, les moins nom.breux, s'agenouillaient et priaient, les autres, depuis longtemps sans doute étrangers à l'église, paraissaient être venus là, poussés uniquement par la curiosité, parle désir d'entendre un homme qu'on disait éloquent, singulier, un orateur puissant, original, plein de mouvements inattendus. Je me souviens qu'à l'Oraison funèbre d'O'Connell et pendant le carême de i848', beaucoup, avant que Lacordaire ne parût en chaire, lisaient qui un livre, qui un journal; certains môme tournaient le dos à l'autel. Mais déjà en i85o et en i85i, les choses étaient bien changées. Ceux qui s'agenouillaient étaient maintenant la majorité; ceux qui ne priaient pas se tenaient avec décence, et si deux ou trois encore tiraient un journal de leur poche, ils semblaient demander pardon de la Uberté grande et ils ne tardaient pas à le replier. C'est que les prédictions de l'illustre Dominicain avaient porté
I. Dès le 27 février (quinze jours avant le carême), le Père Lacordaire avait ouvert la station de jNotre-Dame.
leurs fruits: il avait transforme une grande partie de la génération de son temps. Au xiii" siècle, on disait du frère Joindaiu de Saxe, second général de l'ordre des Frères Prêcheurs : « N'allez pas aux sermons du frère Jourdain, c'est une courtisane qui prend les hommes. » Cela aussi, au xix" siècle, on le pouvait dire du Père Lacordaire ' .
Le 20 aviil i85i, le jour de Pâques, il prononça son dernier discours, le dernier du moins de ceux que devait entendre Notre-Dame. 11 avait accompli en son entier la première partie de son œuvre, celle qui concernait le dogme. Restait à remplir la seconde, celle qui concernait la morale. Il avait le dessein de l'entreprendre, mais la préparation de cette nouvelle série de conférences lui demanderait peut-être deux ou trois années. Dans l'incertitude où il était à cet égard, il nous fit ses adieux. Avec quelle émotion et dans quels termes magnifiques il évoqua devant nous ([uelques-uns des souvenirs qui lui rendaient si chers et la métropole et son auditoire!
« C'est ici, nous disait-il, quand mon âme se fut « rouverte à la lumière de Dieu, que le pardon descen- « dit sur mes fautes, et j'entrevois Tautel oii, sur mes « lèvres fortitiées par l'âge et purifiées par le repentir, « je reçus pour la seconde fois le Dieu qui m'avait vi- « site à l'aurore première de mon adolescence. C'est ici H que, couché sur le pavé du temple, je m'élevai par « degrés jusqu'à Tonction du sacerdoce, et qu'après de (( longs détours oii je cherchais le secret de ma prédes-
I. Alfred Nettement, Histoire de la littérature française sous le ijouvernement de Juillet, tome I. p. 873.
« tination, il me fut révélé dans cette chaire, que, de- « puis dix-sept ans, vous avez entourée de silence et (( d'honneur. C'est -ici qu'au retour d'un exil volontaire, (( je rapportai l'hahit religieux qu'un demi-siècle de « proscription avait chassé de Paris, et que, le présence tant à une assemblée formidable par le nombre et la 0 diversité des personnes, il obtint le triomphe d'un (( unanime respect. C'est ici qu'au lendemain d'une ré- « volution, lorsque nos places étaient encore couvertes a des débris du trône et des images de la guerre, vous « vîntes écouter de ma bouche la parole qui survit à (( toutes les ruines, et qui, ce jour-là, soutenue d'une (( émotion dont nul ne se défendait, fut saluée de vos (( applaudissements. C'est ici, sous les dalles voisines de a l'autel, que reposent mes deux premiers archevêques, c( celui' qui m'appela tout jeune à l'honneur de vous « enseigner, et celui- qui m'y rappela, après qu'une (( défiance de mes forces m'eut éloigné de vous. C'est « ici^ sur ce même siège archiépiscopal, que j'ai re- (( trouvé dans un troisième pontife'', le même cœur et « la même protection. Enfin, c'est ici qu'ont pris nais- « sance toutesjes affections qui ont consolé ma vie, et (( qu'homme solitaire, inconnu des grands, éloigné des « partis, étranger aux lieux oii se presse la foule et se (( nouent les relations, j'ai rencontré les âmes qui (( m'ont aimé.
« O murs de Notre-Dame, voûtes sacrées qui avez « reporté ma parole à tant d'intelligences privées de « Dieu, autels qui m'avez béni, je ne me sépare point