Mgr Sibour
(( de vous ; je ne fais que dire ce que vous avez été (( pour un homme, et iTi'épancher en moi-même au (( souvenir de vos bienfaits, comme les enfants d'Israël, « présents ou en exil, célébraient la mémoire de Sion. (( Et vous, messieurs, génération déjà nombreuse en (( qui j'ai semé peut-être des vérités et des vertus, je (( vous demeure uni pour l'avenir comme je le fus dans (( le passé : mais, si un jour mes forces trahissaient « mon élan, si vous veniez à dédaigner les restes d'une « voix qui vous fut chère, sachez que vous ne serez (( jamais ingrats, car rien ne peut empêcher désormais « que vous n'ayez été la gloire de ma vie et que vous (( ne soyez ma couronne dans l'éternité. »
Sa voix, si nerveuse et si vibrante, s'était attendrie; ce n'était plus le docteur et le maître que nous entendions, c'était Tami. Plus d'action oratoire; plus de geste, non pas même celui qu'il affectionnait — son bras droit étendu horizontalement à la hauteur de la bouche; — son bras demeurait immobile le long de sa robe blanche, comme s'il n'avait plus la force de le soulever. 11 se défendait de pleurer; mais combien, parmi nous, avaient les yeux pleins de larmes!... Et aujourd'hui encore, quand je veux revivre les plus belles heures de ma jeunesse, je rouvre les Conférences de Lacordaire, j'en relis les dernières pages et je sors de cette lecture comme, le 20 avril i85i, j étais sorti de Notre- Dame, pleurant comme un enfant.
Si j'étais l'un des habitués des Conférences de Notre- Dame, je n'en assistais pas moins, au Théâtre-Français, à toutes les représentations de Mlle Rachel. Faute d'avoir assez d'argent pour retenir ma place d'avance, je faisais queue pendant trois ou quatre heures chaque fois, et la corvée ne laissait pas .d'être pénible.
Un jour, — c'était, je crois, le i^ janvier i85o, — comme on annonçait que le lendemain Mlle Rachel jouerait pour la première fois, dans l'une des meilleures comédies d'Alexandre Dumas, le rôle de Mlle de 13elle- Isle', je me lamentais, à ma pension, sur les ennuis de ces heures de queue et sur les pertes de temps qui en résultaient. En sortant de table, un de mes camarades me prit à part. C'était Charles Rousseau-, excellent garçon, qui n'avait d'autre défaut, si c'en est un, que d'être très économe, quoique très riche. « Tu es un naïf, me dit-il, fais donc comme moi. Si tu veux, demain soir, je te ferai faire la connaissance du chef de claque de la Comédie-Française... — Comment! tu veux faire de moi un romain? — Non, mais un heureux Solilabr. Ecoute-moi tranquillement et ne monte pas sur tes grands chevaux. Voici comment les choses se passeront. Sur le coup de sept heures et quart, je te présenterai, au café de Rohan, à mon ami le chef de claque, un
1. Mademoiselle de Belle-Isle, comédie en cinq actes. La première représentation remontait au 2 avril i83f), Mlle Mars avait trouve dans cette très jolie pièce un de ses meilleures rôles.
2. Né à Parthenay (Deux- Sèvres). 11 était à Poitiers dans la même classe que moi.
LES C.OrRS DE l.A SORBONNE 151
homme très bien et que tu auras vite fait d'apprécier à sa valeur. Tu lui verseras le prix de ta place au parterre, pas un sou de plus, pas un sou de moins qu'au bureau. Cela fait, nous partirons avec tous les braves gens qui seront là, de jeunes ouvriers pour la plupart, ayant le goût du théâtre. Nous traverserons, à la brune, la place du Palais-Royal, oii tu es bien sûr de n'être reconnu ni par l'abbé de Lespinay ni par M. du Fougeroux. Nous entrerons par une petite porte, nous monterons par un escalier — dérobé (comme dans Hernani), et nous pénétrerons dans la salle, à demi éclairée et complètement vide Arrivés au parterre, nous choisirons nos places, au premier rang, loin des claqueurs, à qui les banquettes avoisinant l'orchestre sont interdites. Nous n'avons pas le droit de siffler, puisque nous ne l'avons pas acheté à la porte en entrant, mais nous avons parfaitement celui de ne pas applaudir. Tu ne seras nullement tenu de dire au chef de claque, comme Hernani à don Carlos :
Oui, de ta suite, ô chef! de ta suite! — J'en suis.
(( Tu le vois c'est simple comme bonjour... — Pas si simple que cela te plaît à dire. Il ne me sourit guère d'aller m'asseoir avec de tels compagnons dans un café borgne... — Non pas borgne, mais touche, comme dans Rny Blas: tu vois que je sais mon Hugo comme toi. — Soit; mais, je te le répète, je ne veux ni de ces visites à la rue de Rohan, ni de cette traversée de la place du Palais -Royal en compagnie de ces gens à Imttoirs... — Allons, allons, reprit Rousseau, voilà qui va bien, et nous allons nous entendre La visite au café n'a lieu qu'une fois, pour la présentation, et de même
pour la traversée de la place. La cérémonie du premier soir une fois faite, nous n'aurons, les autres jours, qu'à nous rendre directement à la petite porte du théâtre, à remettre notre argent au grand chef — un vrai père noble — et à entrer, non comme romains, mais comme solitaires, ce qui est bien différent. — S'il en est ainsi... »
Le lendemain soir, en compagnie de Rousseau, je prenais le chemin de la rue de Rohan, une de ces rues étroites, sales et noires, qui faisaient alors communiquer la place du Palais-Royal avec celle du Carrousel. Le café oii nous entrâmes était plein. Au milieu, debout, chapeau à haute forme, redingote noire, cravate blanche, se tenait un homme à la physionomie intelligente, mais aux traits un peu ravagés, c'était le chef. Rousseau me présente, nous prenons ensemble un verre de curaçao, je lui remets 2 fr. 5o (c'était alors le prix du parterre) et nous nous rendons au théâtre... Pour les autres soirées, les choses se passèrent comme me l'avait dit Rousseau, et c'est ainsi que, sans trop dégarnir ma bourse d'étudiant, je pus assister aux représentations de Rachel et à toutes les preinicres représentations.
C'était le temps où Mlle Rachel, sans abjurer le culte de Corneille et de Racine, paraissait disposée à mettre son talent au service de l'école nouvelle.
Arsène lloussaye, administrateur de la Comédie- Française depuis le i5 novembre 18^9, était un fervent romantique; sur ses instances, Rachel consentit à ne plus bouder Victor Hugo et son théâtre. Elle promit au poète de jouer Angelo, Marion de Lorme, Hernani et Lucrèce Borgia.
Aiujelo fut repris le i8 mai i85o'. Tous les rôles étaient excellemment tenus. Voici quelle fut la distribution : Amjelo, Branvallet; Rodolfo, Maillart; Homodei, Maubant; Anafesto Galeofa, Mathiev; La Tisbé, Mlle Rachel ; Catarina Bragadini, Mlle Rebecca: Reginella, Mme Thénard; Dafné, Mlle Favart. Rachel et sa sœur Rebecca furent admirables. Mlle Rebecca possédait un don précieux, le don des larmes, le seul peut-être qui manquât à son illustre sœur. Non seulement elle se fit applaudir presque autant que Rachel; mais, plus qu'elle, elle fit pleurer. Rachel fut-elle jalouse? Toujours est-il que, dans les représentations qui suivirent, elle soutint assez mollement la pièce, et celle-ci n'eut que dix-neuf représentations. Si ce n'était pas un échec, ce n'était pas non plus un succès'. Il en résulta que Rachel refusa de paraître dans les autres drames du poète.
Elle ne joua ni Marion de Lorme, ni Dona Sol, ni Lucrèce Borgia.
En revanche, elle parut, pendant mon séjour à Paris, dans un assez grand nombre de pièces modernes, en prose et en vers : Cléopâtre, de Mme Emile de Girardin; Lucrèce' de François Ponsard; Adrienne Lecouvreur, d'Eugène Scribe et Ernest Legouvé: Mademoiselle de Belle-Isle, d'Alexandre Dumas; Horace et Lydie de Pon-
1. La pièce avait été donnée pour la première fois le 28 avril i835, avec Mlle Mars et Mme Dorval dans les rôles de la Tisbé et de Catarina Bragadini.
2. Le II juin i85o, la recette était tombée à 2902 fr. 80. (Archives de la Comédie-Française.)
3. Représentée sur le théâtre de l'Odéon le 22 avril i843, avec l'immense succès que l'on sait, la tragédie de Ponsard fut reprise ou plutôt transférée au Théâtre- Français au mois de mars 18^8. Rachel reprit le rôle créé par Mme Dorval, sans parvenir du reste à la faire oublier.
sard; Valéria\ de Jules Lacroix et Auguste Maquet; Louise de LigueroUes-, d'Ernest Legouvé et Prosper Goubaux: Diane. d'Emile Augier; Lady Tartuffe, de Mme Emile de Girardin.
Le 6 avril i85o, le théâtre de la Porte-Saint-^L^rtin annonça la première représentation de Toussaint Louverture, tragédie en cinq actes et en vers. La pièce était de Lamartine; Frederick Lemaître devait jouer le principal rôle. Impossible donc de n'y pas aller. Cependant, comme ce même jour nous avions, mon frère et moi, des cartes pour l'Assemblée, nous nous rendîmes d'abord à la séance. On discutait sur les élections partielles qui avaient eu lieu, le lo mars, dans le département du Haut-Rhin. Rien n'était moins intéressant. Après un discours de M. de Heeckeren, nous nous évadâmes du Palais-Bourbon, et nous prîmes un omnibus qui nous déposa, sur les quatre heures, à la porte du théâtre.
Queue formidable. Nous finissons néanmoins, moyennant un assez faible débours, par nous caser en bon rang. Quand, après une longue attente, nous arrivons au guichet, plus de parterres, plus de dernières galeries, plus rien, sinon au poulailler. Il fallut se résigner
1. Dans Valéria, les auteurs avaient séparé en deux la personnalité de l'impératrice Messaline (Valéria), femme de Claude. Ils avaient fait de Valéria et de Lycisca deux femmes distinctes, mais que confond une fatale ressemblance. Mlle Rachel joua ce rùle à double masque avec une rare perfection. Outre le mérite de la rapidité des transformalions de costume, elle avait celui de la transformation instantanée de l'âme.
2. Comme pour Lucrèce et Mademoiselle de Belle-Isle, il s'agissait ici encore d'une reprise. La pièce de M.M. Legouvé et Goubaux avait été représentée pour la première fois le 7 juin i838, Mlle Mars y avait été parfaite; Mlle Rachel ne le fut pas moins.
à monter jusque-là; mais déjà le poulailler était à moitié rempli. De mon banc, je ne voyais ni n'entendais; en revanche, j'étoulTais de chaleur, et la pièce de Lamartine s'annonçait, pour moi du moins, comme un Jour — et un four noir. Au premier entr'acte, heureusement, tout allait changer de face. Je me mis à causer avec mes voisins, je parlai de Lamartine et de Hugo, de Rachel et de Mlle Mars, de Talma et de Frederick Lemaître; sur chacun d'eux je racontais des anecdotes. Comme je m'étais levé et que mes co-spectateurs (presque tous des ouvriers du faubourg) pouvaient aisément m'entendre, mon succès fut très vif. C'est à peu près le seul que j'aie jamais remporté, et c'est pourquoi l'on me pardonnera d'en faire ici mention. J'eus vraiment un quart d'heure de popularité. Je dus accepter des quartiers d'oranges, voire même un ou deux verres de coco, et deux braves jeunes gens, le plus courtoisement du monde, nous cédèrent, à mon frère et à moi, les places qu'ils occupaient sur le premier banc et d'où l'on pouvait très bien voir et entendre.
Il y avait, dans la pièce, du souffle, de la grandeur, de beaux élans lyriques; on y trouvait même un mot sublime. Le moine, qui a été l'initiateur de Toussaint Louverture à la vie intellectuelle, l'exhorte à prendre la défense des noirs. Toussaint hésite, car il ne peut oublier que ses fils, Albert et Isaac, sont en otage aux mains des Français : en donnant le signal de l'insurrection, il s'expose à faire tomber leur tête. Inflexible, le moine lui fait un impérieux devoir de se sacrifier pour sa patrie : « Mais je suis père! s'écrie Toussaint. — Dieu ne l'était-il pas.»^ » répond le moine.
Malgré de très belles scènes, Toussaint Loaverture était moins un drame qu'un poème. Une sœur de Rachel, M'" Lia Félix, qui débutait dans le rôle d'Adrienne, la nièce de Toussaint, -se fit remarquer par sa sensibilité, sa chaleur, son débit harmonieux et pur. Quant à Frederick, il n'était plus que l'ombre de lui-même. Celui qui avait été le Talma du drame — plus grand peut-être que le Talma de la tragédie — n'avait plus sa beauté superbe, sa voix tour à tour tragique ou mordante; il laissait maintenant tomber les fins de vers, — des vers de Lamartine ! Seuls lui demeuraient l'éclat des yeux et l'admirable justesse du geste; mais rien qu'avec ces deux restes de génie, il parvint à soulever, à plus d'un moment, des transports d'enthousiasme.
Un incident politique marqua la représentation. Dans une scène oii le général Leclerc veut convaincre Toussaint de tous les mérites du Premier Consul, le noir lui répond :
Bonaparte est un blanc!
Une triple salve d'applaudissements salua cette allusion. Les rouges, évidemment, étaient en majorité dans la salle. Ils n'avaient pas laissé échapper cette occasion de jouer en môme temps sur la rouge et sur la noire.
La pièce finie, une couronne de laurier fut lancée sur le théâtre, et le nom de Lamartine fut proclamé au milieu de bravos frénétiques. « L'auteur! l'auteur! » criait-on de toutes parts, et comme il se refusait à paraître, cette demande, rythmée d'abord d'une façon honnête et modérée, finit par être scandée sur la célèbre mélopée des Lampions.
Le souvenir d'une autre première représentation m'est aussi resté très présent.
Moins d'un mois avant le coup d'Etat, le 4 novembre i85i, Mntlemoiselle de hi Seitjlière fut donnée au Théâtre- Français.
Jouée par Samson, Régnier, Delaunay, Maillart, M"" Madeleine Hrohan et M"* Nathalie, la comédie de Jules Sandcau obtint un succès considérable. Je fus un des rares spectateurs qui n'applaudirent point. L'auteur, qui s'était tenu jusque-là en dehors de la politique, avait fait œuvre de parti. Tandis qu'il exaltait, d'une part. Napoléon et le premier Empire, de l'autre il déversait à pleines mains le ridicule sur la noblesse et sur les royalistes. Pour tracer le portrait de son Marquis, il s'était inspiré d'une vieille et haineuse chanson de Déranger, Le Marquis de Carabas'. M. de la Seiglière, naturellement, n'a rien appris ni rien oublié. Pour lui, les paysans sont des vassaux et des vavassaux, et s'il ne leur fait pas battre l'eau des fossés de son manoir féodal, c'est par égard pour les grenouilles qui demandent un roi; Napoléon est toujours à ses yeux M. de Buonaparte, un assez mince gentilhomme, petit lieutenant d'artillerie qui a gagné, on ne sait comment, quelques batailles restées fameuses on ne sait pourquoi. Futile, égoïste, férocement orgueilleux, il tient les bourgeois
I. Jules Sandeau n'était pas précisément un inventeur. Tel de ses livres, La Chasse au roman, n'est pas autre chose que le développement et la très habile mise en œuvre d'un conte du bonhomme Bouillv, La Manie des romans. {Conseils à ma fille, par J.-N. Bouilly, tome I". — 1812.;
pour des croquanls cl la Révolution pour un tumulte de manants. Et le public, ce bon public parisien, de se dire : « Comme c'est bien ça! Les voilà bien, ces nobles incorrigibles! Ils seront toujours les mêmes! » — Pendant ce temps, j'évoquais dans mon coin la figure de quelques-uns de ces nobles d'autrefois qu'avait connus mon enfance. Je revoyais, avec ses cheveux blancs et son sourire toujours jeune, le vieux chevalier de Cliantreau. Avant la Révolution, il habitait son petit manoir, un modeste logis avec des carreaux rouges pour tout parquet et des murs blanchis à la chaux. Un jour, en 9 3, un dimanche de mars, après la grand' messe, il jouait aux boules dans son avenue avec quelques métayers. C'est là que les paysans des environs vinrent le chercher pour le mettre à leur tête. Ancien lieutenant au régiment de Hainaut, il était brave comme son épée, mais il était aussi prudent et sage. Après s'être efforcé de les détourner de leur dessein, leur montrant l'échec certain, la ruine assurée, quand il vit qu'ils ne céderaient pas : (( Eh bien! mes amis, dit-il, je pars avec vous. Vive le Roi! » En 179^ et 1794, le chevalier de Cliantreau fit partie de l'armée de Lescure et de La Rochejaquelein ; puis en 1795 et 1796, de l'armée du Centre', commandée par M. de Sapinaud. Incarcéré sous le Directoire, il s'était tenu à l'écart sous l'Empire. La Restauration lui accorda la croix de Saint-Louis, et le fît maire de sa commune. Ce fut tout, et il était content. Après i83o, retiré à Luçon, il aimait à venir chez mon père, et il nous racontait des épisodes de la Grande Guerre. Héros modeste, chrétien fervent, roya-
I. Armée catholique cl royale du centre de la Vendée commandée par MM. de Royrand et de Sapinaud de la Verrie.
lisle ndole. Tel était aussi le chevalier de Maynard, lequel, à soixaute-dix ans, rêvait encore d'une nouvelle prise d'armes. 11 s'était battu pour la Monarchie en 1799, eu 1815, on iSl\'2, et dans cette dernière campagne, qui lui valut d'être condamné à mort par contumace, il avait emmené avec lui son fils unique, âgé de quinze ans. Bien qu'il n'eût presque pas de fortune, il n'aAait rien demandé aux Bourbons, qu'il avait pourtant si vaillamment servis et qui se bornèrent à le nommer maire de Luçon. Il habitait, aux portes de la ville, une maison nommée la Maison-Rouge , qui, certes, n'avait rien de féodal, et où il vivait dans la pratique de toutes les vertus. Et à côté de ces nobles et admirables hgures, d'autres encore se levaient devant moi : M. de Baudry d'Asson', le colonel Alexandre de la Voyrie, le chevalier de Ternant, qui demeurait avec sa sœur rue Sainte-Marguerite, partageant sa vie entre les fleurs de son jardin et les pauvres de son quartier. Afin de pouvoir leur donner quelques pièces blanches de plus, il s'était abonné au Journal des Villes el des Campagnes, lequel ne paraissait que trois fois par semaine, au lieu de prendre, comme il l'eût désiré, un abonnement à la Gazelle de France : elle coûtait trop cher! Mon père, qui la recevait, m'envoyait tous les jours porter chez le bon gentilhomme le numéro de la veille.
Tandis que me revenaient ces souvenirs, la salle s'échaulTait de plus en plus et trépignait d'aise ; on applaudissait à tour de bras les mollets de Samson et la façon soidisant aristocratique dont il secouait, aux bons moments, les grains de tabac tombés sur son jabot de dentelles.
I. Grand-père de M. Armand de Baudry d'Asson, député de la Vendée depuis 1876.
Je n'avais pas été seulement révolté de l'inconscience avec laquelle Jules Sandeau — lui, l'ancien rédacteur de la Mode, l'ancien convive des déjeuners du vicomte Edouard AValhs, — avait emboîté le pas à Béranger; j'ai été frappé d'un autre défaut, également capital et qui détruisait toute l'économie de la pièce.
On connaît le sujet. Mlle Hélène de la Seiglière est courtisée à la fois par un gentilhomme, le baron Raoul de Vauvert, et par le fils d'un paysan, le lieutenant Bernard Stamply. Naturellement, il faut que le gentilhomme soit éconduit et que la fille du fier marquis donne son cœur et sa main au fils du paysan. Pour arriver à ce résultat, comment va s'y prendre l'auteur.^ A l'époque de la Révolution, le père de Bernard, Georges Stamply, l'un des fermiers du marquis, s'est rendu acquéreur, pour une poignée d'assignats, de la terre de la Seiglière, qui vaut un million. Après i8i4, grâce aux insinuations doucereuses et perfides de la baronne de Aauvert, qui songe à marier son fils à Hélène, M. Georges Stamply, qui croit son fils mort à la guerre, fait donation entière au marquis du château et du domaine. En 1817, Bernard revient de Russie et trouve son père mort. Conseillé par l'avocat Destournelles, l'ennemi juré du marquis et de la baronne, il entreprend de faire révoquer la donation, cause de sa ruine. Qu'il doive gagner son procès, tout le monde en demeure convaincu, à commencer par le marquis de la Seiglière, qui, pour garder son million, consent au mariage de sa fillc avec le fils de son ancien fermier.
Il n'y avait à tout cela qu'un petit malheur. Aux termes mêmes du code civil, cette donation, autour de laquelle tournait toute la pièce, bien loin d'être sans
valeur légale, était, au contraire, parfaitement inattaquable.
Alphonse de Galonné, dans VOpinion publique du lo novembre, donna un excellent feuilleton, oii il disait : « Bref, cette comédie bourgeoise, avec des types bourgeois empruntés aux plus bourgeoises comédies de M. Scribe, a, grâce à Samson, une allure presque distinguée et chevaleresque. Elle est amusante, elle marche, elle pétille, elle réalise, enfin, l'un des plus beaux succès bourgeois que nous ayons vus au théâtre. » Comme tous ses confrères, du reste, Alphonse de Galonné avait cru que la donation était sans nulle valeur et que, par le seul fait du retour de Bernard Stamply, elle était devenue caduque. Du moins ne se prononçaitil pas formellement sur ce point. Je lui écrivis pour l'éclairer à cet égard, et dans son feuilleton du lundi, 17 novembre, je trouve ces lignes :
(( Parmi les lettres que nous avons rerues depuis sept jours, il en est une entre autres, fort judicieuse et fort spirituelle, qui nous explique comment le fameux article 960, base de tout Tédifice, ne peut être en aucune façon invoqué par M. Stamply fils pour rentrer en possession de ce qu'il appelle faussement son bien. L'article 960 n'a été fait que pour les enfants posthumes; il ne donne aucun droit à ce grand gaillard de faire tapage et de le prendre de si haut avec M. le marquis. Pour nous, nous n'avons pas à revenir en cela sur ce que nous avons dit; sans être fort légiste, nous avons compris, dès le premier mot, que l'avocat Destournelles et Bernard Stamply, et l'auteur lui-même, n'avaient pas lu le code plus que le marquis, et que les droits de l'officier n'étaient rien moins que problématiques. Nous lais-
sons donc à ceux de nos confrères licenciés es feuilleton qui ont affirmé que la révocation de la fameuse donation était de plein droit, la responsabilité de la petite erreur, et nous nous lavons les mains des fautes de l'auteur, en nous rappelant de les avoir signalées. En effet, si le sens prétendu de l'article invoqué s'efface, que deviennent les ressorts de la pièce, et ses péripéties, et ses caractères ? Tout s'évanouit, tout s'en va en fumée. D'où il faut conclure qu'il n'est pas prudent aux littérateurs de faire de la comédie- légale, sans avoir subi la thèse de docteur en droit, ou tout au moins de prendre un avocat pour collaborateur. »
CllAPlTHE Ml
l'asseaiblée législative
(ISMl-IH.jJ.)
L'Assemblée législative. La séance du 5 avril i8ôo. Victor Hugo et Eugène Rouher. — Arthur Ranc et Mgr Pie. Coniuicnt il faut se défier du vendredi. Celai qui ne rate jamais une grande séance. — La revision de la Constitution et la séance du 1 6 juillet i85r. Lettre de mon ami Eugène Lebon au général Baraguey d'Ilillicrs. Michel de Mourges et Herryer. Une londc jacobite et vendéenne. — \.o Deux Drcembre.
Le théâtre ne me r;iisait pas peniio de vue \n politique. Aussi bieu, la comédie n'est-elle pas partout.^ inivcrsus mundus exercel histrioniam. Grâce aux billets que me donnaient nos députés, j'allais assez fréquemment au Palais-Bourbon, et j'assistai à plusieurs grandes séances. Comme je n'écris pas l'histoire de la Législative, je parlerai seulement de celles qui m'ont le plus vivement intéressé.
Le poète Lemierre, l'auteur de Barnevell et de La Veuve (le Malabar, entrant un jour au Théâtre-Français où l'on jouait une de ses tragédies, n'y trouva que de rares spectateurs : « Il y en a beaucoup, dit-il à l'ami qui l'accompagnait, mais je ne sais où ils se fourrent. » Quand il m'arrive, par extraordinaire, d'aller aujourd'hui à la
Chambre des députés et que j'y cherche de vrais orateurs, je suis toujours tenté de dire comme Lemierre : « 11 y en a beaucoup, la chose est sûre, mais où diable se cachent-ils? »
En [85o, au contraire, à l'Assemblée législative, quelle admirable réunion d'orateurs ! Quelle variété de talents ! A Droite, Berryer, Montalembert, Thiers, Falloux, Odilon Barrot, Buffet, de Larcy, Mole, Rouher, Baroche, Edouard Bocher, de Parieu, Vitet, Dupin aîné, de Laboulie, Mauguiu, de Vatimesnil, Sauvaire-Barthélemy, Audren de Kerdrel, Arthur Brugnot, Aurélien de Sèze, Alexis de Tocqueville, Charles de Rémusat, La Rochejaquclein, Léon Foucher, Duvergier de Hauranne, duc Victor de Broglie, etc.; — au Centre gauche, Dufaure, l'un des rares républicains modérés qui n'eussent pas échoué aux élections de 8/19; — à Gauche, ou plutôt à la Montagne, Jules Favre, Crémieux, Michel (de Bourges), Victor Hugo, Baucel, Félix Pyat, Charras, Madier de Montjau, Jules Grévy, Dupont de Bussac, Joly père, Pascal Duprat, Théodore Bac, Mathieu (de la Drôme). — Ledru-Rollin, depuis son équipée du i3 juin 18^9, était réfugié en Angleterre. Quant à Lamartine, réélu à grand'peine et comme par grâce, complètement découragé, il ne prenait plus part aux discussions; la dernière feuille de l'arbre était tombée.
J'étais à la séance du 5 avril i85o, où fut discuté le projet de loi relatif à la déportation.
Victor Hugo parla le premier. Son discours était une œuvre de cabinet, un morceau littéraire, éloquent par endroits, mais où l'éloquence était toujours voisine de la déclamation. En dépit de mon admiration pour le poète, il me fut aisé de voir ce iour-là que Victor Hugo, malgré
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ses merveilleuses qualités d'écrivain, ou plutôt à cause de ces qualités mêmes, n'était à aucun degré un homme de tribune. Dès que la Droite faisait entendre des murmures, dès que les pupitres s'ébranlaient au bruit des couteaux à papier, il perdait la tête. Ce n'est pas lui qui aurait pu faire la réponse de Socrate : « Socrates res- (i pondit à x\lcibiades s'cstonnant comme il pouvoit por- « ter le continuel tintamarre de la teste de sa femme, « qu'il estoit comme ceulx qui sont accoustumés à l'orrt dinaire bruit des roues à puyser l'eaue. » La moindre interruption le démontait. 11 venait de dire : « Qu'une révolution survienne, les hommes d'affaires, les gens habiles, qui semblaient des colosses, ne sont plus que des nains. » — a Et les imbéciles sont des géants. » Cette interruption venait d'un représentant de Lot-et- Garonne, M. Boissié. Certes, le mot n'atteignait pas Victor Hugo. Quelle riposte eût lancée un Rerryer, un Guizot, un Montalembcrt ! Mctor Hugo ne sut quelle contenance tenir, regarda la Droite, la Gauche, chercha une réplique qui ne vint pas. Il se retourna vers le président, comme pour lui demander aide et protection. M. Dupin, qui se réjouissait malicieusement de son embarras, se garda bien de l'en tirer. A la fin, A ictor Hugo, au milieu de Ihilarité générale, reprit purement et simplement sa phrase, telle qu'il l'avait écrite dans son cabinet'. — Quelques instants après, il fit remarquer que si la loi en discussion eût existé en iSAS et que la révolution eût été vaincue, Louis-Philippe aurait pu déporter M. Odilon Barrot. Ce dernier se leva : « J'ai défendu le gouvernement, dit-il, je n'ai pas conspiré. Si je m'ho-
I. \ictor Hugo, dans le volume où il a recueilli ses discours, a supprimé toute cette scène, ainsi que l'interruption qui l'avait amenée.
nore de quelque chose dans ma carrière politique, c'est de n'avoir jamais conspiré contre aucun gouvernement, c'est d'avoir défendu jusqu'au bout et le dernier la Constitution de mon pays. Si vous appelez cela un attentat, et s'il y avait un gouvernement au monde, fûtce celui de vos amis, qui punît le respect et la défense des lois comme un attentat, ce parti serait d'avance jugé et vous seriez bien malheureux de lui appartenir '. » De nouveau pris au dépourvu, Victor Hugo ne tiouva rien à répondre. Lne. voix lui cria : Mais répondez donc! — Une autre ajouta : Ah! cesl que cela néia'd pas prévu! Cherchant toujours, il finit par trouver ceci : « L'honorable M. Odilon Barrot, dont personne plus que moi n'apprécie le noble caractère, — et ce fut ici sur les bancs de la majorité une explosion de rires à laquelle s'associa M. Odilon Barrot lui-même, — l'honorable M. Barrot s'est mépris sur le sens de mes paroles. Quand j'ai parlé d'une justice qui aurait pu l'atteindre, je n'ai pas parlé d'une justice Juste, j'ai parlé (ïunejuslice injuste. Je répète que je parle d'une justice injuste : c'est la justice des partis. Or la. justice injuste frappe l'homme juste... » Devant cette mirifique trouvaille de la Justice injuste (jiu frappe lliomme juste, la Chambre se pâma :
Nulle voix ne peut rendre et nulle langue écrire Le bruit que fit alors la tempête du rire.
Nulle séance d'ailleurs ne fut plus gaie. Aers le milieu de son discours, \ ictor Flugo, de sa voix la plus tragique et de son air le plus sombre, s'était
I. Moniteur du 0 iivril i85o. Victor Hugo a IronqtK'Ics p.irolesd'Odilon Barrot. Si l'on voulait signaler toutes les altéralious (ju'il a lait subir aux textes du Moniteur, il faudrait un volume.