‹ Mes souvenirsChapitre 38 sur 113 · L ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE · texte numérisé non relu

L ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE

écrié : « Messieurs les ministres, messieurs les membres de la commission, quand vous aurez institué ce pénitentiaire des déportés, quand vous aurez créé ce cimetière... »

A ce moment, un grand cri poussé par une femme partit d'une des tribunes. Etait-ce une spectatrice qui s'évanouissait, comme cela se produisait jadis aux représentations de Lucrèce Borgia? L'orateur s'était interrompu et, comme tout le monde, cherchait des yeux la femme sensible qui n'avait pu contenir son émotion; peut-être même éprouvait-il quelque satisfaction à la pensée qu'il lui était donné d'arracher aux dames du Palais-Bourbon les mêmes cris d'admiration et de terreur qu'il arrachait autrefois à celles de la Porte-Saiiit- Martin. Ce n'était pas tout à fait cela. On apprit bientôt que le cri dont la salle entière s'était inquiétée était simplement l'exclamation effrayée d'une spectatrice qui, montée sur une banquette, avait failli se laisser tomber, mais, heureusement, ne s'était fait aucun mal. L'Assemblée mit à profit celte bonne nouvelle pour se livrer à un nouvel accès d'hilarité qui empêcha quelque temps A ictor Hugo de reprendre la parole.

En quittant la tribune, il s'arrêta au bas de l'escalier de gauche. Les membres de la Montagne descendirent de leurs places et défilèrent devant lui; puis, tous se rendirent, avec l'orateur, dans une salle voisine, oh se termina, au milieu des acclamations, ce baise-mains démocratique et social. Lorsqu'ils rentrèrent en séance, ^ ictor Hugo n'était plus avec eux. Ainsi que Montalembert devait le dire quelques semaines plus tard : « Il n'est plus ici. C'est une vieille habitude chez lui : comme il se dérobe au service des causes vaincues, il se

dérobe aussi aux représailles qu'on a le droit d'exercer sur lui ' . ))

Ce fut M. Roulier, alors garde des sceaux, qui lui répondit, le 5 avril.

Eugène Rouher était un homme nouveau, un avocat de Riom, qu'avait mis en lumière une plaidoirie d'assises, sa défense de l'accusé Besson, dans l'Affaire des dames de Marcillange, presque aussi célèbre en son temps que TAfiaire de madame Lafarge. De taille moyenne, robuste, les' traits réguliers et forts, les yeux éveillés et pleins d'intelligence, montrant dans toute sa personne, bien qu'encore très jeune % un air d'assurance et d'autorité, il semblait, plus qu'aucun de ses collègues, fait pour la lutte. Joignant à beaucoup de finesse et de vigueur une rare facilité d'improvisation, ce lui fut un jeu de dégonfler le ballon si laborieusement préparé par ^ ictor Hugo. La Droite lui fit, à son tour, une chaleureuse ovation. Sans prévoir les futures destinées de Rouher, que du reste je ne devais plus entendre, je fus très frappé de son talent. Je remarquai seulement — je ne sais si depuis il a pu faire disparaître entièrement ce défaut — qu'il avait en parlant un peu de bouillie dans la bouche, — un reste sans doute de cette excellente bouillie d'Auvergne que l'on ftiit, là-bas, avec des châtaignes.

Je quittai l'Assemblée la tête un peu basse. Si vive que fût mon admiration pour Mctor Hugo, je ne pouvais oublier qu'il avait chanté Louis XVHI et Charles X; qu'après avoir dit à Louis-Philippe : Sire, Dieu a besoin

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