Sé.incc du 22 mai i85o
2. 11 était né le 3o novembre i8i/| et n'avait pas encore trente-cinq ans lorsqu'il fut nommé ministre de la Justice (3o octobre 1849J.
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de cuas ! il avait répété à Louis P)Ona[)aile : Prince, la Providence a besoin de vous! et que maintenant, triplement renégat, il siégeait au plus haut de la Montagne. Par dépit, par orgueil, par ambition, sans excuse, sans pudeur, il était allé d'une extrémité à Taude de l'horizon politique, hier avec Montalembert, aujourdhui avec Félix Pyal. \ainement, j'essayais de le défendre encore, M. de Lespinay, M. Grelier du Fougeroux et leurs amis me disaient : « Nous ne confondons point M. Hugo avec les autres représentants de la Montagne. Parmi ces derniers, plusieurs sont dignes d'estime, ne faisant après tout que défendre des opinions, anciennes chez eux et auxquelles ils demeurent fidèles. M. Hugo, lui, a servi tour à tour et trahi toutes les opinions. Chez ses nouveaux amis, soyez-en sûr, on le tient en défiance. Quant à nous, nous sommes bien fixés sur son compte. Ses provocations n'excitent même plus notre colère. Gomme vous l'avez pu voir l'autre jour, cet ex-pair de France en carmagnole nous fait rire, et voilà tout. Quand il nous arrive de rencontrer Lamennais dans un des couloirs de l'Assemblée, nous le plaignons, nous voudrions lui tendre la main. Si M. Hugo osait nous tendre la sienne, nous la repousserions avec mépris. »
Et ces sentiments, je le savais, n'étaient pas seulement ceux des représentants de la Vendée et de la Bretagne; ils étaient ceux de tous les membres de la. Droite et du Centre, sans exception. Je ne protestais pas. Je me retirais, le cœur triste, murmurant ces vers des Feuilles d'Automne que le poète avait biffés de sa vie, ne les pouvant effacer de son œuvre :
L'orage des partis avec son vent de flamme Sans en altérer l'onde a remué mon âme;
Rien d'immonde en mon cœur, pas de limon impur Qui n'allendJl qu'un vent pour en troubler l'azur! Après avoir chanté, j'écoute et je contemple, A l'empereur tombé dressant dans l'ombre un temple Aimant la liberté pour ses fruits, pour ses fleurs, Le trône pour son droit, le roi pour ses malheurs, Fidèle enfin au sang qu'ont versé dans ma veine Mon père vieux soldat, ma mère vendéenne!
J'avais retrouvé à Paris Arthur Ranc, qui Taisait également son droit. Dès cette époque, il avait les opinions qu'il n'a cessé de professer depuis. Tandis que je tenais pour la monarchie, il était partisan de la République démocratique et sociale. Nous n'en restions pas moins bons camarades. Tous les deux d'ailleurs nous déteslions Louis Bonaparte; tous les deux nous aimions les jjeaux-arts et nous visitions les salons de peinture et quelques ateliers, ou encore les vieux monuments de Paris. Je me souviens qu'un jour nous allâmes, en l'honneur de Jean Goujon, visiter ensemble les sculptures de la fontaine des Innocents et celles de l'hôtel Carnavalet. Notre commun amour pour les lettres était un autre motif de rapprochement. Une fois, en revenant de vacances, Ranc me dit : « Sais-tu que nous avons à Poitiers' un évoque- qui est un maître écrivain? Ses lettres pastorales sont des chefs-d'œuvre de style. Je les lis toutes et j'en fais mon profit... littéraire. J'ai mis dans ma malle, à ton intention, quelques-uns des mandements et des discours de M. Pie. »
I. Le iière d'Arlliur Ranc était avoué à Poitiers. 2 Mur Pie.
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On penso bien que Uanc avait vite pris goût aux séances de la Législative. Les représentants de la Vienne élaienl Ions d'afTreux réactionnaires, et pour rien au monde il n'eût voulu leur demander des billets; mais il en obtenait quelcpiefois par des représentants de la Montagne cliez lesquels il fréquentait.
Dans la seconde quinzaine de mai i85o, l'Assemblée mit à son ordre du jour le projet de loi ayant pour objet de modifier la loi électorale. La discussion s'ouvril le mardi •>, i .
Déjà plusieurs orateurs avaient été entendus, parmi lesquels le général Gavaignac, Mctor Hugo, Monlalembert, Barocbe, lorsqu'on annonça, pour le vendredi 2/4, deux g-rands discours, l'un de M. Thiers, l'autre de Jules Favre.
Pouvions-nous, Hanc et moi, ne pas assister à une séance qui promettait à la fois d'éloquentes barangues et de violents orages.»* Nous nous mîmes en campagne, chacun de notre côté, frappant à toutes les portes, quémandant à droite et à gauche des billets, fûtce pour la dernière et la moins recherchée des tribunes. Chasse inutile! Nous revînmes bredouilles. Dans la soirée du jeudi. Ranc me dit tout à coup : « Qui veut la fin veut les moyens. Nous n'avons pas de billets. Eh bien! nous irons dans la tribune pul)lique. — Tu es fou; demain elle sera aussi inabordable que les autres. — C'est ce que nous verrons. Les jours sont longs en ce moment. Je te donne rendez-vous sur la place de TOdéon, demain matin, à trois heures et demie. Nous serons à la queue avant quatre heures, et ce sera bien le diable si nous n'entrons pas. »
Revenu à l'hôtel, j'empruntai le réveille-matin d'Henri
MES SOUVE>'IRS
Merlaud', un étudiant en médecine qui préparait son internat et se mettait chaque jour au travail dès patronjaquet.
Je dormis mal et, un peu avant trois heures et demie, muni de quelques provisions, j'allai m'asseoir sur les marches du théâtre, où Ranc ne tarda pas à me re joindre. A quatre heures, nous débarquions sur la place de Bourgogne, où, depuis la création de la nouvelle salle, les gens faisant queue se groupaient à droite de la grande porte de la cour. Le jour pointait, mais pas un chat sur la place, ce qui nous rendit un peu penauds. Ranc se remit le premier : a Parfait! dit-il; allons faire un tour sur les quais où nous verrons lever l'aurore; nous reviendrons dans quelques instants, » Sur les quatre heures et demie, encore personne.^ La situation devenait grotesque. Nouvelle promenade sur les quais. Enfin, à cinq heures, nous poussons un cri de joie, comme Robinson Crusoë, lorsqu'il aperçut dans son île — précisément un vendredi — des traces de pas. Devant la grille, commençant la queue, il y avait quatre pauvres diables, venus là bien évidemment pour vendre leurs places et gagner leur pain de la journée. Très allègrement, nous nous rangeons derrière eux. Maintenant, nous étions sûrs de notre affaire. Peu à peu les badauds arriA'èrent; à neuf heures, nous étions plus de cinq cents, et phis de mille une heure après. La queue ne cessait de s'allonger, et il nous était doux de contempler la mine dépitée des nouveaux arrivants, qui, malgré la certitude où ils étaient de ne pouvoir entrer, ne s'en ré-
I. Il était né à Luçon, où il devint médecin en remplacement de son père, un ancien membre de la Congrégation, qui était tout bonnement un saint.
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signaient pas moins, après quelques minutes d'hésitation, à grossir la foule.
Comme onze lieures sonnaient à l'iiorloge du Palais- Bourbon, un commissaire de police, ceint de son écharpe et assisté d'une vingtaine de sergents de ville, se planta devant nous et, d'une voix de commandement, nous dit : « Messieurs, j'en ai assez de ces rassemblements, je ne les souffrirai plus. \ous allez tous quitter le trottoir où vous stationnez et vous réunir au milieu de la place, si mieux vous n'aimez rentrer chez vous. A midi, au signal que je donnerai, chacun pourra se précipiter vers la grille et prendre son rang. Seulement, je vous préviens que sur chaque rang il ne sera laissé que deux personnes; les autres seront expulsées. »
De violents murmures éclatèrent, des cris, des rugissements; mais personne ne bougea. Les sergents de ville se précipitèrent sur nous et nous rejetèrent au milieu de la place, jusqu'à l'endroit où trônait, avec son air placide, la statue en plâtre de la République. Nous étions là au moins deux mille lorsque, sur le coup de midi, le terrible commissaire s'écria : « Partez! » J'avais pu me maintenir, devant la statue, au premier rang.
Au risque d'être écrasé contre le mur et la grille, je m'élançai. J'étais peut-être parti à temps, mais j'avais sans doute mal couru, car je n'arrivai pas en rang utile. Un sergent me cueillit sans peine et me repoussa sur le pavé. Même sort échut à Ranc, que j'aperçus à dix pas de moi se débattant comme un diable, et cognant sur les sergents comme s'il n'avait fait que cela toute sa vie.
Je n'osai pas rentrer à ma pension et, le soir, j'allai dîner chez Tavernier, au Palais-Royal. Le lendemain matin, j'allai voir M. du Fougeroux, qui me fit le récit complet de la séance; j'achetai ensuite le Moniteur, que je lus d'un bout à l'autre. Je pouvais maintenant reparaître à ma table d'hôte. Dès que je fus assis : « Eh bien! me cria-t-on, étiez-vous hier à la Chambre ? Aviezvous pu vous procurer un billet? — Oui, certes, et pour une des meilleures tribunes. » — Et me voilà racontant, avec force détails, tous les incidents de la séance, comme un homme qui a tout vu, tout entendu et tout retenu. On me traita de veinard, et c'est à partir de ce jour-là que je devins couramment, pour les étudiants de ï Hôtel de t'Odéon et pour leurs amis, cetui qui ne rate jamais une grande séance! — « Voilà pourtant, me disaisje, comment se font souvent les réputations! »
Un an s'était passé. Nous étions au mois de juillet i85i, et les débats sur la revision de la Constitution venaient de commencer. MM. Poyer, de Falloux, Cavaignac, Coquerel et Michel de Bourges avaient été entendus dans les séances du lundi 1 4 et du mardi i5. Le mercredi i6, Michel devait terminer son discours, interrompu la veille, et Berryer devait lui répondre. Nul doute que le grand orateur, ayant à discuter devant son pays la question de Monarchie ou de République, ne s'élevât au-dessus de lui-même. Les billets étaient plus courus que jamais. J'avais échoué auprès de tous mes députés, même auprès de l'excellent M. du Fou-
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gcroiix: il avait dû donner ses cartes à sa fille et à son gendre, M. Octave de Rochebrune. qui s'annonçait déjà comme un de nos plus éminents aquafortistes. Je ne pouvais cependant pas renoncer à entendre Berryer dans l'un de ses grands jours: je ne pouvais pas non jilus recommencer mon infructueuse et ridicule expédition du ol mai i85o. Comment faire?
J'avais pour voisin de chambre un étudiant en médecine, venu de Besançon et nommé Eugène Lebon. Je l'aimais pour sa piété, pour son esprit à la fois très naïf et très fin, et aussi pour son caractère un peu original.
11 bavardait comme une pie et ne disait jamais de mal de personne. Tous les jours de la semaine, il était vêtu comme le dernier des carabins. Le dimanche, il était beau comme un astre : Haut-de-forme soigneusement brossé, cravate noire correctement nouée, plastron de chemise d'une éclatante blancheur, habit à queue de pêche d'une coupe irréprocliable. « ^ ous vous faites beaux pour aller dans le monde, nous disait-il, pourquoi trouver drôle que je me fasse beau, moi aussi, pour aller dans la maison du Seigneur.^ » Il lui arrivait quelquefois de mettre son habit à queue de pêche pour se présenter aux Tuileries et y rendre visite au général Baraguey d'Hilliers, représentant du Doubs et commandant en chef de l'armée de Paris. Le général avait commandé pendant plusieurs années à Besançon et s'y était lié d'une étroite amitié avec le beau-frère de Lebon, le principal notaire de la ville, M. D... Le salon de Mme D... était celui où il fréquentait le plus volontiers, je tenais dès lors mon affaire.
Le lo juillet, dès le matin, je dis à Lebon ; « Je
A'ais demain entendre Berryer, el je compte bien que tu m'accompagneras.
— Gomment le ferais-je, puisque je n'ai pas de billet?
— Moi non plus: mais demain nous en aurons deux, et voici comment. Tu prends ton papier le plus satiné et ta meilleure plume, et tu écris au général Baraguey d'Hilliers quelque cliose comme ceci :
(( Ma sœur vient d'arriver à Paris; elle apprend que (( M. Berryer doit parler demain. Elle ne se consolerait « pas s'il lui fallait retourner à Besançon sans avoir (( entendu le grand orateur pour lequel, vous le savez, (( elle professe une si vive admiration. Elle compte sur (( vous, mon général, pour lui obtenir un billet — ou « plutôt deux, car elle se résignerait difficilement à « aller seule à l'Assemblée où elle n'a encore jamais (( mis les pieds, et elle voudrait que je pusse l'accom- (( pagner. Nous osons espérer, mon général... » Et patati et patata. Sois éloquent, insinuant, pathétique; soigne ta péroraison et mets dans ton épître ce que tu as de mieux en fait de style, — ton style des dimanches ! »
Le malheureux Lebon élait suffoqué : « Comment! criait-il, tu veux que je commette un abominable mensonge! Jamais! » Je ne lâchai pas pied et fis si bien qu'un quart d'heure après la lettre était écrite. Je m'en empare, je la porte aux Tuileries, et je rentre à l'hôtel, où Lebon, de plus en plus désespéré, continuait ses lamentations.
Dans la soirée, une ordonnance se présente à l'hôtel, monte à la chambre de Lebon et lui remet un large pli, que j'ouvre d'une main tremblante et d'oii je retire deux