I. ASSE>rnLKE LEGISLATIVE
])etits morceaux de carton, — deux cartes pour la grande tribune de face.
Bien avant l'ouverture de la séance, le lendemain, nous étions à notre poste, dans cette belle et vaste tribune, où il n'y avait, en dehors de nous deux, pauvres étudiants, que des illustrations de tout ordre, académiciens célèbres, avocats renommés, représentants de la haute aristocratie. Les dames étaient nombreuses, toutes baronnes, comtesses, marquises ou duchesses. J'étais placé derrière la vicomtesse de Vauferland, une des grandes amies de Berryer: Lebon était à deux pas de la duchesse de ÎNoailles.
A une heure et demie, le président Dupin monte au fauteuil. Michel de Bourges, continuant son discours de la veille, parla pendant plus de deux heures. Depuis sa nomination à la Législative (il n'avait pas fait partie de la Constituante), il ne s'était pas encore montré à la hauteur de la réputation qu'il lui avait été donné, avant i8'i8,de conquérir au barreau : dans la discussion sur la revision, comme s'il fût enfin sorti d'un long sommeil, il se révéla puissant orateur, véhément, passionné, incisif, éloquent.
Considérable fut le succès de sa harangue. La séance fut suspendue pendant un quart d'heure.
Ce qui se passa dans l'un des bureaux de la Chambre, durant cette suspension, je l'appris le soir même par M. de Lespinay.
A ses amis qui le pressaient de ne pas laisser sans
une réplique immédiate le discours de Michel de
Bourges, Berryer répondit : « Je comptais en effet
parler aujourd'hui ; mais, avec la meilleure volonté
du monde, je ne le puis pas. Je suis fatigué, presque
malade, incapable du grand clîort que réclame une si grande cause... Accordez-moi un jour; attendez jusqu'à demain. — Non! non! » lui cria-t-on de toutes parts; « montez à la tribune, nous vous soutiendrons. L'émotion même que vous éprouvez en ce moment nous est un sûr garant de celle que l'Assemblée tout entière va ressentir en vous entendant. » — A quatre heures et quart, Herryer, vaincu, gravissait les degrés de la tribune comme une victime qui va au sacrifice. Il allait au triomphe.
Jamais triomphe, en effet, ne fut plus éclatant, jamais discours ne l'ut plus magnifique. C'est une admirable page d'histoire, c'est aussi un grand cri du cœur, — du cœur le plus noble qui ait jamais battu dans une poitrine française. Tous mes lecteurs, d'ailleurs, connaissent ce mémorable discours du lô juillet; je n'en reproduirai donc rien ici, me bornant à rappeler un ou deux incidents.
lîerryer venait de dire comment, sorti du collège de Juilly au bruit du canon d'iéna, il avait commencé à sentir, à détester le despotisme; comment, bien avant la chute de l'Empire, il ne cessait de répéter à ses amis :
(' Vous ne vous rendez pas compte de votre gouvernement. 11 est odieux! il est intolérable! La gloire ne couvre pas cela! » D'une voix que faisait trembler l'émotion, il ajouta : « Tu m'es témoin!... » et du geste il invoquait un membre de la droite. Tous les yeux se sont alors tournés vers im des représentants de la Loire-Inférieure, M. Aristide de Grandville, qui répondait à Berryer par des signes réitérés d'aftiimation.
Ce n'était rien, ces trois mots : Tu in es témoin! Ce
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n'élail rien, et ce fui sublime. L'effel fut immense. Dans la salle et dans les tribunes, beaucoup pleuraient.
Dans un autre moment, à la fin d'un parallèle entre Napoléon et Mirabeau, le président Dupin, qui se tenait debout pour ne pas perdre une seule des paroles de Torateur, sécria : Cesl du Mirabeau! Si Berryer avait entendu ce mot et s'il n'eût pas été la modestie même, il aurait pu se plaindre, car, ce jour-là, il avait justifié une fois de plus et avec plus d'éclat que jamais ce qu'avait écrit de lui, en 1887, un de ses adversaires politiques : « Berryer est le plus grand orateur qu'on ait jamais entendu'. »
Au début, sa parole avait été brute, et comme embarrassée; mais bientôt sa diction était devenue plus rapide. Sa tête superbe s'était illuminée. Son œil lançait des flammes. Mnt le moment oia il ne fut plus seulement sous le rayon, mais sur le trépied, comme la pytbonisse antique.
Haletant, les veines du front gonflées, la lèvre frémissante et blanchie par l'écume, il ne s'appartenait plus; il obéissait, qu'il le voulût ou non, à cette dominatrice invisible qui, à certaines heures, saisit aux cheveux le poète ou l'orateur et l'emporte sur les cimes.
Quand il descendit de la tribune, il tomba épuisé dans les bras de ses amis. Une immense acclamation le salua. L'ovation fut indescriptible. Dans ma tribune, tout le monde était debout, battant des mains. Lebon n'était
I. Correspondance de Henri Fonfrède. Lettre du 6 mars 1887. — « M. Royer-Collard disait à un de ses neveux, M. Genty de Bussy, par qui nous l'avons entendu répéter : « J'ai entendu souvent Mirabeau dans sa gloire, j'ai entendu M. de Serre et M. Laine. Aucun n'égalait Berryer dans 1<'S qualités principales qui font l'orateur. » — Alfred Nettement, Berryer au barreau et à la tribune.
pas le moins enthousiaste; seulement, à la grande stupéfaction de ses voisins, à ses cris de Vive Berryer! il mêlait celui de Vive Baraguey d'Hilliers!
La séance fut levée; il était six heures et demie. En traversant la cour, je passai à côté du citoyen Lagrange', l'homme à la carabine... du -^3 février, qui disait au citoyen Miot- et à deux ou trois autres membres de la
Montagne : « Ce b de Berryer n'a tout de même
pas son pareil; ce pauvre Michel ne pèse pas lourd à côté de lui. »
Quelques pas plus loin, je rencontre sur la place M. de Lespinay, qui m'emmène dîner chez lui, ainsi que Lebon. Les autres convives étaient Emile Rouillé, Alfred Dufougerais, et deux représentants de la Loire- Inférieure, MM. Favreau et Camus de la Guibourgère.
Le repas était bien servi; aux vins de Vendée notre amphitryon avait fait ajouter deux ou trois bouteilles de bordeaux et de bourgogne. On but à la santé de lîerryer.
Au dessert, pendant qu'on remplissait les verres d'un certain petit bordeaux blanc, j'y allai de ma chanson.
Je me levai et, de ma voix la plus fausse, j'entonnai une vieille ronde jacobite et vendéenne, que ma mère m'avait apprise et dont il m'arrive encore parfois de fredonner le refrain :
Pas un verre qui reste vide, Et pas un cœur qui reste froid !
Cavalier, buveur intrépide, Debout ! A la santé du Roi !