Représentant do la Mèvre
l'assemblée législative 1«1
Le lendemain soir, au diner de la pension, il ne fut parlé que du fameux discours, que tous admiraient, même ceux des mes camarades qui n'étaient pas royalistes. Encore tout féru de mes souvenirs classiques, je leur disais : « Que serait-ce donc si vous aviez entendu rugir le lion lui-même! 11 s'agissait hier du discours de la Couronne, et Démosthène a été Démosthène. »
En 18A0, à l'occasion du discours sur la Question d'Orient, Armand Marrast écrivait dans le National : « La parole est à Berryer, et, après lui, elle ne sera plus à personne. »
Après Heriyer cependant, la discussion sur la revision dura encore trois jours. On entendit MM. Pascal Duprat, La Rochejaquelein, Victor Hugo, Baroche, Dufaure, Odilon Barrot. Le vote eut lieu le samedi 19 juillet.
A huit heures du soir, le président proclama les chiffres du scrutin :
Nombre de votants ya/j
Majorité constitutionnelle des trois quarts exigée
par l'article m de la Constitution 543
Bulletins blancs 446
Bulletins bleus 278
La proposition de revision n'était pas adoptée.
Ce vote est celui du 17 novembre suivant qui rejeta la proposition des Questeurs, tendant à consacrer, par une loi formelle, le droit de l'Assemblée à sauvegarder
182 MES SOLVENIUS
sa propre sûreté, étaient des invites au coup d'Etat. Il ne restait plus à Louis Bonaparte qu'à en fixer lui-même l'heure et le jour. Il fît choix du mardi ? décembre, anniversaire de la bataille d'Austerlitz. J'étais encore au lit, lorsqu'Eugène Lebon entra dans ma chambre et me dit:
(( Le coup d'Etat est fait. »
Je me lève précipitamineiil et je cours rue de Tournon, oi^i, sur le mur de la caserne de la garde républicaine, était placardé, avec deux proclamations, l'une Aux Français et l'autre .4 r Armée, le décret qui prononçait la dissolution de l'Assemblée et convoquait le peuple dans ses comices à partir du i4 décembre jusqu'au 9 I .
Une trentaine de curieux, parmi lesquels se trouvaient peut-être quelques sergents de ville, lisaient les affiches, sans les commenter d'ailleurs, et sans paraître ni très surpris ni très émus. Je criai : « Vive l'Assemblée nationale! » Ce n'était pas bien méchant, et aucun sergent (s'il y en avait) ne me mit la main au collet.
Rentré à l'hôtel, j'en sortis sur les dix heures, pour aller aux renseignements, accompagné de Lebon et d'Henri Merlaud : mon frère Alfred était à Luçon. Nous nous dirigeâmes d'abord vers les Tuileries. Sur le quai d'Orsay, nous vîmes s'avancer un groupe d'uniformes : en tête, seul, le Prince-Président; un peu en arrière, le roi Jérôme, le général de Saint-Arnaud, le général Magnan et une quarantaine d'officiers. Le cortège passa devant nous.
Je ne renouvelai pas mon cri de la rue de Tournon, et mon héroïsme se borna à garder mon chapeau sur la
l'asse.mi3i.ék législative lf^3
tète, ce qui ne parut pas troubler beaucoup le llegme de l'auteur du coup d'Etat.
Sur les boulevards, quand nous y arrivâmes, la foule était grande: on parlait, on gesticulait, on protestait; mais il était aisé de voir que cette agitation était loute de surface.
On criait bien Vinc hi donslUntion! mais cette Constitution, personne au fond n'en désirait le maintien, ni les conscriudcurs, qui réclamaient un gouvernement fort, ni les rouges qui avaient en horreur la majorité de l'Assemblée et qui se réjouissaient de la déroute des Bargrares. Quant aux républicains modérés, ils ne comptaient guère, puisqu'aussi bien ils auraient tenu presque tous dans la serviette d'avocat de M. Dufaure.
De retour au quartier Latin, nous apprenons qu'un certain nombre de députés^ deux cents environ, appartenant presque tous à la droite, se sont réunis à la mairie du X*^ arrondissement, située alors rue de Grenelle, au point oii Ton a prolongé depuis la rue des Saints- Pères.
Nous nous y rendons. Des groupes s'étaient formés autour de la mairie. Tout à coup à l'une des fenêtres, son écharpe de représentant roulée autour du corps, paraît Berryer.
Avec des accents faits pour l'émouvoir, il annonce à la foule les résolutions prises par l'Assemblée : mise en liberté des représentants arrêtés; ordre au général Magnan, à peine de forfaiture, de mettre l'armée de Paris à la disposition de l'Assemblée nationale ; nomination du général Oudinot ■ au comman-
i. Ilcpréscntanl lic la Moiise.
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dément en chef des troupes, et de M. Tamisier' comme clief d'état-major. On applaudit, on crie : « Vive l'Assemblée nationale! » mais la masse reste indifférente ou découragée.
Ici encore, la partie est perdue. Voici en effet qu'arrivent des agents de police et un bataillon de chasseurs de Vincennes, que commande le générai Forey.
Bientôt, ayant à leur tète leurs deux présidents, MM. Benoisl d'Azy et Vilel, les représentants sortent de la mairie et défilent entre deux haies de soldais. A ce spectacle, des trottoirs, des portes^ des fenêtres, partent les cris de « Vive l'Assemblée nationale I » plus nourris cette fois que tout à l'heure. Protestation vaine! Fumée sans feu! Les cris s'élevaient encore, que déjà s'étaient refermées sur les députés les portes de la caserne du 7* lanciers, au quai d'Orsay.
Le 3, il y eut quelques barricades au faubourg Saint- Antoine, rue Sainte-Marguerite, oii fut tué le représentant Baudin^; rues Rambuteau, du Temple, Beaubourg; au carré Saint-Martin et dans les rues qui environnent le Conservatoire des Arts-et-Métiers. Elles furent facilement enlevées.
Dans le quartier des Ecoles, ni ce jour-là ni les jours suivants, aucun pavé ne fut remué. A peine se forma-t-il, rue de la Harpe et rue Saint-Jacques, quelques groupes d'étudiants, aussitôt dispersés.
Le ^, le mouvement devint plus grave, et l'on put croire à une véritable insurrection. A défaut du peuple, le personnel des sociétés secrètes était entré en scène.
I. Représentant du .Fura, capitaine d'artillerie. •j. Représentant de l'Ain.
i.'assemblkk lkgisl\tive 185
Des barricades s'élevaienl dans le vaste carré compris entre la Seine, les boulevards, la rue de la Paix et la rue dn Temple. La plus baule et la plus forte était celle de la porte Saint-Denis. Les bruits les plus divers circulaient.
En même temps que Ton disait Paris presque tout entier soulcNé, on annonçait que le général Neumaycr, l'ami de Cliangarnier, marchait sur la capitale ; que le général de Gastellanc avait refusé de reconnaître le coup d'Ktal: que les généraux d'Afrique étaient délivrés; que la garnison et le peuple de Rouen fraternisaient; que Lyon et Marseille étaient au pouvoir de l'émeute: que les princes d'Orléans venaient de débarquer à Cherbourg.
Qu'y avait-il de vrai dans toutes ces rumeurs?... .le voulus aller aux nouvelles, et dans l'après-midi j'étais sur les boulevards; une foule énorme remplissait les contre-allées; les fenêtres étaient garnies de spectateurs.
On entendait les cris de Vinc la Constitution! Vive la République! A tjas les Prétoriens! Déjà, un escadron du I' lanciers, flanqué de troupes d'infanterie, et bientôt suivi d'un bataillon du 72', était passé, marchant à l'attaque de la barricade de la porte Saint-Denis. Il était trois heures.
A ce moment, boulevard Montmartre, paraît la brigade Canrobert. A la hauteur du faubourg Poissonnière, des maisons de droite, des fenêtres, des soupiraux, des toits, de derrière les groupes massés sur les trottoirs, partent des coups de fusils qui atteignent les soldats.
Saisis de fureur, ivres de colère, sans attendre de
commandement, ils tirent au hasard sur les promeneurs, contre les portes, contre les fenêtres. Un canon se retourne contre Thôtel Sallandrouze d'oii semblait venu le coup de feu principal, et, au milieu des décharges de peloton, tire deux ou trois coups. De nombreuses victimes tombent sur les trottoirs, des mares de sang se forment au pied des arbres. Ce fut une épouvantable confusion. La panique est à son comble.
Mais oi^i fuirP oi^i se cacher.^ Derrière moi. une devanture de magasin n'était pas tout à fait close, le volet du bas n'était pas encore mis. Courbé en deux, ayant perdu mon panache, je veux dire mon chapeau, je me glisse, la tête basse, par l'étroite ouverture. J'étais sauvé; mais force était bien de m'avouer que j'étais un triple sot, puisque trois fois déjà, depuis le 24 février, j'avais, par pure badauderie, failli me faire tuer pour les beaux yeux de la République