I.ES DÉBITS Dl" SECONn EMPIRE
« Tout ce que je veux dire, c'est qu'Alfred Nettement, (( sans prétendre à la donner, a toujours cherché à la « faire prendre par des hommes qui y apporteraient les H dispositions qui lui réussissaient dans sa sphère de « journaliste. 11 avait acquis dans la direction de YOpi- « nion publique le sens des choses réelles, il faisait de la (' politique pratique, tendant chaque jour à avancer d'un « pas \ers la restauration, les regards toujours fixés vers (( ce hui, n'éprouvant point de satisfaction en dehors de H ce qui Ten pouvait rapprocher^ cherchant des adhé- « rents partout, s'informant des idées et des intérêts qui « amenaient des hommes vers son but et faisant place «( aux hommes en mémic temps qu'aux idées et aux in- « térèts, parce qu'il portait le dévouement à sa cause (( jusqu'à la plus entière abnégation personnelle. Alfred (( Nettement était le meilleur chrétien, le plus parfait (( royaliste, le plus grand citoyen, l'esprit le plus clair- <( voyant, parce qu'il était le cœur le plus dévoué. Mais « si je me mets à vous parler de l'homme, je n'en fmi- <( rai pas, et je termine cette trop longue lettre qui ne <' vous apprend rien, en vous priant, monsie ir. de pré- <( ciser les points sur lesquels mes souvenirs pourraient « vous servir.
« ^ cuillez agréer, etc.
« Albert de Circourt. »
IM
lO'i MES SOUVENIRS
Quand éclata lo Deux-DtTomhie, j'clais depuis un an licencié en droit et, tout en ])répai'ant mon doctolat, je travaillais chez un avocat à la Cour de cassation, M. Bosviel, qui demeurait à deux pas de l'Hôtel de rOdéon, rue de Tournon, u" '^. M. Ambroise Bosviel, très jeune encore, était un péiigourdin ardent, vif, maigre, de ceux dont on dit que la lame chez eux use le fourreau, ce qui ne Ta pas empêché de vivre plus de quatre-vingts ans. Lorsqu'il avait perdu un procès, il traversait notre salle comme une trombe, en proférant des imprécations contre le rapporteur, l'avocat général et les membres de la Cour suprême. Homme excellcMit d'ailleurs, ayant autant de cœur que d'esprit, et qui me dit, dès notre première entrevue : « Vous tiendrez quaud vous voudrez ; il faut avant tout que vous passiez vos examens avec honneur; c'est là le plus important. » 11 était le successeur de W Ledru-RoUin, lequel avait compté j)armi ses clients, avant 18^18, le prince Louis Bonaparte. J'avais à portée de la main le carton vert portant le nom du prince: seulement le carton était vide ; les dossiers en avaient été retirés. Les opinions politiques de M. Bosviel étaient du reste singulièrement éloignées de celles de son prédécesseur. Fervent royaliste, il fréquentait beaucoup à la Gazette île Fnuice, et M. de Genoude avait protégé ses débuts. En i8'i9, ^''^ élections pour la Législative, il s'était présenté dans la Dordogne comme candidat de la Droite et, s'il n'avait pas été nommé, il avait obtenu du moins le chilï're respectable de 07000 \oix. Nous nous entendions donc
LES DEBITS PI' SKCOND EMPIRE 195
h merveille, et loules les fois que je lui soumettais un projet de Mémoire, il ne manquait jamais de me dire en souriant : a Allons, mon petit Vendéen, voyons cela ensemble. »
Le secrétaire en chef, M. Jamet, beaucoup plus âgé que son patron, était un homme qui travaillait tout le jour consciencieusement et abattait à lui seul presque toute la besogne. Le soir, il allait régulièrement au théâtre, par goul et aussi par devoir professionnel. C'était lui qui, sous sa signature, rendait compte, dans le MonHi'ur. des pièces jouées à la Comédie-Française. Classique irréductible, passionné pour Racine et Corneille, il avait deux bêtes noires : Victor Hugo et Théophile Gautier, Thomme au gilet rouge (VHernani, — Théophile Gautier qui devait en i855 (Horresco referens), le remplacer comme critique diamatique au Moniteur universel.
Je regrette d'avoir oublié le nom de l'expéditionnaire, qui calligraphiait admirablement, au moins aussi bien que le Belle-Main de M. Scribe'. Malin comme un singe, il montait souvent des scies au respectable M. Jamet. Il lui disait, par exemple, un jour oi^i nous causions théâtre : (( Savez-vous comment, hier, j'ai passé ma soirée.'^ — Parbleu! vous êtes allé au café. — Pas du tout. Je suis resté chez moi et j'ai relu votre fameux feuilleton sur la Gabrielle^ de M. Emile Augier. Quelle délicieuse page vous avez écrite la sur le double rôle que remplit le secrétaire de l'avocat aunrès du mari et de la femme, sur les moyens de séduction dont il dispose et qui sont,
1. L'Intérieur d'an bureau, comédie-vaudeville d'Eugène Scribe (35 février 182 3).
2. Comédie en cinq actes et en vers, représentée pour la première fois au Tliéàtre-Français en décembre 18 '49.
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paraît-il, irrésistibles! » A ces mots, notre secrétaire en chef laissa tomber sa plume et, caressant son menton d'une main, lissant de l'autre ses cheveux rares et jaunes : « Je crois bien, en effet, répondit-il, que vous avez raison et que c'est mon meilleur article. » Ce qui rendait la scène assez plaisante, c'est que M. Jamet, déjà sexagénaire, avait de petits yeux, un gros nez, une large bouche, des oreilles poilues, des taches de rousseur sur la figure, et, avec sa calotte de velours noir, ressemblait trait pqur trait à Sainte-Beuve, l'un des hommes les plus laids de France.
Il me donnait de temps en temps des billets pour .la Comédie-Française, ce qui me permettait de ne plus en demander à mon ami, le chef de claque. M. Bosviel, de son côté, m'otTrait quelquefois des places pour le Théâtre-Italien dont il était l'avocat-conseil et oii il avait sa loge. Ce théâtre traversait à ce moment une crise singulière. Le directeur était le célèbre ténor Ronconi — ou plutôt sa femme, vraie reine dramatique, qui jouait, à la ville comme à la scène, le rôle de l'altière Semiramide . Leur privilège ne finissait que dans trois ans; mais un richissime imprésario anglais, M. Lumley, avait juré d'avoir, sans tarder, non leur titre, mais leur théâtre. Tout fut mis en œuvre par cet habile homme pour les obliger à résilier d'eux-mêmes et sans qu'ils pussent réclamer aucune indemnité. M. Delamarre, directeur de la Patrie, entra dans le complot, et aussi, paraît-il, M. Ferdinand Barrot, ministre de ITntérieur. Ce pauvre Ronconi avait beau chanter, en français cette fois : Jamais en France, jamais r Anglais ne régnera! la cavalerie de Saint-Georges faisait son office. La plupart des acteurs et des actrices,
les'débuts^du second kmpiue 19'7
Mme Persiani et Mlle Vera, Lablache, Morelli, Lucchesi et tiUli «inaiili étaient acquis à M. Lumley, ainsi ([ue tous les employés, depuis le régisseur jusqu'à l'allumeur du gaz. Lu soir, au plus fort de l'hiver, M. hosviel m'emmena avec lui au malheureux théâtre, oii deux stalles d'orchestre nous étaient réservées. La température de la salle était au-dessous de zéro. En vain la musique et les paroles nous transportaient à Florence, sur les bords de TArno, nous nous demandions en grelottant si nous n'étions pas à Saint-Pétersbourg, sur les bords de la Neva.
Les spectatrices, venues pour écouter et pour
montrer leurs belles toilettes et leurs riches parures, étaient obligées de les cacher sous leurs pelisses et sous leurs capuchons. Tandis que, sur la scène, chanteurs et chanteuses donnaient de la voix, moins pour se faire applaudir que pour se réchaulFer un peu, les spectateurs les accompagnaient en toussant à l'unisson. Le voisin de gauche de M. Bosviel avait des quintes exaspérées et ne cessait de répéter : « Quel froid! quel froid! » Mon patron, à qui ce monsieur si enrhumé ne semblait pas tout à fait inconnu, l'examinait avec attention, et tout à coup : « N'êtes-vous pas, lui dit-il, un des employés du théâtre ."^ N'êtes- vous pas chargé spécialement de veiller à ce que la salle soit chauffée? — Oui, monsieur, répondit notre frileux qui, se voyant découvert, était sur des charbons ardents. Que voulez-vous? On ne me donne pas d'argent. — Ah! pardon!... »
Les incidents divers de cette petite guerre... de Russie nous valaient, au numéro 2 de la rue de Tournon, les visites quasi-quotidieiuies de Mme Pionconi qui nous chantait, sur tous les tons, l'air fameux di tanti palpUi,
OU qui, se déchaînant contre M. Ferdinand Barrot, lui jetait, d'une voix superbe, ce cri de colère : « Un maliirol un magistrato^lï) Comment se termina l'affaire, je ne me le rappelle plus trop, après un demi-siècle; mais je crois bien que le dernier mot est resté à la perfide Albion.
M. Hosviel me disait de temps en temps : « Allez donc demain au Palais. Vous entendrez Berryer; vous entendrez Chaix-d'Est-Ange. » Si le coup d'Etat avait renversé la tribune, il avait, sans le vouloir, rendu au barreau son éclat d'autrefois. lîerryer, Dufaure. Jules Favre. Paillet, Grémieux avaient repris leur robe depuis longtemps abandonnée. Pour leur tenir tête. Chaixd'Est-Ange, Léon Duval, Marie. Sénard. Hébert, Liouville. Mathieu. Plocque. d'autres encore, redoublaient d'efforts, de zèle et de talent. Il y eut donc, à cette époque, au Palais, de grandes journées. J'en évoquerai quelques-unes, auquelles ma qualité et ma robe d'avocat stagiaire me permirent d'assister.
Un décret du 22 janvier i852 avait prononcé le retour à l'Etat des biens patrimoniaux que le duc d'Orléans, à la vieille de devenir roi des Français, avait donné à ses enfants. Le i3 avril, en vertu d'une ordonnance rendue sur requête par le président de Belleymcs. M" Denormandie, avoué des princes, assigna l'administration des Domaines devant le tribunal civil de la Seine.
L'affaire vint à l'audience du 2.'^ avril. Les avocats des