I. Hernani, acle III, scène VIII
220 MES SOrVENIRS
boires, des amertumes, des jalousies, des déceptions
de tous genres qui sont le lot de l'homme de lettres.
Ramener Tailhaud en province, c'est, dites-vous, le
ramener aux carrières ! Allons donc ! Est-ce que ces
carrières-là ne seront pas aussi les nôtres? A oulez-vous
que je vous tire son horoscope? 11 sera avoué (ramears):
il gag-nera de l'argent {exclamations); il sera entouré
d'estime, parce qu'il sera toujours un parfait honnête
homme; entouré d'affection, parce qu'il vivra auprès de
son père et de sa mère, dans la maison oii il est né.
Avant trente ans, il épousera une jeune fdle issue de
bonne race, jolie, douce, pieuse, bonne ménagère, riche
(bruit à gauche), qui vivra, non pour le monde, mais
pour son mari, et qui lui dira comme la Galjrielle d'Au-
gier :
0 père do famille! ô poète! Je t'aime!
îci, je fus interrompu par Alfred Giraud qui, de sa voix la plus grave : « Messieurs, je vous prends tous à témoin que Biré, désertant les autels de Hugo, passe avec armes et bagages à V Ecole du bon sens et que ses nouveaux Dieux sont Môssieu Eugène Scribe, Môssieu François Ponsard et Môssieu Emile Augier, fils d'avoué, avoué lui-même! — « Soit, repris-je: seulement, laissez-moi ajouter une dernière citation :
Tout se commence en vers, et se termine en prose.
Horreur! ce vers était de Môssieu Camille Doucetl... Pour un peu, on m'aurait lapidé, et c'eût été justice, car je venais d'être prophète : une fois n'est pas coutume.
Ma prédiction, en effet, se réalisa presque de tous points. Arthur Tailhaul deAdnt, non pas avoué, mais
magistral. D'abord substilul à Brioude, puis procureur imprrial à Mauriac et à Tliiers, il fut appelé à la lete du parquet de Moulius, où le premier décret signé par le citoyeu-ministre Grémieux le frappa de révocation en 187 1. Réintégré comme conseiller à la Cour d'appel de Riom sous le ministère du duc de Broglie en 1878, il donna sa démission en 1880, lors de l'application des décrets contre les congrégations. Son retour à la vie privée fut marqué par la publication d'un volume de vers; mais cette fois, au lieu de s'adresser au public des théâtres, comme en ses primes années, il s'adressait surtout à la famille. Ses Poésies paternelles, parues en 1880, furent couronnées par l'Académie française. « Dans le livre de M. ïailliaud, disait le secrétaire perpétuel, M. Camille Doucet, il y a des rêves qui sont des pensées : lisez L'Edal cVobus : lisez Le Tambour; lisez La Leçon de français! Nobles pensées et nobles rêves d'un poète patriote qui croit, qui chante et qui espère'! » Pourquoi M. Camille Doucet omettait-il d'ajouter que ce livre d'un poète patriote était animé d'un sentiment profondément religieux? En I89.'), l'Académie lui décernait une nouvelle couronne pour Le Testament de Berthe, un roman chrétien plein de délicatesse et de grâce... Nous nous étions quittés, Tailhaud et moi, en i853, et depuis nous ne nous sommes plus revus ; mais combien de fois ma pensée n'est-elle pas allée vers lui, vers cette soirée du 1 1 février 180-2, oii la jeunesse des Ecoles saluait de ses bravos enthousiastes l'auteur du Premier tableau de Poussin ?
Mais où sont les neiges d'antan?