‹ Mes souvenirsChapitre 54 sur 113 · I. La maison de Sainte-Beuve était au n" ii de cette rue · texte numérisé non relu

I. La maison de Sainte-Beuve était au n" ii de cette rue

Beaumarchais, lorsque la porte s'ouvrit. « Monsieur, c'est une dame ». dit la gouvernante, et elle lui remit une carte. A peine y eut-il jeté les yeux qu'il devint pâle et sortit. Au bout d'un quart d'heure, il rentra et déposa sur la table, devant moi. le petit carton de bristol oij je lus : ^ icomtesse Victor Hugo. 11 allait et venait dans la chambre, puis, s'arrêtant, il m'a dit : « Elle part demain pour Bruxelles avec sa fille Adèle. Elle va LE rejoindre. Elle m"a demandé de ne rien écrire contre LUI, tant qu'il serait en exil. Cette demande a été faite en toute simplicité et toute noblesse, sans aucune allusion au passé. J'ai promis et je tiendrai ma promesse. » Et, après un instant de silence : « Nous laisserons là pour aujourd'hui mon article. Seulement, demain, venez de bonne heure. »

Je n'ai pas assisté aux obsèques de Sainte-Beuve, mais j'ai suivi le convoi dune de ses gouvernantes, Mme y..., qui tenait sa maison et présidait à sa table, et qui mourut sous son toit, alors que j'étais encore à Paris. « J'ai un service à te demander, me dit un jour Octave Lacroix. Mme \... vient de mourir. Elle sera enterrée après-demain. Sainte-Beuve attache une grande importance à ce qu'il y ait du monde au cortège, qui partira de chez lui. C'est moi qu'il a chargé de recruter, à défaut de pleureuses, un certain nombre de suivants respectables. S'il n'y a personne, je suis un homme perdu, je compte sur toi. »

Le surlendemain, fidèles au rendez-vous, nous arrivions des premiers au n' 1 1 de la rue Montparnasse, Alfred Giraud et moi, Ernest Grégoire, Armand Tandeau de Marsac, Charles Combenis et les autres amis de Lacroix. J'étais, pour ma part, un peu honteux de mon

rôle. Quand à Giraud, il Tul superbe : jamais encore je ne l'avais vu aussi grave.

Octave Lacroix a mieux Hni que son maître. Ses dernières années se sont écoulées dans le pays basque, en son petit clialot des Hirondelles, auprès de Saint-.leande-Luz, où il avait des parents et des amis. 11 y vivait dans la souffrance et la maladie, mais consolé, soutenu par la foi et la piété, et plus véritablement lieureux qu'au temps de sa jeunesse et de ses succès. Il composait encore des vers, mais il n'en faisait plus que pour célébrer la Vierge Marie. Une des grandes joies de l'ancien secrétaire de Sainte-Beuve, dès que ses forces un peu revenues le lui permettaient, était de se faire porter à la grotte de Lourdes et d'y répandre, aux pieds de Marie Immaculée ses larmes et ses prières".

J'ai nommé tout à l'heure Ernest Grégoire. Encore un ami dont je voudrais pouvoir parler tout à mon aise! Son père était un étranger original. Médecin aux environs de Liège et sujet hollandais, bon catholique mais ardent loycdisle. il refusa de se joindre au mouvement

i- Après avoir quitté Sainte-Beuve on i854. Octave Lacroix rédigea successivement plusieurs feuilles gouvernementales à Rouen, à Orléans, et à Bordeaux, passa au Moniteur comme chroniqueur et au Journal Officiel comme critique d'art. Secrétaire-rédacteur à l'Assemblée nationale de 187 1, il fut appelé en 1876 à remplir les mêmes fonctions au Sénat. Outre les Chansons d'avril et LWinour et son train, il a publié deux autres volumes de poésies : L'Ecole buissonnière, et Le^ heures errantes, et trois recueils de nouvelles et de fantaisies : Padre Antonio, Euskal Erria, A mes amis du pays basque et Lointains et retours. — Voir, au t. IV des Nouveaux lundis, les pages de Sainte-Beuve intitulées Aies secrétaires.

insurrectionnel de i83o, qui n'était pourtant, dans l'esprit de ses chefs, qu'un mouvement de défense religieuse. Etant de ceux qui tiennent l'abstention pour une lâcheté, il leva à ses frais un petit corps de partisans et se battit pour le roi de Hollande. Saisi les armes à la main, condamné à mort, il repoussa la grâce que les vainqueurs lui offraient, demandant à grands cris qu'on le fusillât.

Il fallut que des gendarmes le vinssent prendre dans sa prison, l'enfermassent de force dans une chaise de poste et l'allassent déposer à la frontière allemande. Il vint à Paris, où il se fit naturaliser Français, et c'est là que naquit son fils. En 18A8, en même temps qu'il fondait, avec l'abbé Migne, le journal La Vérité, il s'éprenait d'un bel enthousiasme pour Lamartine et mettait sa dévorante activité au service du grand poète, qui lui a consacré, dans VHistoire de la Révolution de Février, quelques lignes reconnaissantes.

Avec un tel père, il ne se pouvait guère qu'Ernest Grégoire ne reçût une éducation très différente de la nôtre. A seize ans, ses études classiques terminées, il fut envoyé en Allemagne et s'assit sur les bancs des Universités d'Heidelberg, de Bann et d'Iéna. Lorsqu'il revint à Paris, il savait l'allemand, l'anglais, l'italien, le russe et le danois. 11 suivit alors les cours de l'Ecole des Chartes et ceux de l'Ecole de droit. J'ai rappelé plus haut que j'avais préparé mes examens de doctorat avec Alfred Giraud ; Grégoire était en tiers avec nous, et c'est dans sa chambre que nous nous réunissions, rue de l'Abbaye.

Giraud, doué de la belle confiance que j'ai dite, se présentait toujours trop tôt et se faisait régulière-

menl refuser une fois à chaque examen. Grégoire, au contraire, d'une timidité extrême, croyait toujours ne rien savoir, reculait au lieu d'avancer, si bien qu'il finit par renoncer au diplôme et s'arrêter à mi-chemin entre le premier et le second examen. Ce fils d'un père si ardent et si amoureux de la lutte, était doux comme une colombe. Sa modestie était invraisemblable. Il publia dans le Correspondant de remarquables études sur la vie et les œuvres du grand historien allemand, Léopold Ranke et sur Le Caluinisme en France an AI 7" siècle: il composa une (Iramnxaire allemande, qui aurait été parfaite si elle eût été moins savante; il traduisit du danois les Contes d'Andersen. Lorsqu'il nous arrivait de lui en faire compliment, il rougissait et détournait aussitôt la conversation. Nos éloges lui causaient une véritable souffrance. Plus tard, devenu journaliste, il donna au Français et au Moniteur universel, sans quitter Paris bien entendu, des Correspondances de Menue, de Saint-Pétersbourg, de Londres, de Berlin, de Ne^^-York, voire même de Copenhague. Elles étaient très remarquées, a Bah! disait-il, ce ne sont que des traductions, de simples coupures, faites à coups de ciseaux dans les feuilles étrangères! » Ce qui lui plaisait le plus dans cette besogne, c'est qu'il ne signait pas ses articles. Ses amis seuls étaient dans le secret et ne se lassaient pas d'admirer ce phénomène : un journaliste qui ne connaît pas la vanité !

Jeune encore, il fut atteint d'une maladie cruelle. La fantaisie l'avait pris un jour d'aller faire à Lausanne un cours de littérature française. C'était dans la belle saison. Toutes les nuits, il laissait sa fenêtre ouverte. Un matin, il lui fut impossible de se lever. Un rhumatisme

aigu, suite de son imprudence, l'avait frappé, et il n'en devait plus guérir. Sa belle humeur ne le quitta point pour cela. Jamais il ne fit entendre une plainte, jamais son bon sourire ne cessa d'éclairer son visage.

11 ne s'était pas marié, afin de ne pas se séparer de sa sœur. Ils ne se devaient jamais quitter. Quand son mal ne lui permit plus de sortir, il se félicita presque d'être condamné à une réclusion qui le faisait prisonnier de celle qui, depuis son enfance, était plus que la moitié de sa vie. dimidium vihe. Dans la journée, il lisait revues, livres, journaux de tous pays et de toutes langues, pendant que sa sœur, artiste d'un réel talent, maniait tour à tour le pinceau du peintre et l'ébauclioir du statuaire. Le soir, ils jouaient aux échecs ou aux cartes. La partie était sérieuse, car l'enjeu était de prix. Le gagnant, avec une satisfaction qu'il ne dissimulait pas, versait le gain de la soirée dans une petite tirelire dont le contenu était destiné à leurs pauvres. Quand on ne jouait pas, Grégoire contemplait avec ravissement ses médailles, car cet homme heureux était un fervent collectionneur. 11 se procurait à grands frais, bien que sa fortune fût modeste, des médailles grecques et romaines, ou encore des devises hébraïques. Un jour, il en acheta une, qu'il estimait être du temps d'Hérodc. (( Pourquoi, me disait-il, pourquoi ne serait-ce pas là un des trente deniers de Judas.^ Je lïen suis pas absolument sûr, et pourtant!... » La vérité est qu'il faisait là un petit mensonge, — le seul, je le crois bien, qu'il ait jamais commis ; car, au fond, que ce fût vraiment un des trente deniers, il croyait bien en être sûr! — Une autre de ses joies, en ses dernières années, était, à chacun de mes voyages à Paris, de m'oH'rir quelque livre

rare. « Emportez-le donc, me répétait-il, cela ne m'a presque rien coûté: et puis, que voulez-vous que j'en fîisse? Je ne lis plus guère que des livres anglais ou allemands. » Bon et cher Grégoire, qui fut jamais plus que toi, pur, simple, candide, d'une vertu plus aimable, d'une piété plus angéli(|ue ?

J'ai là, sur ma table, un des livres qu'il m'a donnés, les Fables de La Fontaine traduites en vers latins (il savait que je les aimais). — deux volumes imprimés à Reims en 177Ô et dont voici le litre :

FABULE SELECTE

FOXTAMl

E G al lie 0

In latinum sermonem eonversœ

In usum

Sludiosw Javerilutis

Aulhore J.-B. GIRAUD, Presbilero Congregal.

Oratoril Doinini Jesu, Rothom. Academix Socio.

Sur la feuille de garde du premier volume, sous le nom de mon ami, j'ai écrit ces vers de l'un de ses poètes préférés :

. . . Cul pudor. et Jnslitiie soror Ineori'upta Jides, nuda-qae veritas, Oiiando iilliim invcnient parciw?

Celui dont je veux maintenant vous parler a été, je ne crains pas de le dire, et on verra tout à l'heure que je n'exagère pas, une des plus admirables figures du xix* siècle.

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