‹ Mes souvenirsChapitre 55 sur 113 · I . Horace · texte numérisé non relu

I . Horace

Quand j'étais entré chez M. liosviel, je m'étais aussitôt lié d'une étroite amitié avec l'un de ses secrétaires, Ernest Lelièvre. Plus âgé que moi de deux ou trois ans, il avait été reçu docteur en droit le 3 décembre i85i, le lendemain du coup d'Etat. Ses parents le destinaient à être avocat à la Cour de cassation. Très instruit, très lettré, doué d'un vrai talent de parole, il unissait au charme de l'esprit et du savoir les agréments de la personne et du visage. De taille élancée, la figure fine, très soigné dans sa mise, très aristocratique de tenue et de ton, réputé tel et voulant l'être, il joignait aux manières de l'homme du monde la gaieté, l'humour, l'entrain, la vivacité. Avec cela, généreux, libéral, obligeant jusqu'à l'imprudence, celui à qui les autres s'adressent pour emprunter. Ce phénix des étudiants était pieux en un temps oij on ne Tétait guère au quartier Latin. Fréquentant chez Ozanam et chez Louis Veuillot, il était secrétaire d'une réunion d'ouvriers, et, comme membre des conférences de Saint-Vincent-de-Paul, il visitait les pauvres de Saint-Nicolas-des-Champs, une des paroisses les plus misérables de Paris. Entre temps, il écrivait une Histoire (T Angleterre (il savait admirablement l'anglais, sans préjudice de l'italien et de l'espagnol), et son tra- A^ail formait déjà une ébauche volumineuse d'environ 1,500 pages. Ai-je dit qu'il appartenait à Tune des meilleures familles du nord de la France, que son père habitait le beau château de Loos, près Lille, et que lui-même, dès l'Ecole de droit, était, du chef de sa mère morte en 1837, extrêmement riche? Certes, pour aucun de ses camarades, l'avenir ne s'annonçait plus brillant, plus rempli de promesses et de légitimes espérances.

Vers la fin de janvier i852, comme j'arrivais chez

M. lîosviol. sa prcmirrc parole fut celle-ci : « Eh! bien, vous ne verrez plus Lelièvre; il est en Italie. — Mais il y était déjà allé en 18/17? — ^^^» mais il s'agissait alors (rnn voyage d'agrément. Aujourd'hui, c'est autre chose : il vient d'entrer au séminaire, à Rome; il veut être prêtre. »

Au mois de juin i8r)5, alors que je venais de me fixer à Nantes, M. Bosvicl m'envoya un numéro d'un journal de Lille, La VérUc, oh je lus ces lignes : « Le 5 de ce mois, M. l'abbé Lepailleur, directeur général de l'Institut des Petites Sœurs des pauvres, et la Révérende Mère de la Compassion, arrivant de Rennes, sont venus assister dans l'église de Loos à la première grand'messe d'un jeune homme de cette paroisse, premier-né d'une des plus honorables familles du pays, docteur en droit, doué d'éminentes qualités d'intelligence qui ouvraient devant lui le plus brillant avenir. Empressé de se dérober aux dignités ecclésiastiques qui l'attendaient peutêtre, il a voulu immédiatement, non seulement se faire religieux, mais choisir l'ordre le plus humble, le plus pauvre de tous, celui qui demande le plus complet renoncement à tous et à soi-même, l'Institut des Petits Frères des Pauvres, récemment fondé pour rivaliser de dévouement avec celui des Petites Sœurs. »

Les Petits Frères étaient des prêtres missionnaires que le P. Lepailleur, en i854, avait été autorisé par Pie IX à s'adjoindre pour le service de son œuvre, en considération des nécessités qui résultaient de ses accroissements. De ces Petits Frères, l'abbé Lelièvre fut le premier en date, et jusqu'à sa mort il ne sera pas autre chose.

De loin en loin, M. Bosviel me disait : (( Lelièvre est

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toujours aumônier chez les Petites Sœurs des pauvres. » Et c'était tout. Les journaux ne prononçaient jamais son nom. N'avaient-iis pas assez à faire de s'occuper des gens de théâtre et des gens de lettres? Et qu'auraient-ils pu dire de ce bonhomme, vêtu d'une vieille soutane et coiffé d'un vieux chapeau, qui n'était rien, pas même académicien, et qui se bornait à faire des œuvres de charité, les plus belles du siècle, il est vrai. Pendant trente-quatre ans, sans que la maladie ellemême pût l'arrêter, le Père Lelièvre a couru le monde, il a visité la France, l'Angleterre, l'Amérique, l'Espagne, l'Italie, semant l'or, bien que depuis longtemps il eût donné jusqu'à son dernier million, jusqu'à son dernier sou, faisant sortir de terre, comme s'il eût possédé la lampe merveilleuse d'Aladin, les hôpitaux, les chapelles, les jardins, les palais des pauvres. Lorsqu'il s'était associé à l'Institut des Petites Sœurs, en iSoo, la famille hospitalière comptait une trentaine de maisons; à sa mort, en 1889, elle comptait deux cent soixante-trois établissements; il en avait, à lui seul, fondé deux cent trente! Depuis saint Vincent de Paul, la France et l'Eglise n'avaient pas connu un plus grand serviteur des pauvres.

Mgr Baunard vient d'écrire la Vie d'Ernest Lelièvre'. Dans son livre, l'éminent biographe a multiplié les détails, les anecdotes, et je lui en sais, pour ma part, un gré tout particulier. Cette histoire des fondations de l'abbé Lelièvre, de ses luttes contre les échéances et les dettes sans cesse renaissantes, offre encore plus d'inté-

I. Ernest Lelièvre et les fondations des Petites Sœurs des pauvres, par Mgr Baunard, recteur dos Facultés catholiques de Lille. Un volume in-S", Librairie Veuve Ch. Poussielgue, 1905.

rêt que les meilleurs romans de Balzac. LclièMe y déploie autant de ressources, de génie et d'humour, que Tauteur de La Comcdie humaine dans sa lutte éternelle contre ses créanciers. Ce millionnaire qui fondait des hôpitaux pour les autres s'arrangeait de façon à finir lui-même à riiùpitai. C'était jusqu'au dénûmcnt qu'il se dépouillait. Si sa tante Pillion, pourvoyeuse de son vestiaire, s'avisait, pendant un de ses séjours en Angleterre, de lui envoyer un billet de cent francs pour réparer ses hardes, le billet allait aux pauvres. « J'ai fait honneur à votre envoi, ma bien chère tante, lui écrivait-il. Mes souliers ont été raccommodés par Patrick, le cocher des Petites Sœurs de Parangon'. J'ai payé o fr. 60. On dirait qu'ils sont tout neufs! Nous nous proposons de les mettre à l'Exposition, comme spécimen d'un raccommodage à bon marché, fait par un cordonnier improvisé, retiré rentier dans un hospice. Pour mon chapeau, je l'ai bien brossé. Puis j'ai donné le surplus aux pauvres. C'est la bonne part : Dieu vous la rende! »

Une autre fois, c'est sa redingote de clergyman qui crie misère par tous les membres : a C'est bien ma faute, chère tante. N'ai-je pas eu l'idée, pour épargner l'argent des pauvres, d'acheter chez un Juif la démise d'une redingote qui m'a valu d'abord quelques compliments, mais qui actuellement menace de tomber en lambeaux.»^ Ce n'est pas certainement que j'en sois honteux pour moi-même, ma chère tante, mais je le suis pour votre neveu... Comment cela? c'est qu'on me demande : " Qui te chausse.'^ je réponds : Ma tante! —

1. Quartier de Londres dans lequel l'abbé Lelièvre, en 1861, avait fondé une maison.

Qui t'habille? — Ma tante! — Qui te coiffe? — Ma tante! — C'est une bien bonne tante, me dit-on. — Ah! oui, et je voudrais que vous la puissiez connaître ! » Mais à présent, le neveu n'oserait pas compromettre votre honoré nom dans ses affaires. Le temps de mes magnificences est passé; la redingote Test aussi. Les pantalons n'ont été rapiécés qu'en deux ou trois endroits. Le gilet tient : c'est du bon drap qui blanchit sans s'user... Mais assez, ne parlons plus de cela. Décidément j'ai fait une boulette pour celte redingote. Encore une fois, n'en parlons plus. Allons faire un tour de votre jardin, ma chère tante, et une prière à Notre- Dame de toute grâce. »

Quand je ferme — pour le rouvrir bientôt — le volume de Mgr Baunard, et que je revois, tel que je l'ai connu, mon ancien camarade du cabinet Bosviel, je ne puis me défendre de dire : Saint Ernest Lelièvre, priez pour moi!

Je veux que les dernières pages de ce chapitre soient consacrées à mon ami le plus cher, à l'ami de toute ma vie, à mon frère Alfred. Je vous ai déjà parlé de lui et j'en parlerai encore plus d'une fois; je me bornerai ici à quelques traits, à un premier crayon, que je compléterai plus tard.

Dès sa première enfance, il aima les pauvres; ses premiers sous furent pour eux. La maison de notre père était située sur la grande place de la ville. Trois ou quatre fois par an, la place se garnissait de baraques de tout genre, cirques, ménageries, grandes et petites

boutiques. Orgues de harbarie, grosses caisses, trombones, clarinettes, cornets à piston, tous les instruments faisant rage, et cette borrible cacopbonie était pour moi la plus délicieuse des musiques. Mon admiration n'était pas moindre pour les musiciens en liabit rouge, les |)aillasses vêtus de toile à matelas et les pitres qui, debout sur leurs tréteaux, adressaient leur boniment

Aux badauds attroupés devant leur liabitaclc.

Me tenant par la main, Alfred m'amenait avec lui. Quand un spectacle avait du succès et que les badauds se culbutaient pour y entrer, je demandais à suivre la foule, (f Non, pas aujourd'hui, me répondait-il, une autre fois. » Et il me conduisait dans les baraques les plus pauvres, celles où il n'y avait à peu près personne. Il ne se contentait pas d'applaudir; quand les malheureux forains, dans l'entr'acte, traversaient les bancs pour faire la quête, il mettait invariablement dans leur sébile une pièce blanche, Je ne comprenais pas — je ne l'ai compris que plus tard — ce qu'il y avait de beau dans ces petites choses faites en toute simplicité par un enfant de huit ans.

Au collège de Poitiers, mon frère me causa de nouveaux étonnements; seulement, je commençais alors à comprendre. Le matin, à sept heures et demie, et le soir à quatre heures, on ne nous donnait qu'un gros morceau de pain, avec rien dessus; nous avions, il est vrai, la faculté d'acheter chez le portier du lait chaud, des bâtons de chocolat, du beurre, du fromage et des tartelettes. Gomme Alfred était toujours premier, mon grand'père Biré et mon grand'père Valade, et aussi

mon père et ma mcre, lui renvoyaient fréquemment de petites sommes, si bien qu'il était le mieux rente de tous ses camarades. Tl continuait pourtant à ne rien prendre à la cantine de sa cour, pas même un morceau de gruyère. Matin et soir il mangeait allègrement son pain sec. Que faisait-il donc de son argent ? 11 en faisait deux parts. L'une lui servait quand nous allions, le jeudi et le dimanche, à la campagne du collège, à payer aux élèves de sa classe de la crème et des bonbons, des bouteilles de bière et de limonade gazeuse. L'autre part — la plus forte — était réservée aux pauvres. Le fils de notre correspondant était membre d'une conférence de Saint- Vincent de Paul. Les jours de sortie, Alfred l'accompagnait dans ses visites à ses familles, et ces jours-là il vidait sa bourse. Je l'admirais, mais sans l'imiter, même de loin. Je faisais chez le portier des notes mirifiques ; je donnais de temps en temps à mon frère deux ou trois pièces de vingt sous pour ses charités, et avec le reste j'achetais des livres, toujours des livres. Il arrivait bien aussi à Alfred de rentrer quelquefois au collège avec un ou deux volumes, mais quels volumes! On était alors au plus fort de la lutte en faveur de la liberté d'enseignement. Attaqués avec violence, les Universitaires se défendaient avec frénésie, et, dans des pamphlets odieux, jetaient à la tête des évêques et des catholiques d'immondes accusations et d'abominables outrages. Michelet publiait son volume Des Jésailes et celui Du Prêtre, de la Femme et de la Famille: Quinet : La Réwlution el /'/ Uramontanisme ; — Génin et Libri (que guettait le bagne'.)

I. Mcnibro de 1 Académie des sciences, professeur au collège de France, inspecteur général de l'Instruction publique, rédacteur de la

C'étaitMit ces pamplilots (|iio mon frère iiilioduisail au collège — un collèg-e universitaire. Dès qu'il en avait un en sa possession, il ramassait sous les arbres de la cour les feuilles mortes et les brindilles: il en formait un petit bûclier et y mettait le feu. Tirant ensuite de sa poche le volume condamné, lentement, une à une. il en jetait les pages au brasier, où il ne restait bientôt qu'un tas de cendres. Tant que durait l'opération, on faisait cercle autour de lui, et les commentaires allaient leur train. Les \ oltairiens étaient nombreux, mais pas un seul n'eût osé le traiter de cagol ou de jcsnile, car celui-là eût été aussitôt roué de couj)». Alfred Biré n'était-il pas, de l'aveu de tous, l'ami le plus dévoué, le camarade le plus loyal, l'élève le plus sympathique — l'honneur du collège ^

A Paris, au quartier Latin, les mêmes sympathies l'entourèrent. Les étudiants du Poitou et de la Vendée, même ceux qui ne partageaient pas ses convictions politiques et religieuses, étaient fiers de lui. Ils Laimaient pour sa modestie et sa loyauté, pour l'élévation de ses sentiments et la supériorité de son esprit. Ce n'était point d'ailleurs un prédicant de morale; il ne faisait point de sermons à ceux de ses camarades qui fréquentaient la Chaumière et le bal Bullier; il se contentait de les blaguer. Aussi bien, quel prêche eût valu pour eux la leçon vivante que, sans le vouloir, il leur

Revue des Deux Mondes, du Journal des Savants et du Journal des Débals, M. Libri (Guillaume-Teil-Brulus-Timoléon), reconnu coupable d'avoir soustrait au préjudice des bibliothèques publiques, soumises officiellement à son inspection, un nombre considérable de livres et de manuscrits précieux, fut condamné, le 22 juin i85o, à dix années de réclusion par la Cour d'assises de la Seine. — L'acte d'accusation a été reproduit in-extenso par le Moniteur universel, dans son numéro du 3 août i85o, où il n'occupe pas moins de vingt colonnes.

donnait chaque jour? Le Cercle catholique du Luxembourg n'était pas encore fondé; il m'eût été, certes, très utile, mais mon frère n'en avait pas besoin. Tous les matins, il assistait, dans Tune des chapelles de Saint- Sulpice, à la messe de six heures. Il s'était fait présenter par Ernest Lelièvre à la conférence de Saint-Vincentde-Paul de la paroisse Saint-Nicolas des Champs, et il en était un des membres les plus actifs. A cette heure critique, et si souvent décisive de la jeunesse, quel bonheur ce fut pour moi^ quelle inestimable bonne fortune d'avoir à mes côtés un tel guide et un tel appui, le frère-apôtre, celui qui est toujours prêt à donner les bons conseils et surtout les bons exemples!

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