CHAPITRE X
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La lettre d'Alfred de Vigny. — Sainte-Rcuve et Mme Mélanie Wal" dor. — Ernest Lelièvre et Louis ^ euillol. — Le filleul de George Sand, les Lettres d'un Voyageur et la houppelande en fa bémol du père Dutheil. — Retour à Luçon et départ pour Nantes. Les bureaux de Yllcrmine. — Arthur de la Borderic et Vllistolre de Bretagne. Les dîners du Bénédictin et la fondation de la Revue de Bretagne et de Vendée. Eugène de la Gournerie. Edmond Dupré et Louis de Kerjean. — Ma première rencontre avec Victor Hugo. Epltre an marquis de C. d'E. Lettre de Ilautcvillc-llousc. Les petits mensonges d'un grand poète.
Lorsqu'en iSo/i je revins à Luçon, je quittais Paris sans esprit de retour. Pendant les cinq années que j'y avais passées, pas un seul instant Tidée ne m'était venue que je pourrais être journaliste ou liomme de lettres, que je pourrais faire des articles ou des livres. Mes parents n'eurent point à combattre une vocation littéraire qui, chez moi, n'exista jamais, à aucun moment ni à aucun degré. J'avais fui d'ailleurs avec soin tout ce qui aurait pu la faire naître. On se rappelle peut-être qu'en arrivant à Paris j'avais en poche une lettre d'Alfred de Vigny, m'invitant à l'aller voir. Je
serrai la lettre dans un tiroir, mais je ne mis jamais les
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pieds chez l'auteur de Servitude et grandeur mititaires, pour lequel j'éprouvais pourtant une ardente admiration. Plus d'une fois. Octave Lacroix avait voulu me présenter à Sainte-Beuve; je m'étais toujours refusé à l'accompagner. Alfred Giraud et Arthur Tailhaud étaient parmi les hôtes les plus assidus du salon de Mme Mélanie Waldor, où leurs vers étaient fort applaudis. La dame du lieu avait composé deux ou trois romans vendéens, et cela sans doute aurait pu m'attirer; mais comme il fallait payer sa bienvenue en récitant quelque élégie, je n'eus garde de m'y risquer.
Je lisais chaque matin dans Vinivers les beaux articles de Louis Veuillot, et ses Libres Penseurs étaient un de mes livres de chevet. Ernest Lelièvre était un des familiers de la maison du puissant polémiste, et il lui arrivait assez souvent de parler de moi. a Amenez-moi donc votre petit Vendéen », lui disait alors Louis Veuillot. L'occasion certes était séduisante: je n'y succombai pas.
Vers ce même temps, une tentation presque aussi forte m'était venue d'un tout autre côté.
Avez-vous lu, dans les Lettres d'un Voyageur, le portrait que trace George Sand de son ami Dutheil : « Combien de fois, écrit-elle, en rentrant au salon après avoir parcouru à grands pas les allées dépouillées au bout desquelles se lève la lune, je me suis trouvé ébloui et ravi de la beauté naïve de ces tableaux flamands! Dutheil, affublé de sa houppelande grotesque, dont la couleur eût semblé à HoH'mann tirer sur le fa bémol, coiffé de son bonnet couleur de raisin, et soulevant d'une main le broc de grès qui contient le modeste nectar du coteau voisin, n'a-t-il pas une des plus rouges
et des plus luisantes faces que jamais ait croquées TéniersP Silence! son œil étincelle, sa barbe se bérisse, il avance le Iront comme un buffle qui se met en défense.
« Il vacbanter: Ecoulez, quelle cbanson profondément philosopliique et religieuse :
Le bonheur et le mnlhenr Nous viennenl du même auteur,
Yoilà la ressemblance; Le bonheur nous rend heureux Et le malheur malheureux.
Voilà la difrérence. »
M. Dutbeil était un avocat de la Châtre qui, au lendemain du 2^ février, George Sand aidant, fut bombardé procureur général, puis président de Chambre à Bourges. Son fds était, au collège de Poitiers, l'un de mes camarades de classe. C'était un charmant garçon, plein d'esprit et de bon sens; tilleul de l'auteur iVIndiana, il n'avait pas été trop gâté par les romans de sa marraine. En philosophie, il me fit cadeau d'un volume de l^ierre Leroux, Réfutation de t' Eclectisme, le meilleur écrit de l'inventeur de la Triade. « Ce n'est pas follement amusant, me dit Dutheil, mais il paraît que c'est très fort, je suis sûr que tu y trouveras de quoi corser tes dissertations et, qui sait."^ peut-être de quoi mettre à (luia notre professeur. » C'est ce qui ne manqua pas d'arriver, \otre excellent professeur ignorait le livre de Pierre Leroux, ce qui n'était pas un cas pendable. Il en était réduit à se demander, sans pouvoir trouver la réponse, comment un gamin de seize ans pouvait tomber ainsi M. Victor Cousin et dresser contre son système