I. T.erminier, Au-delà du Rhin, t. II. p
Lcllres irnn voyageur le père Dutheil avec son bonnet couleur de raisin et sa houppelande « dont la couleur tirait sur le fa bémol. »
Je rentrais donc à Luçon libre de toute attache littéraire, docteur en droit, et prêt, s'il le fallait, à exercer le notariat dans mon chef-lieu de canton. Au fond, je me proposais surtout de n'embrasser aucune carrière et de vivre tranquillement avec mes parents et au milieu de mes livres. Mais était-ce bien raisonnable, était-ce même possible? Ma famille n'était pas assez riche pour me permettre de jouer ainsi au rentier. Est-il d'ailleurs un plus sot rôle que celui du Jeune homme qui ne fait rien ?
Une autre considération militait aussi contre mon projet. Mes parents avaient fait pour mon éducation des sacrifices considérables. Fallait-il donc qu'ils eussent été faits en pure perte, et mes diplômes se devaient-ils changer en feuilles sèches au fond de mon tiroir. ^ Mon père me dit un jour : « jNous avons depuis longtemps décidé, tu le sais, qu'Alfred prendrait mon étude. Pourquoi n'entrerais-tu pas dans la magistrature .►* M. Bosviel m'écrit qu'il a parlé de toi à son compatriote, M. Magne, et à M. Achille Fould, avec lequel il est également au mieux.
<c Ces deux ministres lui ont dit qu'ils te feraient nommer substitut dans le ressort de Paris, aussitôt que tu en manifesterais le désir. — Je ne servirai jamais -Napoléon III. — Te crois-tu donc meilleur royaliste que M. Berryer? Je l'ai consulté, et voici sa ré-
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ponse : « J'engage les fils de mes amis à entrer soit « dans l'armée, soit dans la magistrature. Us serviront « ainsi la France, et qui sert la France sert le roi. » Je ne cédai pas, déclarant que j'aimais encore mieux élre avocat à Fontenay-le-Comte ou à .Napoléon-^ endée. — « Soit! dit mon père: mais, à ta place, je me ferais inscrire au barreau de Nantes. » — Ainsi fut fait.
Je connaissais un peu Nantes, oii j"étais allé deux ou trois fois avec mon père, qui comptait dans cette ^ille quelques-unes de ses meilleures clientes. J'avais gardé de ces voyages un agréable souvenir. On partait le matin de Luçon dans la diligence venue de La Rochelle : on s'arrêtait à Bourbon-A endée pour déjeuner à VJIôtcl du Pélican, et le soir, sur le coup de six heures, on arrivait à Nantes. A peine en A^oiture, mon père (il eùl fait un bien meilleur avocat que moi) engageait la conversation avec ses voisins, et, sauf l'intermède du déjeuner à Y Hôtel du Pélican, causait intarissablement, jusqu'au moment oii l'on descendait sur la place Graslin.
De même en était-il chez ses clients, de même aux bureaux de V Hermine, le journal royaliste de la Loire- Inférieure et de la Vendée, où il ne manquait jamais d aller passer une heure ou deux. Ce qu'on appelait les bureaux se réduisait en tout et pour tout à un pauvre petit cabinet, où il y avait place pour une table et trois ou quatre chaises. Au-dessus de la cheminée, entre le portrait de Berryer et celui du marquis de Dreux-Brézé — tête fine, cheveux longs frisés, favoris élégants, redingote bien prise, avec parements de velours et manches à gigot, — une lithographie représentant le duc
MA PKEMIEHK RENCONTRE AVEC VICTOH lir(;0 247
de Bordeaux et sa sœur Mademoiselle, en costume écossais, dans un paysage de Walter Scott. En face, la gravure du l Couronne menl de Joas, d'après le tableau d'Antoine Coypel : le jeune Joas sur son trône; près de lui, Abner et Joad, et, au premier plan, Athalie emmenée liors du temple par les lévites armés. Au bas de la gravure, les armes de la famille d'Orléans, peut-être parce que (loypel était jieinlie ordinaire de Monsieur, frère du roi Louis VH ; peut-être aussi pour quelque autre raison.
A l'un des coins de la table, recouverte d'un tapis vert usé et tacbé d'encre, un i)rave homme qui cumulait les fonctions de caissier et celles de secrétaire de la rédaction, pratiquait, armé d'une paire de ciseaux, de larges coupures dans la (hioiidienne, la Gazette de France et le Journal des Villes et des Campagnes. A l'autre bout, se tenait le rédacteur en chef. 11 était à lui seul, bien entendu, toute la rédaction, les finances du journal ne lui permettant pas de se donner le luxe d'un collaborateur. C'était un ancien officier de la garde royale, démissionnaire en i83o, qui servait le roi de sa plume après 1 avoir servi de son épée, qui trouvait tout simple de travailler comme quatre, de batailler d'un bout de l'année à l'autre, de se battre en duel à l'occasion, d'aller en prison au moins une fois l'an, — et de toucher, pour ces multiples besognes, des appointements dont ne se contenterait pas aujourd'hui un garçon de bureau. Après tout, c'était le bon temps : on allait en prison, mais on était défendu par Berryer!
.le me fis inscrire au barreau de Nantes au mois de novembre i854. De i855 à 1860, je plaidai tant bien que mal, plutôt mal que bien; puis, je quittai la robe, le rabat et la toque pour être, de 1860 à 1870, secrétaire de la Chambre de Commerce. De ces quinze années passées au Palais de justice et au palais de la Bourse, il ne me reste aucun souvenir qui mérite d'être rappelé. Ce sont donc seulement des Souvenirs... à côté que j'aurai à consigner dans ce chapitre.
J'avais eu pour commensal à VHùtcL de VOdéon, un étudiant breton, nommé Arthur Lemoyne de La Borderie, qui, tout en préparant sa licence, suivait les cours de l'Ecole des Chartes. Très gros, les jambes courtes, les yeux abrités derrière des lunettes, il aurait paru vulgaire, n'eût été sa tête énorme, une tête de lion, avec une crinière de cheveux un peu bouclés, qu'il portait très longs. Nous ne le voyions qu'à l'heure du dîner; le repas fini, sans s'attarder jamais à causer avec nous, il se retirait dans sa chambre et se remettait à son travail, qu'il prolongeait très avant dans la nuit. 11 ne fumait pas, n'allait pas au théâtre, encore moins au café; il ne buvait que du cidre, sans doute par économie, et comme, avec cela, sa mise était des moins soignées, nous étions tous convaincus qu'il appartenait à une famille pauvre de Bretagne, et que son labeur acharné n'était à autre fin que de conquérir une place d'archiviste qui lui permettrait de vivre et peut-être de soutenir ses parents.
J'arrive à Nantes et j'y retrouve La Borderie, toujours assez médiocrement vêtu, mais installé dans un très bel
appartement de la rue de TEvêché, J'apprends alors que son père, un des grands propriétaires d'Ille-et-Vilaine, a plus de cent mille livres de rente et lui fait, pour le présent, une pension annuelle de 25.ooo francs. Qu'il fût riche ou pauvre, la chose au fond me laissait assez indin'érent; mais que, pendant deux ans, à une tahle d'étudiants, il n'eût jamais fait la plus légère allusion à sa grande fortune, cela me parut aussitôt la marque de quelqu'un qui a ne vague pas le train commun' ». Paraître riche, être cru tel, quel est le jeune homme qui soit tout à fait exempt de ce souci? A notre modeste pension, celui-ci parlait de son château: celui-là, qui avait peut-être deux bassets dans son chenil, parlait de sa meute et de ses chasses. Moi-même, dont les parents se faisaient voiturer dans un vieux cabriolet traîné par un vieux cheval, ne m'arrivait-il pas quelquefois de célébrer, entre la poire et le fromage, l'habileté de François, notre cocJicr? La Borderie, sans même en sourire, écoutait nos innocentes vanteries et ne disait pas un traître mot des cent mille livres de rente et des trois châteaux de son père, lesquels n'étaient pourtant ni en Bohême, ni en Espagne.
Petit fait, si Ton veut; mais ne sont-ce pas les petits faits qui servent le mieux à faire connaître les hommes? En voici d'ailleurs un autre : Une famille honorable était à la veille de sombrer dans la ruine et la misère. Il fallait trente mille francs pour la sauver. La Borderie donna les trente mille francs, — au grand désespoir de son notaire, qui me révéla un jour ce qu'il appelait « un acte de folie ».