CHAPITRE I
La diligence Lafitte el Gaillard. — Le proviseur M. Ménard. MM. Léon Frugère et Anlonin Rondelet. Labbé Maynard. — Edmond Ernoul, Kmile et Charles Merveilleux du Vignaud. Boreau-Lajanadie et Auguste Callet. Arthur Ranc et Amable Ricard. — La Galerie des Contemporains illustres et la loi d'Ampère. — Saint-Marc Girardin et Victor Hugo. — Rerryer, le procès de M. de M... et ï Hôtel Boiichardeau. — L'Estafette et les Mystères de Londres. Une lettre de Paul Féval. — Un bourgeois dautrefois et la maison de la rue Saint-Nicolas. — Une lettre d'Alfred de Vignv.
En 1846, j'étais en rhétorique au collège royal de Poitiers.
En ces temps lointains, vieux de plus d'un demi-siècle et déjà perdus dans les brumes mythologiques, la distance était grande de Luçon ', où habitait ma famille, au chef-lieu du département de la ^'ienne. La mode était alors aux cabriolets. Mon père en avait un, et il nous conduisait, mon frère Alfred et moi, de Luçon à Fon-
I. Clief-liou de canton, arroudisscnienl de l'onlcnay-lo-Ciomtc, département de la Vendée.
tonay-le-Comte, puis de Fontenay à iNiort, ce qui nous prenait toute une journée. Descendus à VIlôlcl du liaisin de Boargocjne, il nous fallait attendre le passage de la diligence Lafitte et Gaillard, qui venait de La Rochelle et arrivait à Niort sur les neuf heures du soir. C'était une de ces voitures monumentales, jaunes et noires, dont le modèle est depuis longtemps perdu, composées d'un coupé ou cal)riolet, d'un intérieur el d'une rotonde. A la hauteur des caisses, elle se rendait considérahlement, et l'impériale siirplomhait encore sur les caisses, ce qui, au point de vue de la stabilité, laissait peut-être un peu à désirer. Lorsqu'elle pénétrait dans la cour de riiôtel, elle était presque toujours pleine, cabriolet, intérieur, rotonde, et l'impériale même. Si, d'aventure, il restait encore une ou deux places libres, on les donnait à un ou deux voyageurs cossus, qui avaient eu l'heur de plaire au propriétaire du Raisin de Bourgogne. Quant à nous, pauvres diables de collégiens, ou finissait par nous hisser sous la bâche, sur une botte de paille, accolés contre une malle et respirant à plein nez les effluves des paniers de poissons que les pêcheurs de La Rochelle expédiaient aux Halles de Paris. A mi-chemin, se dressait une côte aussi longue que roide et que les six chevaux de la diligence avaient peine à gravir. Force était aux voyageurs de mettre pied à terre et de pousser aux roues. Enfin, sur les six heures du matin, le conducteur faisait retentir des sons de sa trompe les premières rues de Poitiers, et, peu d'instants après, nous faisions à grand bruit notre entrée dans la cour des Trois-Piliers. Le temps de se dégourdir les jambes, de prendre au restaurant de l'hôtel une tasse de café au lait, de faire deux ou trois fois le tour de la place d'Armes poui- nous
désinfecter du parfum des sardines et des soles rochelaises, et nous franchissions tristement la porte du vieux collège, du haut de laquelle le buste du roi Henri IV essayait (le nous réconforter par son bon et jovial sourire. Gomment mon pcro avait-il pu se décider à nous envoyer si loin; et dans un collège du gouvernement de Juillet, lui qui ne se faisait pas faute, bien qu'il fût notaire, de se montrer en toute rencontre un légitimiste intransigeant? C'est que le proviseur de Poitiers, M. Vfénard, avait été son camarade d'enfance et de jeunesse, et qu'il le savait profondément religieux. Quand il prit sa retraite, quelques années plus tard, le premier soin de M. Ménard fut de se faire recevoir membre d'une conférence de Saint- Yincent-de-Paul, et il devint bientôt président général des conférences de la Vienne. Les professeurs de rhétorique et de philosophie, M. Léon Frugère' et M. Antonin P^ondelet^ étaient également d'excel-. lents catholiques. D'autres professeurs, il est vrai, largement imbus de l'esprit universitaire, n'étaient pas pour inspirer confiance aux familles catholiques et royalistes. La plupart de ces familles envoyaient leurs enfants dans un pensionnat dirigé par l'abbé Maynard, et dont les élèves suivaient, comme externes, les cours du collège
1. Léon Frugère (i8io-i858). Outre un livre sur Etienne de la Boétie, on lui doit une série d'études réunies sous le titre de Caractères et Portraits littéraires du xvi' siècle (2 volumes in-8°;.
2. Antonin-François Rondelet (1823-1898). Après avoir professé la philosophie à Rennes, à Poitiers et à Marseille, il fut nommé professeur à la Faculté de (Uermont, qu'il abandonna, au bout de quelques années, pour prendre la chaire de philosophie à la Faculté catholique de Paris. 11 a publié de nombreux et intéressants ouvrages, dont plusieurs ont été couronnés par l'Académie Française : les Mémoires d'Antoine (1860); les Mémoires d'un homme du monde (1861); Le Lendemain du mariage, roman (1866); La Science de la Foi(i8(î6); L'Art d'écrire (iS'jS); L'Art de parler (187c)); Le Livre de la Vieillesse (1888), etc., etc.
royal. I/abbé Maynard était un homme d'esprit et de talent, docteur ès-lcttres, et dont la soutenance de thèse à la Faculté des lettres de Poitiers avait fait grand bruit. Il a publié de nombreux et importants ouvrages, La Vie et les Pensées de Pascal, une édition critique des Provinciales, une ]ie de saint Vincent de Pau/, en quatre volumes, la Vie de la Très Sainte Vierge, une biographie de Crétineau-Joly, Tliistorien de la Vendée militaire, etc., etc. Très ardent et très batailleur, il menait contre l'Université une rude guerre. Ce fut, durant quelques années, entre la Pension et le Collège une lutte homérique. Combats d'enfants où commencèrent de se former bien des hommes éminents, et. à leur tête, ce brillant Ernoul', élève de la pension Maynard.
Les classes du collège étaient très nombreuses et très fortes. Je retrouve une vieille liste de places de mon année de rhétorique : nous étions cent six. En philosophie, nous étions cent huit. Si élevés que soient ces chiffres, il était rare qu'un seul élève n'occupât pas dans chacune de ces classes, et dans toutes les compositions, le premier rang. Ici, c'était Emile Merveilleux du Vignaud, depuis avocat-général à la cour d'appel de Paris, secrétaire général du ministère de la Justice en 1870, premier président de la Cour d'appel de Poitiers, et, après sa révocation par le gouvernement de la République, président du comité royaliste de la Vendée. Là,
I. Edmond Ernoul, né à Loudun (Vienne), le 5 août 1829, mort en 1899. Avocat de premier ordre et l'un des plus remarquables orateurs de l'Assemblée de 1871, Ernoul contribua puissamment à la chute de M. Thiers, le 24 mai 1878, et fut nommé ministre de la justice dans le premier cabinet de Broglie. Aux élections du 20 lévrier 1876 et à celles du i4 octobre 1877, il échoua contre un de nos anciens camarades de Poitiers, l'avoué Henri Salomon, un sage qui, tout le long de ses deux législatures, n'a pas une seule fois ouvert la bouche à la Chambre.
c'était son frère, Charles Merveilleux du Vignaud, qui sera représentant de la Meiine à l'Assemblée nationale de 187 1 et doyen de la Faculté de droit à l'Institut catholique de Paris. Une autre année, c'était mon frère Alfred', que serrait d'ailleurs de très près Charles de la Rouverade, mort récemment conseiller à la Cour de Cassation. Comment oublier Boreau-Lajanadie, qui vit toujours, grâce à Dieu, et que le parti royaliste, dans la Gironde, s'honore d'avoir à sa tête.-^ Lorsqu'il vint à Poitiers, en rhétorique, il sortait d'un tout petit collège, celui de Confolciis, je crois. ^ isitant la classe, le lendemain de la rentrée, l'excellent M. Ménard lui demanda s'il avait de bonnes places dans son collège. « J'étais toujours premier, » répondit naïvement Boreau. « Combien étiez-vous? — Monsieur, nous étions trois. » Et les cent élèves de Poitiers, les cancres surtout, de rire du grand vainqueur de Confolens.
Trois jours après, on composait. Boreau-Lajanadie était premier, et il le fut jusqu'à la fm. Pas une seule fois, en deux ans, il ne fut second. Doué d'un vrai talent d'écrivain et d'un réel talent de parole, à l'Assemblée de 187 1 011 l'avaient envoyé les électeurs de la Charente, il aurait pu marquer sa place en bon rang. Mais c'était un modeste, d'une modestie qui ne se peut imaginer. Il ne voulut pas aborder la tribune, se bornant à rendre dans les Commissions d'éminents services. La plus importante de toutes, la Commission d'enquête sur les actes du gouvernement de la Défense nationale en province et à Paris, le comptait parmi ses membres. Déjà l'Assemblée touchait à sa fin et plusieurs rapports n'étaient pas encore déposés. Celui sur la défense nationale