‹ Mes souvenirsChapitre 7 sur 113 · I. sénateur de la Vendée, de 1887 à i8f · texte numérisé non relu

I. sénateur de la Vendée, de 1887 à i8f

en province avait été confié à M. Auguste Caliet, représentant de la Loire, ancien député à la Constituante et à la Législative. 11 avait fait paraître, en 18A6, un roman historique, Aymé Vend, soi-disant trouvé dans les papiers de Walter Scott et qui était un pastiche extrêmement réussi. A la suite du coup d'Etat du 2 décembre, il avait publié en Belgique deux ou trois petits pamphlets, dont l'un, La Veille du Sacre, était bien près d'être un chefd'œuvre. Malheureusement, si Auguste Caliet était un homme d'infiniment d'esprit, il était encore plus paresseux que spirituel. Quand \inrent les dernières heures de l'Assemblée nationale, il n'avait encore écrit que les deux premiers chapitres de son rapport', et il renonçait à aller plus avant. Grand fut l'embarras de la Commission. 11 ne restait plus que quelques semaines. Comment, en si peu de temps, mener à bien un si difficile et si considérable travail.^ Et, d'autre part, comment se séparer, après avoir siégé pendant cinq ans, sans rien donner sur la partie la plus importante de l'enquête .** A tout hasard, on remet le volumineux dossier à Boreau- Lajanadie, et voilà notre modeste qui senferme dans sa chambre, qui, pour la première fois, manque d'assister aux séances, et qui reparaît bientôt avec quelque chose comme deux volumes, toute l'histoire de la Dictature de Tours et de Bordeaux, de septembre 1870 à février 187 1. En moins d'un mois, Boreau-Lajanadie avait écrit un livre de tous points excellent. 11 n'eût tenu qu'à lui d'obtenir un grand succès, en le publiant chez un bon éditeur : il se garda bien den rien faire, préférant le

I. Ces deux premiers chapitres, imprimés seulement à trente exemplaires et restés inconnus du public, forment soixante pages in-^". Ce ire>t qu'un fragment, mais un fragment admirable: il serait vivement à désirer qu'on lui donnât une véritable publicité.

laisser en foui dans ces in-4' parlementaires qui servent à allumer le feu de nos législateurs.

lioreau-Lajanadie, dans son Rapport, ou plutôt dans son Histoire de la Défense nationale en province, rencontrait sur son chemin deux anciens élèves de Poitiers, Arthur Ranc ' , directeur de la Sûreté générale pendant la dictature de Gambetta, et Amable Ricard, commissaire extraordinaire du (jouvernement de la Défense nationale dans rOuest.

Ranc était dans la même classe qu'Ernoul, tous deux également forts, défendant avec une égale ardeur et un succès pareil, l'un, l'honneur du collège universitaire, l'autre, celui de la Pension Maynard, ne cédant jamais un peu de terrain que pour reprendre le lendemain l'avantage, et, aux jours de distributions de prix, se partageant les couronnes avec une fraternité qui faisait la joie de leurs parents et l'orgueil de leurs camarades. Pour moi, dans une classe toute voisine, j'applaudissais de grand cœur à leurs communs succès. En souvenir de ces vieilles et chères années, il m'arrive parfois de rouvrir ces premiers chapitres du Roman d'une conspiration, où Arthur Ranc a tracé, du Poitiers d'autrefois, une si fidèle et vivante image.

Ricard était dans ma classe et non tout à fait des premiers. Déjà pourtant il avait le verbe haut, la poitrine forte, le geste exubérant ; il lui arrivait, à de certains jours, de parler dans la cour des grands comme s'il eût été en Cour d'assises sous l'Empire ; il eut à Niort, à La Rochelle et à Fontenay-le-Gomte, des succès d'avocat.

I. Arlhvir Ranc, né à Poitiers le 20 décembre i83i, représentant de la Seine et du Rhône à rAsscmblée nationale, député de Paris de 1881 à [885, sénateur de la Seine, puis sénateur de la Corse; auteur de deux romans politicpies: Sous l'Empire ot Le Roman 'l'une conspiration.

En 1870, il se donna la satisfaction de briser les juges du tribunal de La Iloclielle. Bon diable au demeurant, pour\u de l^on sens et qui eut vite fait de reconnaître, à l'Assemblée de Bordeaux, oii l'avaient envoyé les électeurs des Deux-Sèvres, qu'il n'était pas fait pour Ijriller au premier lang dans une Cliambre on il y avait tant de véritables orateurs. 11 s'attacba, drs le premier jour, à M. Thiers, et, comme il avait peu de fortune, il accepta de ce dernier, moyennant une modique pension, la mission de faire pour lui, pendant la nuit, les recberches juridiques et autres qui lui pourraient servii- le lendemain. M. Tliiers, reconnaissant, sacbant gré d'ailleurs à son jeune collègue de ne lui ménager point l'encens soir et matin' le bombarda un beau jour président du centre gauche. Le 9 mars 187C, Amable Ricard, de président de groupe, passa ministie, — ministre de l'Intérieur, en remplacement de M: BulTet ! C'est alors que je le revis à Versailles, dans la galerie des Tombeaux. Il ne s'en faisait pas trop accroire, et il aimait à plaisanter avec moi sur ses giandeurs d'un jour qui ne lui semblaient pas précisément en rapport avec son mérite. Le 11 mai 1876, il mourut subitement avant que le pouvoir ne Teùt quitté. Quelques années plus tard, on lui eût fait des funérailles nationales et on lui eût dressé une statue. Les républicains étaient jeunes alors et presque naïfs : on se contenta de lui ériger, à ÎSiort, un l)uste sur la place du Donjon. Ce modeste hommage est peutêtre encore un peu excessif. Il a pourtant en lui son excuse, car le bronze d'Amable Ricard évoque après tout le souvenir d'un honnête homme.

Au collèiio, j'étais déjà ce que je devais être toute ma vie, un infatigable liseur, un gourmand de livres, Hellii.r lihroriiDi, comme le disait un jour en riant un de mes maîtres d'études. Je brochais mes devoirs, je n'apprenais pas mes leçons, et pourtant je maintenais mon rang à la tète de la classe, grâce à mes incessantes lectures. Je lisais pendant les classes, au long des études, même à Tlieure des récréations. Ln jour, (j'étais, je crois, en troisième), notre professeur, furieux de ce que tous mes devoirs étaient toujours faits à la galope, se plaignit au proviseur. Le bon M. Ménard ordonna au maître d'études de m'ôter tous les livres qu'il me verrait entre les mains, fussent-ils irréprochables. La consigne fut rigoureusement exécutée, mais mon professeur n'y gagna pas grand'chose. Le Dictionnaire universel d'histoire et de géographie , de AL-jN. Bouillet, venait justement de pénétrer dans les collèges, et il y était regardé comme l'ouvrage classique par excellence. Chaque étude en possédait un exemplaire; mais les élèves, le tenant pour sacré, se gardaient d'y toucher. Faute de grives on mange des merles. A défaut d'un volume de Sainte- Beuve ou d'Alfred de A igny, matin et soir j'emportais à ma place l'énorme bouquin, et mes camarades n'en revenaient pas de me voir, non le feuilleter et y faire de loin en loin quelque recherche, mais le lire et le relire page à page, ligne à ligne. Au bout de cinq ou six mois, je le savais presque par cœur.

Peu à peu cependant l'étroite surveillance dont j'étais l'objet se relâcha, puis finit bientôt par cesser complè-

tement. Non moins vivement que moi, du reste, les maîtres d'études étaient désireux de voir revenir le temps oii j'avais toujours quelque volume à leur prêter. Je repris donc le cours habituel de mes lectures. Quand la bibliothèque du collège y eut passé à peu près tout entière, il me fallut songer à chercher ailleurs. Les communications avec les externes étaient chose facile et courante dans des classes de plus de cent élèves. Deux d'entre eux acceptèrent de prendre pour moi un abonnement aux deux cabinets de lecture de la ville. Il fut convenu qu'ils ne nci'apporteraient jamais de romans, mais des livres d'histoire, de biographie et de critique et surtout des revues.

L'un de ces cabinets de lecture, celui de la place du Palais, possédait la collection complète de la Revue des Deux-Mondes et celle de la jReime de Paris. Ce fut, pendant toute une année, ma principale ressource. Je ne me lassais pas de relire les articles de Sainte-Beuve, qui devint très vite mon auteur de prédilection. Quelle fête, le jour oij l'un de mes externes me remit les cinq volumes in-8 que le célèbre critique avait publiés, de i832 à 1839, sous le titre de Critiques et Portraits tittéraires! Ces cinq volumes, déjà rarissimes, je n'ai jamais pu me les procurer depuis; mais de i844 à i8/i6, l'auteur avait remanié cette première édition et en avait recueilli le meilleur dans le format in-12, sous le titre de Portraits de femmes, — Portraits littéraires, — Portraits contemporains et <livers. Je ne manquai pas de les acheter tous.

Heureusement pour ma bourse de collégien, une petite révolution venait de se produire dans la librairie. A l'ancien in-octavo de 7 fr. 5o avait succédé l'in-douze à 3 fr. 5o de la Bibliotlièque Charpentier. Je pus ainsi

acquérir à peu de trais les Giluvres de \ ictor Hugo, d'Alfred de Mgny, de Charles Nodier, de Casimir Delavignc, de Prosper Mérimée, de Xavier de Maistre, de Topfler et deMauzoui. On me confisquait bien de temps en temps quelques-uns de ces volumes, mais ils étaient presque aussitôt remplacés : Primo UDalso non dejicil (illcr.

L'avouerai-je? Je faisais aussi mes délices d\m honnête recueil publié sous le voile de l'anonyme, la (Paierie des ( ^.ontcmporinns illuslrcs par in Homme de rien. Elle avait commencé de paraître, Sixec un vif succès, en 1839. En 1845 et 1846, l'auteur, M. Louis deLoménie', en donna une édition nouvelle et définitive, publiée comme les précédentes à raison d'une livraison par semaine. Les jours de sortie, j'achetais toutes les livraisons qui avaient paru d'une sortie à l'autre. Souvent même, dans mon impatience, incapable d'attendre jusqu'à la sortie prochaine, je chargeais un externe de m'apporter le Contemporain du jour. Je possède encore, à peu près complète, la collection de ces petites brochures grises, de 36 pages in-i6, contenant chacune une biographie et un portrait lithographie; le prix était de sept sous. En philosophie, je passais consciencieusement les classes de physique, de chimie et d'histoire naturelle à parcourir la Galerie de V Homme de rien. Par un hasard assez singulier, lorsque sonna l'heure du baccalauréat es lettres, l'examinateur pour la partie scientifique, M. Lory-, me

I. Louis-Léonard de Loméiiie (1815-11^78). Il fut élu acadéaiiciL'ii le 3o décembre 1871, en remplacement de Prosper Mérimée.

j. Sorti le premier de l'Ecole Normale, il avait été envoyé au collège de Poitiers comme professeur de physique et de chimie. Il mourut peu d'années aprè;?, tout jeune encore, professeur à la Faculté des sciences de Grenoble, au nKjment où ses beaux travaux sur la Géolo<jie des Alpes allaient le faire entrer à l'Institut.

demanda gravement ce que c'clait que la loi d'Ampère. Mes camarades me crurent perdu : j'étais sauvé au contraire; quoique myope, le savant professeur avait déniché une aiguille dans une botte de foin. De tout ce qu'il a\ait enseigné dans Tannée, je ne savais rien, sinon précisément la loi (V Ampère, que j'avais retenue en l'honneur du contemporain illuslre qui en était Fauteur et dont j'avais lu cinq ou six fois la Ijiographie.

Non content de consacrer aux brochures grises de YHomme de rien une partie de mes classes et de mes études, il m'arrivait d'y jeter encore les yeux avant de m'endormir. Je comptais ici sans mon hôte, c'est-à-dire sans notre proviseur. L'honnête AI. Ménard faisait de temps en temps des Aisites nocturnes dans les dortoirs; il se chaussait de pantoufles, et on ne l'entendait pas venir. Certain soir, il surprit mon installation; sur ma table de nuit, une petite lanterne sourde et de petites bougies, avec une boite d'allumettes : sous ma couverture, la biographie de Mctor Hugo. Toujours paternel, M. Ménard confisqua mes allumettes, mes bougies et ma lanterne : il me laissa la biographie.

Pendant mon année de rhétorique, M. Saint-Maïc Girardin vint à Poitiers pour inspecter la Faculté des lettres, qui était de création récente. Il annonça qu'il visiterait également le collège. Ce fut un événement. Membre du conseil royal de l'Université, professeur en Sorbonne, académicien, député, à la veille, croyait-on, d'être nommé ministre de ITnstruction publique. M. Saint-.Marc Girardin était un des personnages les

plus importants de la France d'alors. Quand il entra dans notre étude, escorté du proviseur et du censeur, sa longue redingote, son faux-col d'une hauteur démesurée, sa cravate négligemment nouée, ne laissèrent pas d'abord de nous étonner un peu ; mais son air iin et spirituel, ses paroles aimables, nous eurent vite conquis, .le le fus d'autant plus aisément que je venais de lire avec l'intérêt le plus vif les deux premiers volumes de son Cours de littérature <lramatique ; je me faisais d'avance une fête de devenir l'un de ses auditeurs, lorsque je serais étudiant à Paris. « Quel est le premier de la classe? » demanda-t-il au proviseur. Celui-ci me nomma, me fit lever et se laissa aller, en vieil ami de mon père, à me couvrir d'éloges. « Cependant, ajoutat-il, nous avons à lui faire un reproche assez grave, il dit (lu mal de Boileau, il n'aime que médiocrement Racine, il préfère Les Bnrgraves à Rritannicus. S'il n'a pas en ce moment dans son pupitre les trois volumes du théâtre de M. Mctor Hugo, c'est parce que nous les lui avons confisqués il y a huit jours, c'est un petit hugolâtre. — Cela lui passera, » reprit en souriant M. Saint-Marc.

En effet, cela depuis m'a bien passé.

A quelques semaines de là, il me fut donné de voir et d'entendre une autre célébrité, un orateur autrement puissant que Saint-Marc Girardin, un des eonlemporains les plus illustres de la galerie de VHomme de rien.

Au mois de février iSoa, Berryer était venu en Vendée, à Fontenay-le-Comte, où siégeait alors la cour d'assises, prêter l'appui de sa parole à des paysans, à d'humbles métayers coupables d'avoir caché chez eux

des iV'fraclaires. Le principal témoin était un soldat qui avait déserté, s'était fait chouan et avait joué auprès des ^ endéens le rôle d'espion et d'agent provocateur. Les débats furent solennels. Le procureur général de Poitiers, M. Gilbert-Boucher, soutenait l'accusation. Berryer subjugua, convainquit, attendrit le jury, la cour, les témoins, les accusés et le parquet lui-môme. Il pleura, il fit pleurer la Vendée. 11 arracha à l'échafuid ou à rignominie du bagne neuf têtes innocentes. Ce fut une oxation indescriptible, et, chez les paysans, une ivresse inexprimable : les uns se prosternaient à ses genoux, les autres se jetaient dans ses bras.

Le soir, dans une maison amie, mon père fut présenté à Berryer, qui lui remit, avec un mot gracieux, son portrait, une lithographie, que j'ai encore sous les yeux en écrivant ces lignes. Combien de fois, pendant mon enfance, mon père n'est-il pas revenu sur ce procès de Fontenay-le-Comte.^ J'ai été élevé par mes parents dans le culte de Berryer^ — et cela ne m'a point passé. Quatorze ans ■ s'étaient écoulés depuis le mois de février i832, lorsque, dans l'hiver de i846, je reçus de mon père une lettre oi^i il me disait : « L'affaire de la succession D... sera plaidée mercredi prochain, M. de M... veut absolument que je l'accompagne à Poitiers: j'arriverai donc dimanche et te ferai sortir. Gomme tu le sais, c'est M. Berryer qui défendra les intérêts de M. de M... J'espère que M. Ménard te permettra d'assister avec moi aux audiences... »

Mon père et son ami M. de M. . . descendirent à Y Hôtel de France, dont le propriétaire, M. Bouchardeau, était renommé dans tout le Poitou pour l'excellence de ses pâtés de perdrix et de bécasses. Berryer avait retenu un

appailcmonl an même holei, si bien que, pendaul f|iMtre jours, je ne le quittai pour ainsi dire pas.

Le matin. M. de M — mon père et moi, nous raccompagnions dans le trajet de rH(jtel de France au Palais de Justice. Les rues étaient pleines de curieux, avides de contempler Tillustre orateur et qui s'émerveillaient de lui voir porter un manchon, comme les dames de la ville. Chaque soir, après son dîner, qu'il prenait seul, il descendait dans le salon occupé par M. de M — el II nous tenait jusqu'à onze heures sous le charme de sa parole. De VAJfaire, il n'était jamais dit un traître mot. Berryer ayant fait défense expresse à son client de mettre ce sujet sur le tapis. On causait donc de la ^ endée, de la duchesse de Berry, des événements de i832, auxquels M. de M..., tout jeune alors, avait pris part. A ses récits, Berryer mêlait de temps en temps une citation de \ irgile et d'Horace, et dans ces moments-là il semblait s'adresser surtout au pauvre petit rhétoricien que j'étais. M. de M..., grand chasseur devant le Seigneur, était depuis longtemps brouillé avec Horace aussi bien qu'avec \ irgile, et mon père, de son côté, ne connaissait plus guère, en fait de classiques, que les Codes annotés de Rogron et le Dictionnaire du Notariat du président Favard de Langlade. Pour moi, je sortais de ces soirées de l'hôtel Bouchardeau en me disant déjà ce qu'écrira un jour Jules Janin : « J'ai vu, j'ai entendu cet admirable el channant Berryer ■ . "

Les débats de l'affaire cependant allaient commencer. Elle était d'une importance exceptionnelle. Outre les intérêts pécuniaires considérables qui s'y rattachaient,

I. Correspondance de Jules Janin, p. jÔb. Lottre au prince Galitzin.

elle soulevait une question d'Etat, de sorte que la Cour siégeait, toutes Chambres réunies, le premier président et tous les conseillers en robe rouge.

En première instance, devant le tribunal civil de Niort, malgré le talent et la science de son avocat, M. Abel Pervinquière, M. de M... avait perdu son procès. Berryer était donc appelant et, à ce titre, devait parler le premier. 11 se borna à un exposé des faits de la cause, très simple, très net, très clair, mais sans mouvements oratoires, sans" éclats d'éloquence, sans phrases et presque sans gestes. Sa plaidoirie avait duré moins d'une heure. Quand il se rassit, ce fut dans toute la salle, magistrats, membres du barreau, simples auditeurs, ce fut une surprise attristée, une déception profonde, une véritable stupéfaction. Je levai les yeux sur M. de M... et sur mon père. M. de M... avait peine à contenir sa colère; mon père avait peine à retenir ses larmes.

Après une courte suspension d'audience, la parole fut donnée à l'adversaire, un fort en thème... et en droit, doyen de la Faculté et bâtonnier de l'Ordre, M. Calmeil'.

1. M. Caliiieil avail un frère, médecin de liiospice de Chareulon, qui était alors presque célèbre et dont Louis Veuillot parle eu ces teruies dans ses Libres Pemeurs : « L'un des principaux médecins d'une de nos grandes maisons de fous a trouvé enlin l'explication de certains problèmes moraux qui l'avaient toujours inquiété. 11 est sur, il est convaincu, il s'est prouvé que tous les grands hommes, tous les saints, tous les martyrs, furent des hallucinés. Voilà sa synthèse philosophique et son origine de tous les cultes. A l'appui de ses découvertes, il cite surtout Jeanne d'Arc; c'esl quasi la pierre angulaire de son système. La bergère de Vaucouleurs était, selon lui, une fille mal portante. De là ces voix qui lui parlaient, celte mission qu'elle cro\ait avoir reçue, ce courage extravagant dans le combat, cette foi dans les supplices. Si Jeanne d'Arc avait joui dune santé régulière, elle n'aurait pas sauvé la France. — 11 a imprimé tout cela sans perdre sa place, et au contraire, on s'étonne plutôt qu'il ne soit pas devenu médecin en clief, car son livre lui a fait grand Jionneur dans la littérature et dans les académies. "

Il s'appliqua de son mieux, entassant arguments sur arguments, textes sur textes, arrêts sur arrêts. Au bout (le trois heures, il déclara n'avoir point tout à fait terminé et demanda la remise au lendemain.

Nous sortîmes du Palais la tête basse, le front triste, ne comprenant rien à la bonne humeur de Berryer, qui nous regardait en souriant. Ce jour-là, contrairement à la règle qu'il avait lui-même fixée, il voulut dîner avec son client. Lui prenant les deux mains : a Mon cher ami, dit-il, si je n'étais pas venu ce soir, vous n'auriez même pas touché aux excellents pâtés de ce brave M. Bouchardeau. Je veux, au contraire, que vous mangiez de bon appétit. Ce que je vous ai dit à Paris, lorsque j'ai accepté de me charger de votre cause, je vous le répète avec une confiance plus grande que jamais : votre procès, vous le gagnerez. — Et maintenant, mes amis, à table! »

Le lendemain, le doyen-bâtonnier occupa toute l'audience. C'était le mercredi; le jeudi, sous prétexte de se résumer, il parla encore pendant plusieurs heures. A peine avait-il fini que Berryer se levait.

« Maître Berryer, lui dit le premier président, la Cour va renvoyer rafîaire à demain, ce qui vous permettra de ne pas scinder votre réplique. » La pendule de la salle, à ce moment, marquait quatre heures. — (( Si la Cour, répondit-il, veut bien m'accorder une demi-heure, une demi-heure seulement, cela me suffira. Je suis attendu à Vannes, pour une affaire d'assises dont la date ne se peut remettre. Je désirerais pouvoir partir ce soir. » Le coup, cette fois, était trop rude pour que M. de M... le pût supporter. 11 allait faire un éclat, et mon pauvre père eut beaucoup de mal à l'en empêcher. Le public

18 MES SOUVKMRS

s'agitait, les avocats et les avoués se regardaient, le premier président lui-même paraissait confondu. L'étonnement était au comble. Comment, en une demi-heure, renverser cette forte et solide plaidoirie qui avait duré trois jours? Comment, en trente minutes, démolir cette épaisse muraille bâtie à chaux et à sable!' — Cependant Berryer parlait, sa voix harmonieuse et puissante remplissait sans eflbrt l'enceinte de la grande salle. Il avait demandé à son avoué un exemplaire du Code, il avait lu un tout petit article, puis, du ton le plus naturel, en toute simplicité : « Messieurs de la Cour, avait-il dit, ma cause est gagnée. » Et elle l'était en effet. Point n'avait été besoin de démolir le mur: il lui avait suffi de quelques paroles pour montrer que ce mur, s'il possédait toutes les qualités, avait pourtant un défaut capital : il était en dehors du vrai terrain du débat, à côté de la question. Cinq heures sonnèrent: peu de minutes après, Berryer se rasseyait, ayant porté la conviction dans tous les esprits. — Quinze jours plus tard, la Cour rendit son arrêt : M. de M... gagnait son procès sur tous les points.

Dans la soirée, tandis que sa chaise de poste, attelée de quatre chevaux, attendait dans la cour de ï Hôtel de France, Berryer fit afîectueusement ses adieux à M. de M... et à mon père. Je me tenais un peu à l'écart. 11 me fit signe d'approcher, me dit quelques paroles et m'embrassa sur les deux joues, à la vendéenne. C'est un des plus chers souvenirs de ma vie.

lY

\ ers ce même lemps eut lieu ma première rencontre avec Paul Kéval. En revenant de vacances, au mois d'octobre i8/i5, j'avais rappoité au collège une grosse malle contenant des vêtements et des objets divers, pots de confitures, tablettes de cliocolat, pâtés de lièvres et de perdrix, qui n'étaient pas de chez Bourhardeau, quelques livres et trois ou quatre paires de souliers. La plus neuve était enveloppée dans un vieux numéro de YEstafeftc, journal des j(nirnnn.r' , que j'eus bien soin de ne pas déchirer. ISEskifelle était une feuille politique qui vivait de reproductions, empruntant à ses confrères les prenner-Pitris du malin, et, pour ses feuilletons, les romans de l'année précédente :

Des spectacles d'iiier affiches décliirées!

Mon numéro renfermait un feuilleton des Mystères (te Londres, parus en i8/i/i dans le (Courrier français, sous le pseudonyme de Sir Francis Trolopp, qui cachait le nom de Paul Féval, alors à ses débuts. Ce feuilleton, oh l'auteur mettait en scène avec humour Tliiandais Bob Lantern, je le déxorai, je le relus plus de vingt fois, essayant de deviner ce qui précédait et ce qui devait suivie, faisant à mon tour, non plus ma tragédie, mais mon roman de collège.

Plus tard, beaucoup plus tard, en 1877, je pubhai dans la Revue de Bretagne et de Vendée quelques pages sur Châteaiipaiwre , que Féval venait de faire paraître dans

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