Victor Hugo et son temps, loc. cit
le moment de faire apparaître le marquis. — un marquis
Qui n'a pas dit son nom et qu'on n'a pas revu,
mais qui a trouvé le temps cependant de dire à la cantonade : « Mademoiselle Trébuchet, je suis votre cousin. »
Je Tai dit en commençant : en t856. j'étais très jeune, très lîugolâtre... et un peu gobear. Je ne soupçonnais pas les singulières habiletés dont le grand poète était depuis longtemps coutumier. Je pris donc au sérieux et ce marquis pour rire et sa lettre et la réponse de Victor Hugo, si bien qu'un beau matin je me laissai aller à écrire une Réplique du marquis du C... d'E... à M. Victor Hugo. Elle était en vers, tout naturellement, et, ma foi. la Aoici :
Non, je ne suis pas mort. J'ai reçu votre lettre, Et si vous voulez bien, monsieur, me le permettre, J'essaierai d'y répondre, et d'y répondre en vers. J'en compose parfois sous mes ombrages verts ; Au fond de mes grands bois je courtise la Muse : Il faut bien, après tout, que le Marquis s'amuse! J'ai cultivé longtemps les bouquets à Chloris, Et j'ai fait un rondeau qui courut tout Paris. Boulflers prisait assez mes quatrains; pour mes fables, Ce bon monsieur les trouve fort passables. Aujourd'hui c'est à vous que je m'adresse... Hélas ! Mes vers vous paraîtront bien faibles et bien plats! Lisez-les cependant : indulgent comme un maître, Après les avoir lus, vous vous direz peut-être : — (( Encor qu'ils ne soient pas toujours d'un goût exquis. Ce sont d'assez bons vers... pour des vers de marquis! »
Donc, nie voici, monsieur, descendu dans l'arène
Où votre poésie est toujours souvciaine.
Sans force, mais sans peur, j'ose braver les coups
D'im lutteur énergique et puissant comme vous,
Et qui sait? Vous avez un immense génie.
Une verve indomptable, luic grâce infinie;
Votre slroplie éclatante, au front ])aré de fleurs.
Eblouit tous les yeux de ses vives couleurs;
Vous rimez à coup sur mieux que le grand Corneille.
Avec une richesse à nulle autre pareille.
Toutes ces qualités me manquent, je le sens,
Et pourtant, si j'en crois quelques hommes de sens.
Je puis, même à mon âge, allYonter votre escrime :
A défaut de génie et de verve et de rime,
J'aurai pour moi, j'aurai peut-être... la raison.
Vous me dites : — Marquis, j'avais pour horizon, Autrefois, le couchant; aujourd'hui, je regarde L'aube, cjui fait pâlir la nuit sombre et hagarde. A quinze ans, me cachant l'histoire, on me parquait Entre les ipiatre murs du Père Loriquel'; En ce temps-là, c'est vrai, j'étais bon royaliste; Me voici maintenant jacobin ; c'est fort triste. Mais qu'y faire? La faute en est à l'univers, A l'azur, au printemps, aux vallons, aux prés verts, A la brise qui souffle, à l'astre qui scintille. Au ruisseau qui murmure, à la rose qui brille. « J'ai lu partout grandeur, vie, amour, liberté, « Et j'ai dit: Texte: Dieu; contresens: Royauté. »
Certes, vous êtes fort, monsieur, sur le langage Qui des arbres, des fleurs et des champs se dégage. Ètes-vous sûr pourtant que votre version Rende bien tous les mots de la création P Entre nous, vous semblez assez mal la traduire. Alors que vous venez, par exemple, nous dire : — L'oiseau, la nuit, le lys déposent tous les trois Contre votre vieux trône et ses prétendus droits-. —
Cloitré dans Loriquet et muré dans Laharpe.
{Conlemplations, 11. p. (S6.)
... J'écoutais, comme des témoignage?, L'oiseau, le lys, l'eau vive, et la nuii qui tombait.
(Contemplations, II, p. 88.)
Eh quoi! serait-il vrai? Le lys, le lys lui-même Se dresse contre nous et nous crie : Anathème! Pour moi, je n'en crois pas un seul mot, et je sens Que vous avez fait là, monsieur, un contresens.
Non content de traduire, écolier solitaire,
Le langage des (leurs, vous allez, sombre, austère.
Méditant sur le sort des cailloux ténébreux.
Tous plaignez leur destin et vous pleurez sur eux,
Vous les sentez parfois frémir à votre approche;
Parfois, d'un ton ému, vous dites à la roche:
Qui donc es-tu? — Je suis Charles Neuf. — Bien. Et toi,
Vieux rocher, dont le-front répand au loin l'effroi? —
Et cet affreux rocher dit : Je suis Louis Onze!
C'est ainsi que pour vous, tout, le marbre et le bronze,
Et les champs et les fleurs, et les bois et les loups,
Tout condamne les rois, tout, jusques aux cailloux!
Mais ne voyez-vous pas que ce nouveau système '
Se retourne aisément, monsieur, contre vous-même?
Et tenez, l'autre jour, j'ai trouvé dans un bois
Un loup qui, sauf erreur, était Collot-d'Herbois.
Hier encor j'allais, sur les bords de la Loire.
Lorsque soudain mon pied heurte une pierre noire
Qui résiste, me blesse, et se met à crier:
— Faites attention, morbleu! je suis Carrier!
A côté de Carrier, j'avise une autre pierre
Et je lui dis: Qu'es-tu? — Moi, je suis Robespierre! —
Ahl croyez-moi, laissons dormir en paix Et les sombres rochers et les cailloux épais. N'allons pas évoquer, du sein de leurs ténèbres. Ces tribuns abhorrés ou ces princes funèbres, Princes, tribuns abjects, dont le nom llétrissant Semble exhaler encor comme une odeur de sang! Quel parti se peut dire exempt et pur de crimes? Tous comptent des bourreaux, hélas! et des victimes. Oublions! oublions! Qu'un pardon généreux Efface dans les cœurs ces souvenirs affreux.
I. Voyez principalement, sur ce nouveau système, qui n'est autre que le vieux système de la métempsycose, les deux pièces : Pleurs dans la nuit et Ce que dit la Bouche d'Ombre {Contemplations, 11, p. 2o5 à 287 et 347 à 384).
Mais VOUS continuez, monsieur, et vous nie dites:
— J'ai lu, marquis, j'ai lu ces annales mauililes, Sombre histoire où l'on voit la pâle Royauté Grandir, avant toujours le crime à son côté. Oui, votre Royauté, c'est le gibet sinistre,
C'est le billot, la roue et Véchafaiid ministre^.
Oui, c'est bien tout cela! mais de plus c'est aussi
La défaite et la honte, et Rosbach et Crécy''^! —
Et moi, je vous réponds, monsieur: — Non. C'est la gloire!
C'est le drapeau du preux, l'honneur et la victoire!
C'est Marignan, c'est Lens, et Fribourg et Rocroy,
La Marsaille et Fleurus, ÎNordlingue et Fonlcnoy!
C'est Bavard, c'est Gaston, le héros de Ra venue.
C'est Condé, Catinat, Luxembourg et Turenne.
Ce sont tous ces héros, nobles cœurs, esprits droits,
Aimant d'un même amour et la France et ses Rois!
Après tous ces grands noms, honneur de notre histoire,
Les vôtres sont encor bien dignes de mémoire,
0 vous qui défendiez le trône à son déclin.
Vous, Lescure, Bonchamps, La Rochejaquclein,
Stofflet, Cathelineau! Qui pourra nous redire
Vos généreux élans, votre pieux martyre.
Celui de vos soldats, sublimes paysans.
Qui livraient, pour leur Foi. des combats de géants:'
Ah! quelqu'un l'aurait pu ! C'était le grand poète,
C'était le doux enjant, droit et pur, simple, honnête ?,
Qui ravissait le monde étonne par ses chants
Si nobles et si beaux, si purs et si touchants;
— Qui nous montrait le ciel entr'ouvert, et les anges Accueillant au milieu de leurs saintes phalanges
Le fils du roi martyr; — dont les strophes en deuil Honoraient de Berri le funeste cercueil,
— Et qui, sur le berceau d'un nouveau Fils de France, Faisait monter au ciel un hymne d'espérance!
Ah! ces jours, dites-vous, ces jours sont loin de moi! Mon Dieu, si j'ai crié jadis : Vive le Roi!