‹ Mes souvenirsChapitre 70 sur 113 · I. Contemplations, II, p · texte numérisé non relu

I. Contemplations, II, p

MA Première he:<contre avec victor higo 275

Ah! puissic/.-voiis bientôt revenir vous asseoir! N ous resterez longtemps sous mon toit. Cha(iue soir. Nous causerons, ainsi qu'avant mil huit cent trente. Nous parlerons de vous, de vos vers, des Quarante, Des amis d'autrefois, des jours purs, éclatants, Où la gloire éclairait votre front de vingt ans De ses rayons plus doux que les feux de l'aurore; Mon temps où sans succès, dans les tournois d'Isaurc, •le descendais souvent (je le confesse ici , Tandis que votre Muse, écartant le Souci, (lueillait à pleines mains les Lys, les Éijlantines: Nous parlerons surtout des chères Feuillantines^, Et votre noble mère, assise dans les cieux, Et sur vous et sur moi reposera ses yeux!

Mil

Mon épître était faite depuis plusieurs mois, lorsque je me décidai à l'envoyer à Victor Hugo, qui venait de s'installer somptueusement à Hauteville-House, dans cette île charmante de Guernesey, que j'appelais na'ivement un roc désolé. Huit jours après je recevais la lettre suivante:

Guernesey, ffaiileville-House, ô juillet 1857 .

t( n est bien tard, monsieur, pour vous parler de (( votre spirituelle épître au nom de mon cieux parent a M. du C... d'E... — Mais vos vers sont de ceux qui \i- « vent, et il est toujours temps de vous en remercier. u M. du C... avait de l'esprit, vous en avez comme lui, « plus que lui peut-être; quant à ses convictions que « vous partagez, je les honore en vous comme je les (( respectais en lui. Le progrès m'a détaché des vieux (( autels, mais je n'ai pas dans l'âme une pensée amère

I. Voir, dans Les Wiyons et les Ombres, la pièce : Ce qui se passait aux Feuillantines vers IH'J3, et dans Les Contemplations, la pièce intitulée : Aux Feuillantines.

(( pour ceux qui s'y agenouillent encore avec loyauté « et foi. Un jour, quand la pleine lumière sera faite, (( toute erreur ayant disparu, toute haine disparaîtra. (( C'est dans ce calme azur de l'avenir que je tâche de (( vivre dès à présent.

« Je ne m'arrête donc pas aux détails qui pourraient, (( çà et là, dans votre remarquable épître, me causer « quelque étonnement, et c'est fort cordialement que « j'accepte, monsieur; votre cordial serrement de main.

(( \iCTOR Hugo ».

Je ferai ici une seule remarque. Victor Hugo n'a plus en face de lui le public; il s'adresse à un a simple bachelier », à un obscur étudiant. C'est égal; dans cette lettre particulière, mais qui peut un jour être publiée, il ne néglige pas de glisser un mot sur sa prétendue parenté avec le marquis du C. d'E... C'est un jalon de plus, si faible soit-il, sur la route qui doit le conduire à faire des Trébuchet une famille de vieille aristocratie.

Quoi qu'il en soit, le marquis, s'il ne fut pas le moins du monde, le « cousin » de la mère du poète, n'en a pas moins existé. Il s'appelait, de son vrai nom, Charles-Louis-Alexandre^ marquis de Coriolis d'Espinouse. Issu d'une des plus anciennes familles de Provence, il était né à Marseille, le 19 septembre 1770. Il fit ses études à Juilly, se livra, au sortir du collège, à ses goûts littéraires et devint bientôt l'ami et le disciple de Jacques Delille. Plusieurs écrits de lui furent insérés, sous l'Empire, dans divers recueils. L'un d'eux, la Messe de Minuit, parut dans le Mercure et fut reproduit dans le Journal des Débats.

Quand vint la Restauration, il se signala par l'ardeur

MA l'RKMiÈRE RENCONTRE AVEC VICTOR HlOO 277

de son royalisme et prit rang parmi les ( liras. De 1818 à 1820, il collabora au Conseroaleur de Chateaubriand et devint Tintime ami de l'abbé de Lamennais, Tun des principaux réda( teurs. Dans la Correspondance de ce dernier, on ne trouva pas moins de ()7 lettres adressées à M. de Coriolis d'Espinouse par Tauteur de Y Essai sur l' Indifférence. On y trouve également sept lettres du marquis, moins éloquentes sans doute que celles de l'abbé, mais très vives et très spirituelles. Nul doute que M. de Coriolis n'ait connu le jeune Hugo à l'époque où celui-ci publiait avec ses frères, Eugène et Abel, le Conservateur littéraire, qui était comme une annexe du Conservateur politique, comme la petite barque à côté du vaisseau de haut bord.

Le marquis de Coriolis est mort dans la nuit du 7 au 8 janvier i84i. ^oici la lettre que Lamennais écrivit en cette occasion au fds de son vieil ami :

Sainte-Pélagie, J 9 janvier IS^I.

« J'étais loin de m'attendre, monsieur, au funeste (( événement qu'un billet de M. de VitroUes m'annonça, (( il y a quelques jours, dans ma prison'. Si j'avais pu « concevoir une crainte de ce genre, j'aurais certaine- « ment essayé, malgré les embarras de mon procès, u de revoir encore une lois l'ami si constant et si bon u que je ne cesserai jamais de regretter. Croyez, mon- « sieur, que personne ne s'associe plus vivement que « moi à votre douleur. Plus vous avez vu longtemps, <( et de près, celui qui en est l'objet, plus elle doit être

I. Lamennais purgeait alors, à Sainte- Pélagie, la condamnation à une année de prison et à 2 000 francs d'amende, prononcée contre lui, iC 2O décembre i84o. par la cour d'assises de la Seine, à raison de la publication de sa brochure intitulée : Le Pays et le Gouvernement.

(( profonde. Ses aimables et solides qualités ne sau- « raient s'effacer de la mémoire d'aucun de ceux qui (c ont eu le bonheur de le connaître, et je compterai (( toujours parmi les circonstances les plus heureuses (( de ma vie, qui n'en offre pas beaucoup de sembla- « blés, les douces relations qui, pendant vingt ans, (( ont subsisté, sans nuages, entre monsieur votre père « et moi ; ce sont des pertes qui no se réparent pas. (( Mais si elles augmentent la tristesse du vieil âge, « elles font aussi qu'on en prévoit le terme avec une (( espérance de joie.

« Veuillez, vous et monsieur votre frère, recevoir, a monsieur, l'assurance de mes sentiments affectueux (( et dévoués. ^^ p Lvmennats »'.

Avais-je tort de dire, comme je l'ai fait plus haut, que la lettre soi-disant écrite à M. Victor Hugo par le marquis de Coriolis d'Espinousc, en iSW, était une pièce fausse, fabriquée par le poète pour les besoins de sa cause .^ Gomment M. de Coriolis l'aurait-il écrite, cette lettre de 186O, puisqu'il était mort en i8/ii, dans la nuit du 7 au 8 janvier? Cette simple date suffit, comme une piqûre d'épingle, à dégonfler le ballon si laborieusement préparé par l'auteur des Contemplations ; elle met à néant sa double piétenlion, d'avoir été républicain dès i8/iG. et de se rattacher par sa mère, Mlle Trébuchet, à une antique famille, à une famille de marquis, a Tel, comme dit Merlin, [cuide engeigner autrui, qui souvent s'engeigne soi-même ».

Victor Hugo s'est pris lui-même au (( Trébucliet ».

I. Correspondance, de F. Lamennais, publiro par E. D. I'^ougues. l. I'', p. 118.

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