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Lettres de Berryer et de Prévost-Paradol. — Aurélie. Sainte-Beuve monte sur ses grands chevaux et m'accuse d'injurier l'univers. Comment je figure dans les Jeudis de Madame Charbonneau. Lettres d'Armand de Pontmartin. — Le Journal des Débats en 1862. Triolets d'antan. — L'Académie française et l'Eloge de Chateaubriand. M. de Montalembert et M. Désiré Nisard. Lettres de Victor de Laprade. Lamartine et son retour au principe de la monarchie traditionnelle et légitime. — Les Poètes lauréats de l'Académie Jranraise. Le concours de 1817. Lettre de Sainte- Beuve. — M. de Falloux et le château du Bourg-d'Iré. L'Union de l'Ouest. — Mes chansons politiques, le préfet de police Pietri et le tribunal correctionnel de la Seine.
On a vu, dans le précédent chapitre, les lignes que j'ai reçues de Victor Hugo. Mes articles de la Revue de Bretagne m'ont valu beaucoup d'autres lettres. Je ne les reproduirai pas. Je ferai cependant une exception pour celles qui me furent adressées par Berryer et par Prévost-Paradol.
Au mois d'octobre 1860, parut une brochure anonyme, Le Ministère public et te Barreau, leurs droits et leurs rapports. Elle avait pour auteur M. Henry Moreau, l'un
des secrétaires de Berryer, et ce dernier la fit précéder d'une Iiitrodiiciion, dont voici la fin :
(( Pour moi, bientôt vaincu par fâge, il s'en va temps « que je me retire de ces nobles combats, et que, di- « sant comme Entelle : Artem ceshisqiie repono, je dé- (( pose mon chaperon sur des épaules valides, aptes à (c soutenir le poids des labeurs et les fatigues de la u lutte. Je dirai à mes jeunes confrères : Demeurez a fidèles aux grandes traditions et aux prérogatives de (( notre ordre; au milieu de la division et du désordre « des esprits, restez inébranlablement attachés au culte (( de la vérité, de la justice, de la liberté, de l'honneur; « mettez au service de vos clients une volonté ferme et « toute la vigueur de votre esprit; fermez vos généreux (( cœurs aux suggestions de l'intérêt personnel, le plus (( décrié, mais le plus inévitable des trompeurs: luttez vail- (( lamment contre les pouvoirs arbitraires; déjouez par (( la sincérité et les clartés de votre conscience les arti- « fîces de leurs lois ; que vos droites intelligences ne se (( laissent point abattre ou décourager par les longs suc- (( ces de l'imposture. Qu'importe que, pour ces nobles « œuvres, la vie se consume en efforts impuissants, si « l'on garde jusqu'à la dernière heure le plus précieux (( de tous les trésors, la juste satisfaction de soi- (( même? »
Je rendis compte de cette publication et j'envoyai mon article au grand orateur, qui me fit l'honneur de me répondre :
u J'ai reçu ici, monsieur, en même temps que votre (( lettre, le numéro de la Revue de Bretagne que vous (( avez eu la bonne grâce de m'envoyer; veuillez en « agréer mes remerciements. Je vous suis très obligé
y\\ PREMIÈRE RENCONTRE AVEC S AINTK-RE T VE 281
(( des éloges que vous avez accordés à cette petite préu face qui était presque entièrement dictée par l'écrit u même eu tète duquel ou la placé. Je vous suis suret tout reconnaissant du bienveillant souvenir que vous <( avez gardé des courts moments où j'ai eu l'honneur « de vous voir. Je n'ai pas non plus oublié cette entrea vue: votre nom, le respect que j'ai depuis de longues (( années pour votre famille et ce que m'ont dit de vous u tous mes amis de Bretagne me rendront toujours pré- « cieuses les occasions qui me seront données d'être en <( relation avec vous.
(( Recevez, je vous prie, mes compliments affectueux « et veuillez me croire votre tout obéissant serviteur.
(( BERinKH.
« Augerville-la-Rivière, i" décembre 18G0. »
Dans ma Chronique de novembre 18G2, à l'occasion du second volume des Essais de politique et de littémtnre, de Prévost-Paradol, j'avais célébré, comme de raison, le talent, la verve, le libéralisme du brillant écrivain qui allait être, deux ans plus tard, le Benjamin de l'Ac^idémie '. 11 m'en remercia en ces termes :
« Paris, "21 novembre /<SV>'?, « Monsieur,
« J'ai lu avec une vive émotion l'article et la lettre « que vous avez eu l'aimable pensée de m'adresser. Je u ne suis pas seulement touché, veuillez le croire, de ce a qu'il y a de personnel pour moi dans ce que vous avez
I. Prévost-Paradol fut élu le (i avril i8t'»5, en remplacement de M. Ampère. Il n'avait que 35 ans.
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« écrit, bien que je n'y sois niillemenl insensible, mais « la générosité courageuse des sentiments que vous (( exprimez, votre amour sincère pour la liberté dans un « temps où ceux qui prétendent Faimer se divisent si « aisément devant l'ennemi commun, enfin l'honnêteté (( communicative de toutes vos paroles, tout cela m'émeut « et m'enchante beaucoup plus que mon propre éloge. (( Je suis bien fier de voir mon nom associé à de telles (( opinions et à une telle conduite ; mais je crains que u votre Revue n'en porte la peine; parler de liberté ou <( louer mes écrits sont deux choses aujourd'hui assez a périlleuses. Aous verrons pourtant des jours meil- « leurs; j'ai senti plus que jamais en vous lisant que « notre pays n'était pas fait malgré les apparences pour (( une éternelle servitude; il renferme encore trop (( d'esprits sensés et de nobles cœurs. — Je serais bien (( heureux, monsieur, de vous voir à Paris si une bonne a occasion vous y amenait et je vous prie d'agréer, en « attendant, l'expression de ma gratitude et de ma (( sympathie.
(( Prévost-Paradol. »
Quelques mois auparavant s'était produite ma première rencontre avec Sainte-Beuve.
Le 3 février 1862, l'auteur des Lundis publia, dans le Constitutionnel \ une étude sur Armand de Pontmartin.
2. Après avoir commencé la série de ses Lundis au Constitutionnel en octobre 18/19 ^^ après cire passé an Moniteur à la fin de iSôn, Sainte- Beuve était rentré au Constitutionnel en septembre i8(n.
MA l'MKMIKRK HKNCdNTRE AVKC S AINTK-BE l" Vf: 283
11 Y parlait longuement du critique littéraire et du romancier, et en particulier de Tune de ses nouvelles, A lire lie :
« Aiirclie, disait-il, est une nouvelle qui débute d'une a manière agréable et délicate. Il y a une première H moitié qui est cliarmante. Cette jeune enfant de dix à « onze ans, amenée un matin au pensionnat par une (i mère belle, superbe, au front do génie et à la démar- (( che orageuse, le peu d'empressement de la maîtresse « de pension à la recevoir, la froide réserve de celle-ci a envers la mère, son cliangement de ton et de senti- (( ment quand elle a jeté les yeux sur le front candide « de la jeune enfant, les conditions qu'elle impose, puis « les premières années de pension de la jeune fdle, ses (( tendres amitiés avec ses compagnes, toujours comu mencécs vivement, mais bientôt refroidies et abanu données sans qu'il y ait de sa faute et sans qu'elle se H rende compte du mystère ; l'amitié plus durable avec a une seule plus âgée qu'elle et qui a dans le caractère (( et dans l'esprit plus d'indépendance que les autres : « tout cela est bien touché, pas trop appuyé, d'une (( grande finesse d'analyse. On devine bientôt le secret : la (c mère d'Aurélie, séparée de son mari par incompatibilité « d'humeur et par ennui de se voir incomprise, est une c( personne célèbre qui a fait le contraire de ce que a Périclès recommandait aux veuves athéniennes, qui a (( fait beaucoup parler d'elle, qui a demandé à ses « talents la renommée et l'éclat, à ses passions les émo- (( tions et l'enivrement à défaut du bonheur. La pauvre (i enfant qui ne sait rien, qui ne voit que rarement cette (( mère capricieuse et inégale, pour laquelle, du plus loin « qu'elle s'en souvienne, elle s"est pourtant autrefois
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« prononcée dans le cabinet du magistrat, lorsqu'il lui « fut demandé de choisir entre elle et son père, la « pauvre Aurélie arrive à l'âge de dix-sept ans sans (( s'être rendu compte des difficultés de sa destinée. Elle (( aime le frère de son intime amie Laurence, Jules (( Daruel. un gentil sujet, qui vient d'autant plus sou- « vent visiter sa sœur qu'il ne la trouve jamais sans « Aurélie. Ce jeune homme est avocat, il a des succès « et voit déjà s'ouvrir devant lui une honorable et bril- « lante carrière. 11 a pour tuteur M. Marbeau, un grave « conseiller à la Cour royale, celui même dans le cabiu net duquel, bien des années auparavant, s'est con- « sommée à l'amiable la séparation du père et de la « mère d' Aurélie. Un jour, un soir d'été, que M. Mar- « beau est venu à la pension, il y rencontre Jules, son « pupille qui s'y trouvait déjà en compagnie de Lau- (( rence et d' Aurélie ; ils sont tous dans une allée du « jardin à jouir de la beauté et des douceurs de la saison « en harmonie avec les sentiments de leurs cœurs. (( Aurélie n'a jamais été plus belle ; Jules n'a jamais été « plus amoureux; M. Marbeau semble lui-même sourire « et prendre part à leurs espérances. Tout d'un coup, au (( tournant d'une allée, Aurélie pousse un cri de joie ; (( elle vient d'apercevoir sa mère, cjui, ne Tayaut pas (( trouvée au parloir, s'est dirigée vers le jardin ; mais (( la présence de M"'" d'Ermancey apporte à l'instant du « trouble dans tout ce bonheur. Elle a d'abord reconnu « M. ; Marbeau, l'arbitre de la séparation conjugale, (( celui-ci a repris son front de juge ; la contrainte « succède, un froid mortel a gagné tous ces jeunes (( cœurs. Ce jour sera le dernier beau jour de la vie « d' Aurélie.
« Jusqu'ici, j'en conviens, la nouvelle est parfaite '. » Autant Sainte-Beuve est élogieux pour la première moitié du récit de Pontmartin, autant il est dur pour la seconde, dont il donne, il est vrai, une analyse qui n'est rien moins qu'exacte. Dans la nouvelle, M. d'Auberive, voisin de campagne et ami de M. d'Ermancey, vient lui demander pour son fds Emmanuel la main d'Aurélie. M. d'Ermancey commence par refuser. 11 craint pour sa fdle, pour le mari qu'elle prendra, les propos méchants, les calomnies, suites fatales des désordres de la mère et de son orageuse réputation : il soumet à son ami les scrupules que lui dicte une exquise délicatesse. « Si l'envie et la malice, dit-il à M. d'Auberive, se sont si aisément emparés de la réputation d'Aurélie, c'est qu'Aurélie n'est pas placée dans les conditions ordinaires; c'est que cette réputation leur était livrée d'avance par un implacable souvenir, par une tache ineffaçable... » Il finit cependant par céder aux instances de M. d'Auberive; il consent au mariage de sa fille. « J'y consens, dit-il à son ami... Emmanuel et toi, vous reviendrez dans deux jours. Si vous persistez dans votre demande, j'appellerai Aurélie, et elle prononcera. » Mais Aurélie a tout entendu, et elle refuse d'épouser Emmanuel d'Auberive. — Dans l'analyse de Sainte-Beuve, les choses se passent autrement.
Le célèbre critique — après avoir solennellement déclaré qu'il ne montera pas sur ses grands chevaux — néglige de mentionner le refus d'Aurélie, et il nous montre M. d'Ermancey — lequel a pourtant consenti
Noveaax lundis t. II, p. 18.
au mariage — rejusant sa fille, faisant bon niarehc de son bonheur^ ta réduisant de gaîté de cwiir à l'état de paria pour toute sa vie, faisant le mal par préjugé et par orgueil. Il s'exalte lui-même au tablea,u imaginaire de la conduite qu'il lui plaît d'attribuer à ce malheureux M. d'Ermancey, qui n'en peut mais, et tout à coup, dans un accès d'éloquence qui dut faire tressaillir d'aise les vieux abonnés du Constitutionnel, il s'écrie, non sans avoir préalablement comparé M. d'Ermancey à un a Appius Claudius » : « Odieuse et horrible moralité arisiocrathjue! (( Pauvre Aurélie, qui devrait s'appeler l'Enfant maudit! (( La fatalité plane, en vérité, sur elle comme au temps (( d'Œdipe, la malédiction comme au temps de Moïse et (( d'Aaron. Dans quel siècle l'auteur croit-il donc vivre? « ^ous ne vivons plus sous la loi, mais sous la grâce. (( Le talion est depuis longtemps aboli. Bénies soient les ((. révolutions qui ont brisé ces duretés et ces férocités anti- « ques, sacerdotales, féodales et patriciennes'! »
C'était bien du bruit pour un mariage manqué. Je ne pus m'empêcher d'en faire la remarque. Toujours sous le pseudonyme d'Edmond Dupré, je relevai, dans la Revue de La Borderie-, les inexactitudes de l'article de Sainte-Beuve. Je me risquai jusqu'à dire, comme Marfurius : « Il me semble qu'il n'est pas impossible qu'il puisse se faire que, par aventure, l'illustre académicien ait commis un pas de clerc en montant sur ses grands chevaux. » Ce diable d'homme lisait tout, même la Revue de Bretagne: il me le fît bien voir. Peu de temps après, réimprimant son article, il me consacra