Cinq volumes in
circulation l'anecdote suivante, aussitôt recueillie par tous les biographes du poète. L'Académie, frappée de la gravité et de la beauté des vers inscrits sous le n" i5, allait leur accorder le prix, lorsque plusieurs membres firent observer que le candidat, en se donnant irais instres seulement, s'était moqué de ses juges; il méritait qu'une leçon lui fût donnée, et l'on décida que sa pièce descendrait du premier au second rang. Ce fut en vain qu'il courut, son acte de naissance à la main, chez M. Raynouard; le siège du secrétaire perpétuel était fait, et il ne voulut pas recommencer son travail.
Les choses s'étaient passées tout autrement et. dans ma notice, je les remis au point.
Il est bien vrai que l'Académie n'accepta pas, sans douter un peu de son exactitude, le dire de l'auteur relativement à son âge; mais, bien loin d'y Aoir un motif de refuser au jeune poète la juste récompense à laquelle il pouvait prétendre, elle déclara que, s'il n'avait réellement que quinze ans, c'était pour lui un titre de plus aux encouragements de ses juges'. Un encouragement, voilà donc ce qui fut accordé à Victor Hugo; on ne le fit pas descendre du premier au second rang: on lui assigna d'emblée le neuvième rang, parce que huit autres pièces avaient paru l'emporter sur la sienne. Voici comment les ouvrages distingués par l'Académie furent classés : En première ligne, les deux poèmes de MM. Pierre Lebrun et Saintine; S" l'Épître de Casimir Delavigne; ^^■ les vers de Charles Loyson ; 5" le n'^ 36, « qui paraît être, disait le rapporteur, d'un auteur versé dans l'art d'écrire et qui sait employer sagement les
I. Voici le texte du rapporteur. M. Kaynouard : « ï<i véritablement il n'a que cet âge, l'Académie a dû un encouiageinent au jeune poète. -.
302 MES SOrVEMRS
ressources de la versification »: 6" la pièce de la princesse de Salon-Dyck; 7" et 8"" deux discours en vers, dont l'un était du chevalier de Langeac, déjà couronné en 1768 pour sa Lettre d'un jits parvenu à son père laboureur, et qui avait en 18 17
Treize lustres complets surchargés de deux ans;
o" la pièce de Victor Hugo; lO" une autre pièce portant pour épigraphe ce vers de Racine :
Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres.
L'inexactitude du récit de Sainte-Beuve ne pouvait donc faire doute. En i863, d'ailleurs, avaient paru les deux volume intitulés : Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. Le Témoin, qui n'était autre que le poète lui-même, rapportait, avec force détails, qu'il n'avait envoyé son acte de naissance à M. Raynouard qu'après la séance publique du 25 août 18 17, et non avant, comme l'avait écrit par trois fois le célèbre critique — — ce qui achevait de détruire la version de ce dernier.
Je fis tenir les Poètes lauréats a Sainte-Beuve, qui m'honora de cette réponse ;
« Ce '29 novembre i8(}^4.
« Monsieur,
(( Je reçois vos volumes, nous faisons tous deux de la « biographie, nous nous citons quelquefois ; nous nous « contredisons et nous nous rectifions. Mais dans ces « rectifications, il y a à prendre garde. A ous dites, (( tome I, page 10, que je me suis approprié un mot de (( Daunou. Cela n'est pas. Si vous aviez pris la peine de
MA PHEMIÈRE RENCONTRE AVEC SAINTE-BErVE 303
(( lire mes Portraits littéraires, comme vous avez fait w pour mes Causeries du Lundi, vous auriez vu dans l'un (( de CCS sept volumes, à l'occasion d'un article sur les (( Mémoires de La Fayette que le mot de Daunou n'a été a connu que par moi, à qui il l'a dit, et je l'ai placé dans « une conversation même de Daunou, rapportée et re- (( faite par moi encore de même. C'est là que M. Charles « Labitte l'a vu. Le mot ainsi assuré à Daunou par moi- (« même, par moi seul, j'ai cru pouvoir ensuite m'en a servir à l'occasion comme d'une monnaie courante.
« En ce qui est de la pièce de Victor Hugo qui a con- « couru, mon récit, qui peut bien être inexact, n'est pas « moins autlientique que celui donné par un témoin de la « vie d'Hugo, car le passage a été écrit d'après une con- (( versation directe de Victor Hugo. Ce livre fort curieux a d'un témoin de la vie, ayant été fait d'après des con- (( versations de Hugo, mais n'ayant pas été, je le crois, « revu ensuite par lui \ renferme quelques inexactitudes (( de peu d'importance \ mais que lui-môme n'eût pas H commises et que j'ai pu y remarquer avec certitude.
(( Laissez-moi maintenant vous remercier, monsieur,
(( vous et monsieur votre collègue, de vos obligeantes
u citations et agréez l'expression de mes sentiments très
u distingués.
(( Sainte-Beuve » .
La lettre était un peu aigre-douce. Visiblement, le grand critique n'aimait pas la contradiction. Cela nest
1. Hugo l'a revu et corrigé, et l'a fait entrer dans l'édition définitive de ses Œuvres complètes, en avouant ainsi la paternité.
■2. U renferme, au contraire, des inexactitudes extrêmement nombreuses et dont plusieurs sont de réelle importance. — Voir mes volumes sur Victor Hugo avant 1830 et sur Victor Hugo après 1830.
pas, dit-il assez durement à Toccasion du motdeDaunou. Prononcé par l'ancien conventionnel à propos du parler provençal de Raynouard, ce mot était celui-ci : « Ses compatriotes célèbres, Sieyès, Maury en avaient l'esprit doux; lui, il en a l'esprit rude. » Raynouard avait été couronné en i8o3 pour sa pièce de Sacrale dans le temple d'Aglaure, et j'avais dû lui consacrer une notice. Après avoir rappelé le mot très spirituel de Daunou, j'avais cru pouvoir faire remarquer que l'auteur des Lundis, dans sa Causerie du 6 octobre i85i, l'avait donné comme étant de lui, Sainte-Beuve. Voici comment il s'exprime : « Nul homme distingué ne garda plus que Raynouard le cachet primitif de sa province, de son endroit '. 11 était avant tout de son pays par l'accent. Massillon, Fléchier, Sieyès, qui étaient aussi du Midi, avaient en prononçant l'esprit doux, comme disaient les Grecs ; Raynouard, plus agreste, avait l'esprit rude, quelque chose de fort et de mordant dans la prononciation ^ » Nulle trace de Daunou dans ces lignes; ma légère chicane dès lors n'était-elle pas justifiée ?
Quant à son récit sur le concours de 1817 et sur la pièce de Hugo, Sainte-Beuve se défendait assez mollement, puisqu'il reconnaissait que « ce récit pouvait bien être inexact ». Cinq ans plus tard cependant, il n'avait pas encore oublié cette petite querelle ; il y est revenu en i8()9 dans l'édition définitive de ses Portraits contemporains, où je trouve cette note :
u Je vois que ce récit a été fort contesté dans une (( publication en deux volumes, Les Poètes lauréats de « l'Académie française, recueillis par MM. Edmond Biré