‹ Mes souvenirsChapitre 90 sur 113 · I. Cours familier de liUéralure, Entrelien LXXW · texte numérisé non relu

I. Cours familier de liUéralure, Entrelien LXXW

•j. Edouard jWe/mec/ie/ (1794- 1845), secrétaire du duc de Duras en i8i5, chef de bureau de la Cliambre du roi en i8i4, lecteur de Louis XVIII en 1820. L'Académie franc^-aise lui décerna deux fois le prix de poésie, en 1820 et en 1822. Le 7 mai 1825, il fit représenter au Théâtre-Français une comédie en cinq actes et en vers, L'Héritage. Ses Contes en vers, publiés en 1827, se lisent encore aujourd'hui avec agrément. De i834 à i84i, il dirigea l'importante publication du Plalarque Jrançais, et fut couronné en i84o, par l'Académie pour une Histoire de France en quatre volumes, remarquable par l'élégance du style et l'élévation des sentiments. Ses Matinées littéraires, leçons professées dans ses salons de la rue Duphot, avant d'être publiées en volumes, ont eu un succès de vogue. Pas un de ses auditeurs qui ne se plût à redire, en accommodant à son usage le vers de Malherbe :

Tant le plaisir des jours est en ces Matinées.

qu'une seule fois, à propos d'une conversation entre Louis XVIII et Tempereur Alexandre, tenue à Compiègne le i" mai i8i4. Avant de la reproduire, Mennechet s'exprime ainsi, au tome I de son livre Sei:e ans sous les Bourbons : « L'entretien a duré plus d'une heure. Je n'ai point la prétention d'en savoir tous les détails. Mais un homme que le roi honorait à juste titre de sa conlîance, et pour qui cette entrevue n'a rien eu de secret, a bien voulu m'initier dans la confidence qu'on lui a faite à cet égard. » Après avoir cite ces lignes, j'avais cru pouvoir ajouter : « Les relations personnelles de M. Edouard Mennechet avec M. de Blacas et avec le duc de Duras, premier gentilhomme de la Chambre, dont il fut le secrétaire et l'ami, et son titre de lecteur du roi sous Louis XMII et sous Charles X, donnent, dans celle circonslance, à sa parole, une sérieuse autorité. » Y avait-il là vraiment quelque chose d'excessif?

Si je n'avais cité qu'une seule fois Edouard Mennechet, il m'était arrivé, en mainte rencontre, de m'appuyer sur l'autorité d'Alfred Nettement. Sainte-Beuve proteste : mais son dire ne fait pas que V Histoire de la Reslauraiion, de Nettement, ne soit une œuvre considérable. Elle a été entièrement écrite sur pièces. L'auteur a consulté les documents originaux anglais et allemands, aussi bien que les documents français ; il a eu en mains les Mémoires, alors inédils, du baron de Vitrolles, du général d'Andigné, du baron d'Haussez, du comte de Puymaigre et du maréchal Davout. Les correspondances, les papiers politiques et les notes intimes des principaux hommes d'Etat de la période qu'il avait à raconter, ont été mis à sa disposition, non seulement ceux du comte de Yillèle, du prince de Polignac et du duc Mathieu de

Montmorency, mais beaucoup d'autres : les papiers et les correspondances du duc de Blacas ; la correspondance de M. de Marcellus sur le Concordat de 1817 ; les papiers de M. d'Haussez, qui embrassent toute la Restauration; des notes communiquées par M. le duc des Cars; les papiers de M. de Guernon-Ra n ville : la correspondance' du comte de la Ferronnays, etc., etc. — Lorsqu' Alfred Nettement, à la fin de 1868, présenta son livre au concours pour le prix Gobert, M. Guizot lui écrivit : « Vous avez bien fait de présenter Touvrage à l'Académie pour le grand prix Gobert... Je serai heureux de contribuer à lui faire rendre justice "... » On m'accordera peut-être qu'en pareille matière M. Guizot, plus encore que Sainte-Beuve, était (( un témoin de poids ».

Reste M. Laurentie, que le célèbre critique me reproche (( d'avoir pris pour un des personnages distingués et des noms principaux de la Restauration ». A la page 464 de mon volume, énumérant les noms des poètes, des orateurs, des historiens, des artistes, des philosophes et des publicistes qui se sont fait connaître ou qui ont débuté de 181 4 à i83o, dans cette très longue liste — où n'était pas oublié l'auteur des Consolations — j'avais placé le nom de Laurentie, sans un mot d'éloge, sans phrases. Rien n'expliquait donc le petit accès d'humeur de Sainte-Beuve. Le vrai motif se doit chercher ailleurs, dans Tantipathie qu'inspiraient à Sainte-Beuve le caractère de M. Laurentie, sa vertu et sa piété, sa fidélité religieuse et politique, la dignité de sa vie. Le jour des obsèques de ce grand chrétien, comme son fils arrivait à la maison mortuaire, il enten-

I. Lettre du 3 mars 1869. — Alfred Nettement, sa vie et ses œuvres, par Edmond Biré, page 526.

dit un ouvrier, qui charo-cait des tonneaux sur un haquel, dire à son camarade, en lui montrant le cercueil de l'écrivain exposé sous la porte :

« Cet homme-là, on doit le respecter, car il n*a pas varié une minute dans sa vie. »

Sainte-Beuve enfin — car il faut mettre un terme à ces commentaires — s'étonne que la Restauration soit pour moi « l'objet d'un mile rélrospeclif ! » Admirer, célébrer un gouvernement debout, V Amphilryon oii Ion dîne, voilà qui est bien, qui est naturel! Mais défendre, glorifier rélrospecliremenl un gouvernement déchu, qui ne peut rien pour vous, non pas même vous donner une place de bibliothécaire ou un fauteuil de sénateur, cela ne se comprend plus! C'est pourtant ce que j'avais fait, et je n'ai jamais rien fait avec tant de plaisir. Si mon volume est trop gros, c'est que je me suis complu, pendant de longs mois, à ces vieux souvenirs : j'avais peine à m'éloigner de ces rives oii je me sentais retenu par un invincible attrait, celui des causes vaincues, des grandeurs tombées et des splendeurs évanouies, — ripa' iillerioris amore. J'avais dès lors — et bien plus encore l'ai-je aujourd'hui devant les crimes et les hontes de la République, — j'avais un ciille (puisque le mot a été prononcé par Sainte-Beuve) pour la Restauration, pour cette époque si longtemps calomniée, mais à laquelle l'histoire a enfin rendu justice.

Passionné pour toutes les idées généreuses et pour toutes les nobles causes: mêlant aux progrès de l'industrie et du commerce l'éclat de la poésie et des lettres; servi par des ministres intègres; avec des finances excellentes et de gros excédents de recettes sur de petits budgets: libre à l'intérieur et respecté au dehors; à la

fois pacifique et victorieux : associant aux succès de son drapeau les intérêts de la civilisation, affranchissant les Grecs de la domination des Turcs, et, par la conquête d'Alger, délivrant la Méditerranée des pirates qui l'infestaient; préparant enfin par sa diplomatie l'extension de nos frontières jusqu'au Rhin' : tel était, avec les imperfections, les défaillances et les misères inséparables de toutes les choses humaines, tel était notre pays sous ce gouvernenient réparateur et honnête qui a reçu des contemporains et qui gardera dans l'histoire ce beau nom : la Restauration ; — sous ces princes qui ont relevé la France tombée mourante sur le dernier champ de bataille de l'Empire, qui ont fermé ses plaies, cicatrisé ses blessures, et qui ont acquis le droit de dire de ce grand et cher pays sauvé par eux, ce que disait Paré, dans son vieux et noble langage : Je le pansay. Dieu le guarit.

Toutes ces choses sont passées Comme l'onde et comme le vent.

Comment cela s'est-il fait? Gomment cet édifice, si brillant et si solide en apparence, a-t-il pu s'écrouler subitement, pareil à ce palais des contes arabes disparu en une nuit « de manière qu'il n'en restait pas le moindre vestige? »

Je n'ai point ici à le rechercher, ni à faire la part des fautes de tous, car tous en commirent, le parti royaliste comme le parti libéral, les ministres comme les Ghambres, la presse comme la royauté. Mais puisque je vois, sur mes vieux journaux (va-t-il donc falloir les quitter?) que le conte d'Aladin ou la Lampe merveilleuse a été

Page 1