‹ Mes souvenirsChapitre 91 sur 113 · I. Louis Blanc, Histoire de dix ans, t. I, p. i^g · texte numérisé non relu

I. Louis Blanc, Histoire de dix ans, t. I, p. i^g

mis deux fois à la scène sous la Restauration, la première fois au théâtre de la Gaîté, en i8 17, et la seconde fois, à TAcadémie royale de Musique, en iSa-^t', je demande à tirer du conte une petite moralité.

Aladin et sa femme, la belle Badroulboudour, étaient parvenus au comble de la félicité; leur palais était magnifique et faisait envie à tous les princes étrangers. Certain magicien africain, ennemi d'Aladin et jaloux de son bonheur, se rend dans la ville 011 il habitait, achète une douzaine de lampes de cuivre toutes neuves, propres et bien polies, et se met à crier sous les fenêtres du palais : Oui veut changer de vieilles lampes pour des neuves? Aladin, qui était parti pour la chasse, avait laissé sur une corniche la lampe merveilleuse, source de son prestige et de ses succès; vieille lampe, d'ailleurs, pleine de rouille et passée de mode. Et à ce propos l'auteur fait une rétlexion bien sage : « On dira quWladin aurait dû enfermer la lampe. Cela est bien vrai; mais on a fait de semblables fautes de tout temps, on en fait encore aujourd'hui et Ton ne cessera d'en faire. » Quoi qu'il en soit, une esclave aperçoit la lampe et l'apporte à sa maîtresse, la princesse Badroulboudour, qui l'échange aussitôt contre une lampe neuve, tout heureuse et toute fière de son marché.

Le lendemain matin, le palais d'Aladin avait disparu.

Le jour 011 la France, dédaignant la Iradilion, parce qu'elle était trop vieille et couverte de poussière, l'a

I. C'est dans l'opùra d'Aladin, parole d Etienne, musique de Mcolo, que le gaz fit ses débuts au théâtre (6 février 1822); il prêta ses clartés à la lampe merveilleuse et des quinquets éteints remplaça le^ flambeau .

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échangée conli^e une belle^ révolution toute neuve, n'aurait-elle point, par hasard, commis la môme faute que la princesse Badroulboudour? .

En 1877, j'eus occasion d'envoyer mon volume à un écrivain dont Sainte-Beuve n'a écrit le nom nulle part et qui n'aura sans doute jamais les honneurs d'une thèse en Sorbonne, bien qu'il eût peut-être plus de talent que l'auteur de ]'f>lupté. C'est Paul Féval que je veux dire : que messieurs les professeurs de l'Université me le pardonnent! Dans la seconde partie de ces Souvenirs, je pa^-lerai tout à mon aise de l'auteur du Drame de la Jeunesse et des Etapes d'une conversion. En attendant, je me bornerai à reproduire ici la lettre qu'il m'écrivit au sujet de Victor Hugo ci la Restauration, et pour laquelle je donnerais vingt lettres de Sainte-Beuve. Paul Féval, dans la sienne, me faisait sentir, avec autant de finesse que de bonne grâce, que j'avais accordé une place beaucoup trop large à Victor Hugo; mais, en même temps, que la réfutation de Hugo n'était pas tout mon livre, qu'elle n'en était que le prétexte. Voici cette très jolie lettre :

« Cher confrère el ami.

« Hier, A. de Pontmartin a écrit sur moi vingt lignes « qui m'ont fait honte à force de plaisii*. Comment le « remercierai-je de cela? Un homme comme lui! Il an- <( nonce un article pour samedi. Je veux attendre pour « lui répondre, quoiqu'il ne puisse me donner plus de

(( joie. Que Dieu le bénisse, il a donné sa goutte d'eau à « un pauvre.

« J'ai fini, bien entendu, votre livre dont les poètes (( ont dit :

Toujours ]'ictor Etjo! toujours sa grande image!

( Je ne me souviens plus si je vous ai exprimé cette t drôle d'impression qui me faisait, tout le long de ma

< lecture, opérer malgré moi Vabkdion de ^ ictor Hugo, ( partout, mais partout, si bien que je ne voyais plus ( du tout votre robinet à erreurs, et que votre étude, si ( complètement jolie et digne, se déroulait toute seule

< comme un tableau. Je ne défends pas du tout cette façon de voir, d'autant qu'elle a été involontaire.

< y idole Hugo, mais votre critique ne me gênait pas au

< point de vue de mon amour, car cet amour est plein de colères; non, c'est bonnement une abstraction qui s'est faite dès les premières pages.

« J'ai regardé la Restauration avec ma curiosité de

< vieil enfant ignorant, et j'ai cessé de voir le prétexte ( du livre. Il m'est arrivé de chercher Hugo dans ces

pages qui sont pleines de ses lapsus et de ne l'y point

trouver.

'< Je suis sur que vous ne me croyez pas. Eh

< bien! alors, fâchons-nous! Si votre livre n'avait pas ( ce monstrueux prétexte, au lieu d'être une curiosité,

< il serait une belle histoire. Et je l'ai vu comme cela.

< Et je suis prêt à jurer qu'il n'y a pas là l'ombre de ( ^ ictor Hugo, mais bien une échappée singulièrement

< réussie du paysage parisien sous la Restauration. — Mais les demoiselles les plus pieuses, les plus dévoies, les plus... Oui, monsieur, chantaient VErmiie ou VHermiie

de Sainie-Avelle! a ' Croyez-vous à mon honneur? Je vous rengage. Et les romances de mon jeune temps, cliantées par ces mêmes demoiselles de la Restauration, — à Rennes, — sacrifiaient toutes non pas seulement à V amour, mais aux amours. La note du capitaine de carabiniers est radicalement fausse. Ce qui était guitare n'avait ni sexe ni morale. Je voudrais bien témoigner ma reconnaissance à Pontmartin. Il m'a donné là une poignée de main héroïque. Soyez-en aussi remercié.

«. Paul Féval. »

Quelques années plus tard, je remis mon volume sur le chantier. Je fis, dans la mesure du possible, V ablation de Victor Hugo; je m'attachai à dégager et à mettre mieux en lumière mes légers croquis historiques, et je publiai mon livre, ainsi refondu, sous ce nouveau titre : L'Année 18 17-.

1. « En 1817, dit Victor Hugo, toutes les jeunes (illes chantaient Vllermite de Sainte- Avelle, paroles d'Edmond Géraud. > Après avoir rappelé que ÏHennile de Sainte-Avelle était, non de 1817, mais de 1820, et après en avoir cité quelques vers, j'ajoutais : « Un de mes vieux amis, dont les souvenirs remontent aux premières années de la Restauration, me parlait un jour de la romance d'Edmond Géraud : « J'ai «souvent entendu chanter, me disait-il, VHer mile de Sainte-Avelle, mais « c'était par un de mes oncles, capitaine de carabiniers. » Je crois plus volontiers au capitaine de carabiniers de mon ami qu'aux jeunes filles de Victor Hugo. » (Victor Hugo et la Restauration, p. Uig.)

2. Lu volume in-S", chez H. Champion, éditeur, 9, quai Voltaire. —

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