ARZEW
des discussions perpétuelles, des duels. Trop timide, trop jeune pour tenir en bride ces mauvaises têtes, il vit finalement son régiment en révolte, à propos d'une ordonnance ministérielle qui enlevait aux chasseurs d'Afrique des avantages de solde et de vivres. La mutinerie, qui dura trois jours, faillit entraîner un bataillon de la légion étrangère. On la réprima sévèrement. Le conseil de guerre prononça plusieurs condamnations à mort, dont une fut exécutée. Six capitaines furent mis en retrait d'emploi, pour être repris cependant plus tard. L'animosité alla si loin contre le malheureux colonel, qu'on en vint à suspecter son courage. Le vieux maréchal était navré, et on a prétendu que c'est pour répondre à ses injustes détracteurs que le colonel Oudinot se fit tuer dans la forêt de Muley> Ismaïl, à la tête de ses lanciers. Les chasseurs d'Afrique, en effet à ce moment, comme les chasseurs sous la Restauration, avaient dans chaque régiment le premier et le sixième escadron armés de la lance. Légende! Le colonel Oudinot ne s'est pas fait tuer, d'abord parce que l'on ne se fait pas tuer à la guerre. On est tué par des armes qui ne demandent jamais votre avis. Il fut percé d'une balle.
Le temps s'écoulait, les courriers de France se succédaient. Ma mère n'avait pas réussi dans ses démarches à Paris et, de guerre lasse, mon père se décida à accepter le commandement de la place de Mostaganem. Lui, mon frère et moi, nous partîmes d'Oran, au commencement de juillet 1836, pour faire les vingt-huit lieues de mer qui séparaient Oran de Mostaganem, à bord d'une petite barque non pontée. Il n'y avait pas d'autre moyen de communication entre les deux villes. Le courrier de quinzaine, qui reliait Alger à Oran, ne touchait jamais à Mostaganem, et pour les communications avec ce dernier poste, l'administration militaire d'Oran nolisait des barques de pêche, conduites gêné-
ralement par d'anciens marins de la flotte barbaresque, par conséquent par d'anciens corsaires. Le patron qui nous reçut à son bord s'appelait Reiss-Kaddour. C'était un petit marin fort laid, à figure chafouine, au bras gauche estropié par une blessure, reçue à l'abordage d'un vaisseau français. Il avait pour équipage deux pauvres diables, soumis et sobres, qui suaient à grosses gouttes sur leurs rames. Le temps nous obligea à passer la première nuit dans la rade de Mers-el-Kébir. Le lendemain, nous eûmes toutes les peines du monde à doubler le cap Faicon, et nous nous crûmes heureux de pouvoir aller, après une navigation fatigante, à Arzew, rade assez sûre, située dans le même golfe que Mostaganem qu'on découvrait dans le lointain, lorsque le temps était clair.
Ce port fut très long à se développer, parce qu'il ne fournissait pas d'eau potable. Il n'y avait, quand nous y abordâmes, qu'un petit fortin commandant l'entrée de la rade, une maison abritant le commandant du poste et ses officiers, une caserne fortifiée, habitée par une compagnie du premier bataillon d'Afrique, et quelques bciraques en planches où nichaient des mercantis, attirés par ia garnison. Sur cette côte qui inspirait une terreur superstitieuse aux navigateurs, un aviso de l'Etat, la Salamandre, s'était perdu récemment sur un bas-fond. Il avait donné son nom à la crique où son épave était encore visible. Mais, dans la rade d' Arzew stationnait un brick de l'Etat dont le capitaine, M. de Chabert, entretenait d'excellentes relations avec le commandant du poste d'Arzew, un capitaine de l'étatmajor des places, M. Révéroni. Peu de temps avant notre arrivée, M. Révéroni avait invité M. de Chabert à une partie de chasse qu'il avait décommandée au dernier moment, parce qu'on lui avait signalé la présence de nombreux rôdeurs de la tribu des Amyans, qui campait aux environs. M. de Chabert, sans tenir compte de