‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 100 sur 211 · QUATRE GÉNÉRAUX · texte numérisé non relu

QUATRE GÉNÉRAUX

Pour moi, quand je les revois tous par le souvenir, Bugeaud m'apparaît aussi comme le type du grand homme de guerre, mais comme un homme que le sentiment de son incontestable supériorité poussait parfois à la trop faire sentir aux autres. A cette faiblesse, source de tiraillements entre lui et ses jeunes lieutenants, il en joignait une autre : il ne pouvait pas supporter les piqûres de la presse, et la presse, qui connaissait cette susceptibilité, en abusait. Que de fois l'ai-je vu, arrivant, le soir, sous la tente d'Yusuf, en froissant dans sa main des coupures de journaux! La moindre attaque le mettait hors de lui. Ni prières, ni remontrances, ni ordres formels du ministre ne pouvaient l'empêcher de sauter sur son encrier et de répondre aux journalistes avec leurs propres armes. Il désespérait son chef de cabinet, le colonel Eynard de l'état-major, qui, doué d'une grande facilité de travail et d'une grande élégance de plume, avait, lui aussi, un travers : celui d'être jaloux de son influence sur le maréchal. Celui qu'il considérait comme son plus dangereux rival était le colonel Daumas, directeur politique des affaires arabes, à qui les Arabes avaient donné le surnom d'Ouled-el-Chems, « le fils du Soleil », soit à cause de sa manière hautaine de porter la tête, soit à cause des cheveux d'un blond ardent qui le couronnaient, en manière de rayons. Le colonel Daumas savait très bien que le chef du cabinet ne pouvait pas le sentir, et il s'était promis de saisir, et au besoin de faire naître l'occasion de détruire de fond en comble les impressions fâcheuses que les insinuations du colonel Eynard avaient pu faire naître dans l'esprit du maréchal.

Un matin, accompagné de son premier adjoint, le capitaine Bourbaki, il se rendit au palais du gouvernement. Pour arriver au cabinet du maréchal, il fallait passer par celui du colonel, qui répondit à la demande

d'audience du directeur des affaires arabes que le maréchal n'était pas encore sorti de ses appartements.

— C'est fâcheux, riposta le colonel Daumas; car je suis dans l'obligation de le relancer jusque dans sa chambre à coucher, l'affaire que j'ai à lui soumettre ne souffrant pas de retard.

Le maréchal était précisément dans son cabinet, et son collaborateur, désespérant d'en barrer plus longtemps la route, se résigna à annoncer lui-même le colonel Daumas.

— Monsieur le maréchal, dit-il plaisamment, je vous annonce la visite du « fils du Soleil » qui vient vous entretenir du salut de l'État.

A cette plaisanterie innocente, le directeur des affaires arabes répondit par une sortie furibonde. Puis, s'arrêtant tout à coup, il dit au gouverneur général : — Pardonnez-moi la scène déplacée que je viens de me permettre en votre présence ; mais c'est plus fort que moi. Eynard et moi, nous ne pouvons pas nous sentir. Je vous supplie de ne tenir aucun compte de ce que je pourrais vous dire contre lui, et de n'ajouter aucune foi à ce qu'il vous dira contre moi.

Puis il sortit, en se frottant les mains et en disant au capitaine Bourbaki : a Je viens de jouer un bon tour à Eynard. Désormais, quand il rne bêchera, le maréchal lui répondra : — Oui, c'est convenu; vous ne pouvez pas vous sentir, Daumas et vous. » C'était un bon diplomate que le colonel Daumas. Le maréchal, du reste, se priva des services du colonel Eynard en lui donnant le commandement de Milianah, dès qu'il eut obtenu pour son aide de camp, Trochu, le grade de chef d'escadrons, requis pour les fonctions de chef de cabinet.

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