‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 99 sur 211 · LE CAPITAINE CASS AIGNOLLES · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE CASS AIGNOLLES

bat, un de mes camarades de collège, le second fils du duc de Vicence, nouvellement promu sous-lieutenant, reçut à la tête une blessure qui mit sa vie en danger, et finalement, lui coûta un œil.

Enfin, en cette année 1843, de combats en combats, d'échecs en échecs, Abd-el-Kader, traqué partout, finit par être obligé de renoncer momentanément à la lutte et par être rejeté vers le Maroc, où nous allions bientôt le retrouver. De son côté, le gouverneur général ne restait pas inactif, et sachant bien que le repos, si chèrement gagné, ne serait qu'une trêve, il s'efforçait d'organiser solidement notre conquête, pour faire face à toutes les éventualités. Il partagea les trois provinces de l'Algérie en subdivisions, commandées par des généraux et des colonels, et en cercles, commandés par des officiers supérieurs, assistés les uns et les autres par ces fameux bureaux arabes qui, malgré quelques défaillances individuelles, ont été une des institutions les plus fécondes de l'Algérie, et ont contribué si puissamment à la pacification du pays. Bien des insurrections dangereuses devaient encore éclater. Mais sous la ferme direction imprimée par le général Bugeaud et qui lui a survécu, on pouvait dire que l'Algérie nous appartenait, sinon sans conteste, du moins sans retour.

Tant de travaux, exécutés en si peu de temps, ne devaient pas rester sans récompense. Le gouverneur général reçut, aux acclamations de l'armée, le bâton de maréchal de France, qui lui fut apporté, à la fin d'août 1843, parle commandant Liadière, officier d'ordonnance du Roi. Le général de Lamoricière et le général Changarnier recevaient en même temps leur troisième étoile.

Ici se place la scène historique qui consacra une rupture irrémédiable entre le maréchal Bugeaud et le général Changarnier. Quoiqu'il dût au maréchal sa nouvelle promotion, le général Changarnier ne lui avait pas pardonné ses façons un peu brusques et, ignorant encore

l'élévation du gouverneur général à la dignité de maréchal de France, se croyant maintenant devenu son égal, il vint le trouver à Alger, pour avoir avec lui une explication décisive, en présence de tous ses officiers. Il tombait mal, car le maréchal le prit de très haut, et lui rappelant toutes les circonstances dans lesquelles il s'était montré insubordonné, il lui signifia qu'il ne faisait plus désormais partie de cette armée d'Afrique, qui honorait sa valeur, mais saurait se passer de ses services. C'est ainsi que se séparèrent ces deux hommes illustres dont la mésintelligence, due à des torts réciproques , ne s'affaiblit que devant la catastrophe de 1 848 .

Il y a dans le livre de M. d'Ideville sur le maréchal Bugeaud une anecdote que je me plais à rappeler, parce qu'elle donne une idée fort exacte des talents militaires de quatre grands généraux : de Lamoricière, Bugeaud, Changarnier et Bedeau, qui trouvèrent en Afrique une gloire méritée, quoique inégale. A un dîner chez l'évêque d'Alger, Mgr Pavie, le général Bedeau porta sur lui-même et sur ses compagnons d'armes un jugement fort vrai à cette époque, mais qu'auraient peut-être modifié les grands événements de guerre de notre histoire contemporaine, auxquels aucun d'eux ne put prendre part, malheureusement.

De Lamoricière ! Le plus brillant officier de l'armée d'Afrique. Intrépide au feu; le favori de la Victoire.

Changarnier! L'homme des ressources. Il sauve tout quand tout semble perdu. De nos désastres mêmes, il sait tirer des éléments de succès.

Bedeau! Administrateur par excellence; a l'œil à tout, de la giberne au bouton de guêtre. Quand il a passé quelque part, on peut être sûr que tout y est en règle ; on peut sans crainte engager la bataille.

Le maréchal Bugeaud est leur maître à tous. A lui seul il vaut tous les autres. Aucun de ses lieutenants n'arrive à l'épaule de ce véritable grand homme.

Page 1