‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 112 sur 211 · LA TÈTE DE PORC · texte numérisé non relu

LA TÈTE DE PORC

mit tous en gaieté. Puis, le punch aidant, toute étiquette disparut dans cette masse d'officiers, heureux de se trouver ensemble et d'acclamer d'avance leurs succès futurs.

Je vois encore d'ici un capitaine du 2e de chasseurs d'Afrique, le capitaine Lecomte. Il voulait à toute force que le maréchal bût un second verre de punch.

— Mais, capitaine Lecomte, je ne veux plus boire, disait Bugeaud.

— Trinquez toujours, monsieur le maréchal, ripostait Lecomte, je boirai pour vous.

Un type à peu près disparu de l'armée aujourd'hui, que ce Lecomte. Très populaire en Afrique à cause de ses excentricités, brave comme son sabre et adoré de ses hommes. Avec cela, coquet et portant beau, le képi enfoncé sur la nuque et la visière poignardant le ciel, histoire de dissimuler une calvitie complète. Son crâne ressemblait à un œuf d'autruche. Mais, chez lui, le système pileux avait pris sa revanche, avec des sourcils qui ressemblaient à des broussailles épaisses, et une paire de moustaches fauves, monumentales, qui remontaient jusqu'aux oreilles. Quand il avait bu un verre d'absinthe, il devenait fantastique, gagnait sa place au théâtre, en marchant sur les genoux des spectateurs, interrompait la prima donna, au milieu de son grand air, en lui disant : « Ce n'est pas cela, ma fille ; t' es pas dans le ton. Je vais te donner le la. » Et il entamait une chanson de son répertoire, qui n'avait rien de commun avec la Norma.

Un jour, à Oran, après une de ses frasques, en plein théâtre, le général Thierry le fit arrêter par le major de place, le commandant Filippi, qui, ne sachant où le mettre, l'incarcéra momentanément dans ses bureaux. Là, Lecomte, se trouvant entouré de casiers, poussa cette exclamation : « Voilà maintenant qu'on met un soldat comme moi dans la comptabilité ! »

Et, tranquillement, il prit une bougie pour mettre le feu aux archives de la place. Filippi s'en débarrassa en l'envoyant à l'hôpital.

Le lendemain, Lecomte s'échappa et, tranquille comme Baptiste, il rejoignit son régiment qui était avec nous, au camp de Magrnia, où il nous arriva monté sur son fameux cheval « Biscuit », un gris truite célèbre pour ses qualités exceptionnelles, et que l'administration des haras finit par acheter très cher au capitaine, afin d'en faire un reproducteur hors ligne.

L'autorité supérieure ferma les yeux sur son incartade. Il faut bien passer quelque chose à de pauvres diables qui ne boudent jamais devant le danger, et ne pas trop leur en vouloir quand ils sont aussi gais en garnison qu'ils le seraient devant le trépas.

Nous passâmes donc là une soirée délicieuse, autour de ce bon et illustre maréchal, qui pouvait sans inconvénient se montrer familier avec nous, parce que, sans effort, nous étions tous respectueux et que son abandon ne faisait que surexciter notre déférence.

Le maréchal Bugeaud redoutait si peu les indiscrétions que, le lendemain, toute l'armée put le voir et l'entendre dicter, sous un arbre, à son officier d'ordonnance, l'excellent et regretté capitaine Rivet, une lettre au ministre de la guerre, dans laquelle il lui racontait par avance la bataille d'Isly, avec une telle précision que, le soir de l'affaire, sa dépêche officielle aurait pu être formulée ainsi :

« Je n'ai rien à ajouter à ma lettre d'avant-hier. Les choses se sont passées comme je vous l'indiquais. »

Depuis que nous étions à Magrnia, le maréchal envoyait tous les soirs un gros de cavalerie au fourrage. Ces opérations quotidiennes avaient pour but, d'abord, de ramasser de quoi nourrir nos chevaux, et ensuite de détruire les moissons des tribus marocaines de la frontière, qui couvraient l'immense plaine d'Oudjda.

Page 1