‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 113 sur 211 · LE CAPITAINE LECOMTE · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE LECOMTE

Au début, les Marocains avaient essayé de contrarier ces sorties. Puis ils cessèrent d'y attacher de l'importance et même d'y faire attention.

Le 13 août, dans l'après-midi, le maréchal simula un fourrage. A la nuit tombante, il leva brusquement son camp, rappela ses fourrageurs et, à la tête de toute sa petite armée, se mit en marche vers les Marocains.

A minuit, on fit halte pour se reposer, sans rompre l'ordre de marche.

Tout à coup, au sein du profond silence qui planait sur les troupes endormies , une immense clameur et les cris de : « Aux armes ! » s'élèvent. Et voilà toute la colonne en proie à un désordre qui allait peut-être dégénérer en panique. Pour mon compte, je dormais à poings fermés et ne me réveillai qu'à cheval, sans savoir pourquoi ni comment j'y étais monté.

Mais aussitôt une voix de stentor domine toutes les rumeurs. Elle est entendue de toute l'armée. C'est le maréchal lui-même qui crie : a Couchez-vous! » Il n'en fallut pas davantage pour nous rendre à tous le calme, la confiance et le repos.

Quelle fut la cause exacte de cette alerte? Ce fut, suivant les uns, la rentrée d'une patrouille de spahis qu'on prit pour Pavant-garde de l'armée marocaine. Ce fut, suivant les autres, le bruit causé par mon spahi qui s'enfuyait, emmenant avec lui mon cheval de bât, porteur de mes cantines, dans lesquelles se trouvaient la caisse et la comptabilité du régiment.

A la pointe du jour, le 14, la colonne reprit sa marche et arriva au gué de l'Isly, vers huit heures du matin.

A peine en route, le maréchal des logis chargé de la conduite des bagages accourt près de moi : — Mon lieutenant, me dit-il, savez-vous où est votre ordonnance?

— Non; comment le saurais-je?

— C'est qu'il n'est plus dans le convoi. Le spahi aura déserté cette nuit, emmenant votre cheval de bât,

votre cheval de main, vos cantines et la caisse du régiment.

— Cela ne me regarde pas. Prévenez le capitaine Billioud.

Celui-ci arriva bientôt, avec le commandant Favas, et m'accabla de questions sur l'importance de la somme enlevée, qui ne pouvait être constatée, puisque les pièces de la comptabilité avaient disparu avec elle. Je répondis tranquillement : « J'en suis bien fâché, mais cela ne me regarde pas. Le capitaine m'a pris mon soldat français. Il a désigné lui-même l'indigène qui devait le remplacer. Je l'ai prévenu de ce qui pourrait arriver; je m'en lave les mains. »

L'affaire fit un bruit énorme. Le colonel m'appela et fut exaspéré du calme avec lequel je lui répétai la même antienne. Puis, ce fut le tour du général de Lamoricière. Seulement, lui, il alla droit au fait : — En réalité, combien y avait-il dans la caisse? demanda-t-il. — Mon général, j'ai fait le prêt hier. J'ai fait de nombreuses avances à mes camarades. Il ne restait plus que quatorze cents francs. — Bah! reprit-il, c'est une misère! Les Marocains nous auront remboursé cela, ce soir. En effet, le soir même, il devait m'envoyer les quatorze cents francs, en beaux doublons d'Espagne, plus cent francs pour m'indemniser de la perte de mes effets personnels.

Ce qu'il y a de plus fort, c'est que plus tard, lorsque je rendis mes comptes au trésorier du régiment, à Misserghin, le colonel de Montauban me blâma de ce que la perte n'avait été que de quatorze cents francs, alors qu'elle aurait dû être de trois ou quatre mille francs. Il s'arrêta pourtant net devant ce raisonnement assez simple : « Eh bien, mettons que mon spahi a emporté quatre mille francs ! »

Le soleil était déjà haut sur l'horizon, et nous n'avions pas aperçu encore un Marocain. Nous croyions que le

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