‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 114 sur 211 · UNE DÉSERTION · texte numérisé non relu

UNE DÉSERTION

passage nous serait disputé, car, encaissée entre des berges élevées, la rivière se prêtait admirablement à une défense énergique.

Il n'en fut rien. Un fort détachement marocain vint nous reconnaître. Il se replia devant les balles des chasseurs à pied. Nous passâmes le gué et continuâmes notre chemin.

Enfin, arrivés à un endroit nommé D'jerf-Ackdar, où l'Isly fait un coude prononcé, nous découvrîmes trois grands groupes détentes, étalant leurs blancheurs sous le soleil et dominées par la tente impériale, celle du « Petit Muley », comme nous disions, établie sur un monticule. Les contingents de milice irrégulière étaient disséminés autour de ces trois camps. C'était l'armée marocaine. Elle comprenait de vingt-cinq à trente mille hommes, chiffre prévu ou plutôt deviné par le maréchal.

Nous vîmes bientôt, de chacun des trois camps, sortir une masse de cavalerie.

Le maréchal Bugeaud fit faire halte un instant, pour rectifier l'ordre de combat que nous avions pris, aussitôt après le passage du gué de l'Isly. C'était la fameuse « tête de porc », un grand losange dessiné par les bataillons d'infanterie, se flanquant de proche en proche et couverts par une ligne de tirailleurs assez largement espacés, mais appuyés sur des pelotons de soutien assez rapprochés.

Les bataillons de gauche étaient commandés par le général Bedeau, ceux de droite par le colonel Pélissier, et la réserve par le vieux colonel Cavaignac, homonyme, mais non parent du colonel Cavaignac des zouaves, le futur Président de la République.

Au centre, l'artillerie et le convoi. Et, de chaque côté du convoi, les vingt escadrons de cavalerie. A droite, la colonne commandée par le colonel Morris se composait des six escadrons de chasseurs d'Afrique,

soutenus par une réserve de quatre escadrons : deux du 2e de hussards, deux du Ier de chasseurs d'Afrique, sous les ordres du colonel Gagnon, du 2e de hussards.

La colonne de gauche, commandée par le colonel Yusuf, se composait des six escadrons de spahis, ayant pour réserve quatre escadrons du 4e de chasseurs d'Afrique, sous les ordres du commandant Crétet.

En quelques instants, l'ordre le plus exact régna dans cet ensemble imposant. Le maréchal, tirant son épée du fourreau, commanda lui-même d'une voix qui nous fit tous tressaillir : « Bataillons ! en avant, marche ! »

Deux musiques d'infanterie, l'une à droite, l'autre à gauche, entamèrent l'air connu : a La victoire est à nous. » Et nous partîmes.

Le bataillon de chasseurs à pied formait l'avantgarde, la pointe du losange. Les Marocains se portèrent d'abord sur lui. Le bataillon s'ouvrit, démasquant le canon de 8 et l'obusier de 24 ; leur tir coupa en quelque sorte en deux les masses de la cavalerie marocaine, dont chaque moitié se rabattit sur les faces du losange, à droite et à gauche, laissant le passage en avant absolument libre.

Le combat devint alors général. Les Marocains chargeaient tout le pourtour de notre forteresse humaine, sans pouvoir pénétrer nulle part. Ils forcèrent la ligne des tirailleurs, mais sans leur causer grand dommage, car ces braves gens se groupaient rapidement à portée de leurs soutiens, et, croisant leur feu avec ceux des bataillons du losange, contribuaient à briser ainsi l'effort, d'ailleurs courageux, de tous ces cavaliers, au milieu desquels les obus de notre artillerie exerçaient de sanglants ravages.

Bientôt, le maréchal jugea que le moment était venu de nous faire donner, et le général de Lamoricière vint lui-même, au grand galop, porter au colonel Yusuf l'ordre de charger.

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