‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 115 sur 211 · BATAILLON, EN AVANT · texte numérisé non relu

BATAILLON, EN AVANT

Nous étions en double colonne serrée, et sabre en main. Nous partîmes au grand trot, défilant devant le maréchal. Jamais, à Longchamps, ou place du Carrousel, défilé ne fut aussi régulier et aussi brillant que celui-là. Dès que nous eûmes franchi les lignes d'infanterie, Yusuf commanda le déploiement au galop, et les six escadrons de spahis se trouvèrent en ligne, soutenus par quatre escadrons des chasseurs d'Afrique, en colonne serrée.

La manoeuvre était belle et bonne.

Nous atteignîmes rapidement, au galop, par un terrain en pente douce, un premier plateau où notre apparition fut saluée par une décharge à mitraille de l'artillerie marocaine, qui nous attendait à bonne portée.

Son tir heureusement avait été mal réglé, et la plupart des projectiles passèrent sur nos têtes. Pourtant, trois hommes de l'escadron furent atteints mortellement, et, parmi eux, l'officier indigène qui commandait le peloton placé à droite du mien. Il s'appelait Bou- Schakor. Il fut traversé de part en part par un biscaïen, qui entra sous l'aisselle droite et sortit sous l'aisselle gauche. Je l'aimais et le regrettai beaucoup. D'ailleurs, cette décharge d'artillerie ne ralentit pas notre mouvement, et nous allions tomber sur le camp marocain, qui n'était plus séparé de nous que par un petit vallonnement, lorsque le colonel Yusuf se vit menacé par une masse de cavalerie, qui arrivait grand train sur notre flanc droit. Il commanda rapidement un changement de front à droite. Le mouvement fut exécuté par les trois premiers escadrons, qui se lancèrent de front sur la cavalerie marocaine, prise elle-même en flanc par trois escadrons du 2e de chasseurs d'Afrique, menés par le colonel Morris.

Elle n'attendit pas la rencontre pour s'enfuir dans le plus complet désordre. Cela se passe toujours ainsi. Jamais deux troupes de cavalerie ne sabordent, à la

charge. L'une des deux est toujours rompue avant que le choc ne se produise, comme si elle éclatait sous la puissance irrésistible de l'air comprimé. C'est toujours celle des deux troupes qui a le moins de moral et qui a été le moins énergiquement conduite qui est mise en fuite.

Aussi, ce qu'on appelle la « charge alignée » n'est guère autre chose qu'une vaine démonstration. La charge à outrance, à l'allure la plus rapide des meilleurs chevaux, a toujours eu, et aura toujours, les plus grandes chances de succès.

Pendant que les trois escadrons de droite se rabattaient sur les Marocains, les trois escadrons de gauche s'arrêtaient, un peu indécis, sous le feu de l'artillerie, mon capitaine commandant ayant mal entendu, ou ayant mal compris l'ordre du colonel. Cette faute fut vite réparée par le commandant d'Allonville qui, se mettant à la tête des trois escadrons, nous lança en avant, en nous donnant pour point de direction la tente impériale elle-même.

Pendant cette seconde course, j'ai pu me rendre compte des terribles effets de la lance, lorsqu'elle est bien maniée. L'infanterie marocaine, si on peut donner ce nom aux gens de pied qui combattaient sans la moindre instruction, était sortie confusément de son camp. Surprise, elle fuyait éperdue devant notre charge, sans avoir l'idée de se mettre en défense. Le porte-fanion de l'escadron était un brigadier nommé Kéneur, qui sortait d'un régiment de lanciers. Tout en galopant à sa place, il avait mis sa lance en arrêt à la hauteur du poitrail de son cheval, et, sans mouvement apparent, il semblait, à chaque instant, toucher légèrement un Marocain. L'impulsion du cheval suffisait pour rendre le coup mortel. Le fantassin faisait deux ou trois pas en avant, en trébuchant, et tombait pour ne plus se relever.

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