‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 124 sur 211 · FABIUS CUNCTATOR · texte numérisé non relu

FABIUS CUNCTATOR

— Monsieur, avez-vous vu la tente de l'agitateur? disait-il, d'un air sépulcral.

— Non, mon général.

— Eh bien, regardez dans cette lunette ; elle est là. L'officier regardait dans la lunette et se retirait, en

disant par politesse :

— C'est très curieux.

— Oui, monsieur, reprenait le général. Nous pesons sur le pays.

Au fond, notre chef n'avait pas tort. Il savait bien que s'il se lançait sur les Kabyles, il faudrait nécessairement qu'il revînt à son point de départ, et qu'alors l'ennemi raconterait partout que les Français avaient été forcés de battre en retraite et de se sauver. D'ailleurs, deux fois, il fit infidélité à son système, et deux fois il eut à se repentir. La première de ces deux mésaventures lui survint le 19 juin.

Nous parcourions , depuis un mois, le sud de la province de Tittery et nous étions venus camper en face des pentes du Djurdjura, ayant l'air d'attendre une pacification qui ne venait pas. Les guerriers de la tribu des Ouled-Aziz, enhardis par notre inaction, venaient, chaque matin, nous braver dans notre camp. Le général en confia la garde à un bataillon du 33e et partit, à la première heure, avec le reste de ses troupes, pour aller brûler, détruire les villages et les plantations d'oliviers et de figuiers de ces guerriers téméraires. A l'aller, tout marcha parfaitement et les positions occupées par les Kabyles furent enlevées très brillamment. Mais quand il fallut s'en retourner, la scène changea. Des renforts arrivaient de tous côtés aux Kabyles qui, combattant sur un terrain familier, nous poussaient vigoureusement et nous forçaient à de perpétuels retours offensifs.

Le capitaine Piat, qui cherchait l'occasion de se distinguer, avait maintenu son escadron à la hauteur

des premières troupes, de sorte que, quand on sonna îa retraite, nous nous trouvions à l'extrême arrière-garde. Comme nos chevaux ne pouvaient nous servir à rien, et comme ils nous embarrassaient, nous mîmes pied à terre et, pendant qu'une partie des cavaliers, sous la conduite du sous-lieutenant Piat, frère du capitaine, emmenait ces chevaux au pied de la montagne, nous déployâmes en tirailleurs nos hommes, qui firent très bonne contenance, quoique gênés par leur burnous et I leurs bottes, sous un feu très vif. Tout à coup je vis tomber ensemble mon capitaine et le trompette qui i était à côté de lui. Ils étaient tués, tous les deux. Le capitaine avait reçu une balle qui était entrée par la bouche et sortie par derrière l'oreille, lui traversant toute la tête. Le même jour, trois ans auparavant, le 19 juin, comme je l'ai raconté, il avait déjà reçu une blessure, terrible d'aspect, mais inoffensive dans ses suites. Quoique serrés de près par les Kabyles, nous pûmes emporter les deux cadavres, et je pris le commandement de l'escadron , que je maintins de mon mieux, jusqu'au moment où j'eus la chance d'être dégagé par les grenadiers du capitaine Hugo, du 33' de ligne, qui gagna ce jour-là son épaulette de chef de bataillon. Le corps du capitaine Piat arriva avant nous à l'endroit où nous attendaient nos chevaux et où son frère, désespéré, le reçut dans ses bras. Le cadavre de ce brave soldat repose près de Médéah, dans un mausolée que lui éleva la piété de ses spahis dont il était adoré.

Nous restâmes encore un mois à « peser sur le pays » , comme disait le général. Puis, les Kabyles paraissant devenus plus sages après le combat du 19, et comme les grandes chaleurs faisaient souffrir la troupe, nous M rentrâmes à Médéah.

Pendant ce retour, le commandant d'AHonville, enchanté d'avoir trois escadrons sous la main, passa son temps à nous faire évolutionner. Les spahis, il

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