LE CAPITAINE DUCROT
trouve partout. C'est un trait de mœurs curieux chez un peuple qui passe pour très chatouilleux sur l'honneur des femmes et qui, en réalité, fourmille de Ménélas, comme les autres. Tout un gros de ces tribus s'était réfugié sur un vaste plateau, le Bou-Khaïl, protégé par des pentes verticales coupées de quelques couloirs presque inaccessibles. Nous les surprîmes de nuit, eux, leurs moutons et leurs chameaux. En interrogeant ses prisonniers, selon sa coutume, Yusuf apprit avec surprise qu'Abd-el-Kader n'avait fait qu'un faux départ et qu'il était toujours dans le pays, au milieu des tribus du cercle de Boghar. L'endroit probable où nous devions le rencontrer se trouvait à environ vingt-cinq lieues de nous. Yusuf pensa qu'il l'atteindrait facilement par trois marches de nuit consécutives, en prenant toutes les précautions possibles pour dépister les éclaireurs de l'Emir. En conséquence, nous fîmes cuire de la viande pour trois jours. Avec les suppléments produits par le pays, des dattes, des figues sèches et quelques rations d'eau, cela devait nous suffire. On partait à cinq heures du soir et on marchait jusqu'à six heures du matin. On passait la journée, pour ainsi dire, tapi dans un pli de terrain, sans allumer les feux, sans dresser les tentes, sans s'écarter du lieu de rassemblement. En bon élève du général de Lamoricière, notre chef ne négligeait aucune précaution.
A la tombée de la troisième nuit, des feux de signaux s'allumèrent devant nous et quelques coups de feu nous accueillirent. Le capitaine Dupin alla faire une reconnaissance en avant de la colonne, avec des cavaliers des goums, échangea des coups de fusil avec des éclaireurs qui étaient venus nous reconnaître, et tout rentra dans l'ordre. Mais il était clair que notre marche était éventée. Nous continuâmes pourtant, n'espérant plus surprendre Abd-el-Kader, mais espérant, au moins, l'atteindre et le forcer à combattre.
A la pointe du jour, le général Yusuf chargea le capitaine Ducrot, qui avait remplacé le capitaine Durrieu à la direction des affaires arabes de la subdivision, de battre au loin l'estrade pour rapporter des renseignements, avec les goums de Tittery. Vers neuf heures, le capitaine Ducrot revint à la colonne, ayant fait buisson creux. Il n'avait pas même aperçu un seul être vivant.
Yusuf, déçu dans son espérance de surprendre l'Émir, le reçut assez mal.
— Vous n'avez pas quitté nos jambes, lui dit-il. Si j'avais l'honneur de commander les goums de Tittery, je serais toujours hors de la vue de la colonne, et je l'éclairerais d'assez loin pour découvrir l'ennemi.
Le capitaine répondit qu'il se pouvait que les Arabes, impressionnés par le voisinage d'Abd-el-Kader, ne se fussent pas montrés assez audacieux, mais que si on voulait les faire appuyer parles spahis, ils iraient aussi loin que le désirait le général.
Puis, comme il me témoignait une très grande amitié, il demanda l'escadron que je commandais. Pauvre escadron ! Parti de Blidah avec un effectif très restreint, les fatigues de la guerre qui avaient ruiné toute la cavalerie, l'avaient réduit à une vingtaine de cavaliers. Le général m'adjoignit un autre escadron du 2e régiment à peu près de même force, commandé par le lieutenant Talma qui préféra, pour la circonstance, en laisser la direction à un autre officier, M. Seichs dit Chaix. Je me trouvai par conséquent à la tête de deux escadrons qui, en réalité, étaient représentés par moins de cinquante cavaliers. Nous partîmes grand train avec les goums, dans la direction du Nord. Nous avions devant nous, à une assez bonne distance, une ligne de hauteurs séparant la plaine d'Aïn-Aoussera du Z'arès où nous nous trouvions, et connues sous le nom des Sebaâ- Rouss (les sept têtes), à cause des sept sommets qui se détachent distinctement sur leur ensemble. Au pied