ÇA SE GATE
de ces hauteurs, deux bergers gardaient des chèvres.
— En montant là-haut, nous dirent-ils, vous verrez une émigration qui s'est mise en marche ce matin, dès qu'elle a appris votre arrivée.
Immédiatement, nous gravîmes les Sebaâ-Rouss par des sentiers arides et rocailleux, et du sommet nous aperçûmes, en effet, à l'horizon, une masse mouvante de cavaliers et de piétons, poussant devant eux d'innombrables troupeaux de moutons et des bandes de chameaux. Le capitaine Ducrot était encore sous le coup de la réprimande du général et tenait à prouver qu'il n'avait pas péché par excès de prudence. Il se lança aussitôt sur le revers des collines, en me disant :
— Cette émigration est à nous. Allons nous en emparer.
Je n'étais pas de son avis. Je pensais que les fuyards devaient être protégés par des défenseurs trop nombreux qui ne se laisseraient pas piller impunément. Je pensais aussi que ce coup de main allait nous éloigner considérablement de la colonne, éreintée par trois marches de nuit et à laquelle Yusuf ne voudrait probablement pas imposer la fatigante traversée des collines. Tout en descendant, côte à côte avec lui, je fis mes objections au capitaine, qui me répondit assez sèchement :
— Nous allons tomber sur tout ce monde, et si nous perdons la colonne, nous conduirons nos prises à Boghar.
Je me contentai de répondre :
— Vous savez que nous sommes à près de quinze lieues de Boghar !
A ce moment, nous arrivions dans la plaine, couverte de touffes d'alfas , obstacle fatigant pour les chevaux. Le capitaine partit au train de chasse. Mais, tout en galopant botte à botte avec lui, je m'aperçus que nous semions derrière nous tous nos cavaliers,
aussi bien ceux du goum que les spahis- Je le lui fis remarquer, et il me répliqua brusquement :
— Eh ! si vous ne pouvez pas suivre, vous resterez en arrière.
— Pardon ! repris-je aussitôt, ce n'est pas de moi qu'il s'agit ; mon cheval vaut dix fois le vôtre, et quand votre bête ne pourra plus vous porter, la mienne sera encore pleine d'ardeur. Mais regardez en arrière, et vous verrez ce qui nous reste de monde sous la main.
— Bah ! fit-il, nous en avons assez pour commencer; les autres nous rejoindront plus tard.
Le fait est que, se voyant poursuivis, les fuyards accélérèrent leur marche, abandonnant derrière eux les bêtes qui ne pouvaient pas suivre. De sorte que, sans combat, nous recueillîmes près de dix mille moutons et près de sept cents chameaux. Satisfait de ce premier résultat, le capitaine Ducrot songea à rallier son monde, éparpillé dans la plaine. Nous nous portâmes sur un monticule, où le fanion de mon escadron servit de centre de ralliement. Puis, le capitaine me chargea de ramener en arrière les troupeaux tombés dans nos mains, opération pénible et difficile, car ces maudites bêtes s'entêtent à rejoindre leurs camarades et tourbillonnent indéfiniment sur place, avant de se décider à suivre les chrétiens.
Comme je m'y attendais parfaitement, les Arabes avaient eu le temps de nous compter, et, notre petit nombre leur permettant l'espoir de reprendre leurs troupeaux, ils commencèrent à ouvrir le feu sur nous. La situation devenant tout à fait grave, j'envoyai un maréchal des logis de mon escadron, qui se nommait de Troussel d'Héricourt de Valincourt d'Estrée, à la recherche du capitaine Ducrot, pour qu'il vînt prendre la direction du combat. Mon sous-officier trouva le capitaine à pied, à côté de son cheval étalé sur le sable et en train de crever de fatigue. Quant à ses cava-