‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 135 sur 211 · EN RETRAITE · texte numérisé non relu

EN RETRAITE

liers arabes du goum, comme il n'y avait plus que des coups à recevoir, ils s'étaient éclipsés avec ensemble. Ducrot me fit dire de m'en tirer comme je pourrais, de faire pour le mieux.

C'était très joli, mais je n'avais plus à ma disposition que mes spahis, pour faire face à un ennemi qui devenait à vue d'œil plus nombreux, plus pressant et plus audacieux. La première chose à faire était évidemment de l'aborder avec la dernière vigueur, pour le rendre plus prudent. Mon sous-lieutenant était un excellent officier qui m'inspirait la plus entière confiance. Son cheval avait eu, peu de jours auparavant, le chanfrein traversé par une balle et était à bout de forces. Je donnai à ce camarade la moitié de mes hommes : une vingtaine. Je le postai sur une petite éminence, lui recommandant de ne pas bouger, en lui expliquant qu'il allait me servir de soutien et de centre de ralliement, si la charge que je voulais tenter ne réussissait pas. Puis, avec ce qui me restait, je me lançai à fond de train sur les Arabes. J'espérais bien qu'ils n'attendraient pas mon choc. Pas du tout! Ces braves gens firent la moitié du chemin et nous chargèrent nous-mêmes. Il en résulta une mêlée où nous étions loin de briller par le nombre. En un clin d'œil je perdis deux de mes meilleurs spahis, et l'un d'eux fut tué si près de moi, qu'en tombant il couvrit de sang le poitrail de mon cheval. Je fus immédiatement entouré de cinq grands escogriffes qui, n'osant pas tirer sur moi de peur de s'entre-tuer, s'étaient mis en tête de m'abattre à coups de crosse.

Joignez à cela que mon cheval, bête tout à fait hors ligne, avait le défaut de tenir aux juments. Dès qu'il en voyait une, il était impossible de l'en détacher. Et mes agresseurs étaient tous montés sur des juments. De sorte que, sans tenir le moindre compte des coups de crosse qui pleuvaient sur son bon maître, mon excellent

cheval, uniquement préoccupé de la bagatelle, ne songeait qu'à faire des politesses aux montures de mes adversaires. Pour le coup, je me crus absolument perdu. Mais, tout en recommandant mon âme à Dieu, j'adressai aux barres et aux flancs de ma bête un appel si pressant qu'elle en oublia les douceurs de l'amour, et me tira de ce mauvais pas par un saut énorme, me laissant cependant le soin et le plaisir de me débarrasser d'un coup de pointe du plus audacieux des Arabes, qui la tenait déjà par la bride. Je ralliai mon monde et le ramenai vivement à la troupe de soutien de mon excellent camarade Périer, dont l'attitude en imposa assez à l'ennemi pour le tenir à distance.

Je n'avais plus évidemment qu'à m'en aller. Seulement, je voulais partir au pas, car je comprenais parfaitement que si j'avais permis à mes hommes les allures vives, la retraite eût dégénéré en fuite, la fuite en déroute et la déroute en anéantissement certain. Je déployai donc mes spahis en une ligne de tirailleurs espacés, en mettant à chaque aile un officier chargé de les empêcher de prendre le trot. Je me tins moi-même au centre, répétant à tue-tête : « Au pas ! au pas ! » et faisant mine de sabrer quiconque marcherait trop vite. J'avais avec moi mon porte-fanion, un brigadier indigène nommé Bou-Hannèche (l'homme au serpent). La tenue de Bou-Hannèche laissait parfois à désirer; mais quel soldat ! quel courage ! et quelle belle figure il faisait en face du danger ! Ce brave garçon devait mourir l'année suivante, en sauvant la vie à un maréchal des logis français qui, démonté, allait tomber entre les mains des Kabyles. Nous reprîmes donc lentement la direction des Sebaâ-Rouss, en maintenant les Arabes en respecta coups de fusil. D'ailleurs, pour les occuper, de temps en temps je lâchais derrière moi quelques paquets de moutons et quelques groupes de chameaux. Leurs propriétaires les recevaient avec avidité et quit-

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