‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 141 sur 211 · UN ORIGINAL · texte numérisé non relu

UN ORIGINAL

se couvrir de gloire au premier siège de Constantine, dans le régiment du colonel Petit d'Hauterive, le 59* de ligne, et dans la compagnie du capitaine d'Autemarre d'Ervillé.

Une physionomie tout à fait singulière était celle du commandant des zouaves, le chef de bataillon de Gardereins de Boisse du Bousquet. Il était devenu commandant à vingt-neuf ans. Sa spécialité était d'être le plus brave soldat de l'armée française, et il n'en faisait pas mystère, puisqu'un jour, un de ses camarades ayant été affublé de cette qualité pour laquelle il n'y a pas de diplôme, il alla le trouver et lui proposa sérieusement de se couper la gorge avec lui, pour qu'il n'y eût plus deux compétiteurs à un poste unique, d'après les lois mêmes du superlatif. Au second siège de Constantine, lorsqu'il fallut aller reconnaître si la brèche était praticable, le colonel de Lamoricière lui dit : « Choisissez les deux plus braves soldats de votre compagnie pour aller, cette nuit, reconnaître la brèche. » Gardereins répondit : « Mon colonel, le plus brav® soldat de ma compagnie, c'est moi; c'est donc à moi d'abord que revient la mission. J'emmènerai mon plus ancien sergent. » Il le fit comme il avait dit. Les Arabes, qui faisaient bonne garde, accueillirent les deux éclaireurs par une décharge générale. Le sergent fut tué et de Gardereins eut l'épaule fracassée par une balle. Il vint faire son rapport et demanda, pour toute récompense, la faveur de marcher le lendemain à la tête de la première colonne d'assaut, ce qui était d'ailleurs parfaitement inexécutable. On lui donna l'épaulette à gros grains, et bientôt sa santé l'obligea à passer dans le service du recrutement. C'était une impasse, une retraite anticipée. Il s'agita tellement qu'il rentra aux zouaves, où on lui fit attendre dix ans l'épaulette de lieutenant-colonel. C'est que, pour commander un corps, la bravoure ne suffit pas; il faut encore de la prudence

et du discernement. Et de Gardereins en manquait quelquefois vis-à-vis de ses subordonnés, passant sans transition du ton le plus cassant au ton le plus familier, et prêtant à rire à ses jeunes officiers, soit par l'exhibition de ses glorieuses blessures, soit par des confidences inénarrables sur ses prouesses amoureuses. Pourtant, à Inkermann, il commandait le 6a de ligne. Là, il se trouvait dans son élément et il conquit glorieusement les deux étoiles de général de brigade. Il conserva jusqu'à la fin la manie de montrer ses blessures à tout propos, et particulièrement une qu'il avait dans l'aine. Un préfet de l'Empire, le comte Remacle, m'a même raconté à ce sujet une historiette bien bizarre. Il était en tournée de revision avec le général de Gardereins, dans le Tarn. Arrivé à un chef-lieu de canton, le général de Gardereins se dirige vers un café, où sa présence en uniforme excite aussitôt une respectueuse admiration. « Garçon ! crie-t-il, donnez-moi un couteau et une serviette. » On lui apporte ces deux objets, et il se déculotte devant tout le monde, en disant très haut : « J'ai là une chienne de blessure qui me fait par trop souffrir. » Avec le couteau, il ouvre l'abcès qui s'était formé, transforme la serviette en un tampon, remet par-dessus son pantalon, en disant : « Ça va mieux, ça va bien mieux », et s'en va, emportant le couteau et la serviette, mais laissant les indigènes dans l'ébahissement le plus profond.

Primitivement composés d'indigènes et de Français, les zouaves, depuis leur réorganisation en 1840, ne comptaient plus guère que des Français. Cependant il y restait encore quelques gens du pays, Arabes ou Kabyles, qui avaient pris goût à la vie militaire ou qui n'avaient pas voulu quitter leurs frères d'armes. Le même phénomène se reproduisit souvent sous l'Empire, alors qu'on envoyait des turcos tenir garnison à Paris. On vit d'assez nombreux indigènes demander,

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