HISTOIRE D'AMOUR
pour ne pas s'éloigner, à passer dans les zouaves de la Garde. Il y a là, me semble-t-il, une confirmation de ma théorie favorite, qui consiste à soutenir qu'avec un peu d'attention et de bonne volonté, nous serions parvenus à nous assimiler, sinon la totalité, du moins de notables portions de l'élément indigène.
Le colonel du iap de chasseurs d'Afrique était le fils cadet du héros de Hohenlinden, l'illustre général de Richepanse, mort de la fièvre jaune, à Saint-Domingue. Son frère aîné, chef d'escadrons de hussards, avait trouvé une mort glorieuse au second siège de Constantine, qu'il suivait en volontaire. Lui, était un officier très considéré dans l'arme de la cavalerie. Peu soucieux de suivre les traditions de son père, qui était un simplificateur, il montrait un fanatisme ardent pour l'ordonnance de 182g. Il en avait fait un commentaire qui était devenu classique et réglementaire. Il ne la trouvait même pas assez compliquée, et sous le prétexte, d'ailleurs fort juste, qu'elle n'avait pas prévu tous les cas, il passait son temps à lui mettre des rallonges. D'esprit très sarcastique et de caractère très emporté, il disait lui-même : « J'emploie la seconde moitié de la journée à réparer les maladresses que j'ai commises dans la première. »
Enfin, il y avait encore, à Blidah, un chef de corps qui surexcitait la curiosité des jeunes officiers. C'était le colonel Claparède, du 51* de ligne. Neveu d'un général fort connu sous l'Empire et la Restauration, un peu âgé déjà, mais d'apparence encore jeune, c'était un amoureux du luxe, de l'élégance, des plaisirs, qui trouva le moyen d'abréger sa vie, en la surmenant.
Mon compagnon préféré d'existence était mon capitaine en second, de Mirandol, qui exerçait les fonctions d'adjudant-major. J'éprouvais pour lui autant d'affection que d'admiration, et de son côté, il avait pour moi une amitié solide qu'il manifesta sérieusement, comme
3io MES SOUVENIRS.
il faisait toutes choses, en m'aidant, en me contraignant, pour ainsi dire, à perfectionner mon éducation professionnelle. Il voulut qu'afin de profiter de toutes les chances d'avancement, je me misse en état de concourir pour les emplois de trésorier ou de capitaine d'habillement. J'obéissais, mais je fus bien heureux qu'aucune vacance ne se produisît, car mes goûts ne m'attiraient pas de ce côté. J'étais avant tout un officier d'escadron, de troupe, et de Mirandol n'avait pas besoin de me pousser dans cette voie, où je me donnai assez de mal pour arriver à être un bon instructeur de nos sous-officiers, à qui je faisais des cours, paraît-il, convenables.
Cette existence mouvementée, utile, me plaisait fort, et, comme je n'avais pas besoin de distractions, je n'avais pas besoin d'argent, ce qui cadrait parfaitement avec mes ressources. Cependant, je serais un hypocrite, si je posais ici pour l'anachorète. J'eus à Blidah une aventure d'amour, une seule, une toute petite, qui fut très gentille, qui n'amena aucune catastrophe, et dont le doux souvenir traverse encore ma pensée, semblable à ces fleurs depuis longtemps desséchées qu'on retrouve dans les papiers jaunis, et qu'elles embaument toujours du fantôme de leur parfum. Au quatrième et dernier étage d'une maison nouvellement bâtie, sur la place principale de Blidah, j'occupais un petit appartement de deux pièces, dont les fenêtres s'ouvraient sur une terrasse étroite, garnie d'un balcon. A gauche de ma terrasse, descendait la pente rapide du toit de la maison voisine, percé de mansardes qui éclairaient son étage supérieur. Par les belles soirées d'été, sous les étoiles brillantes du ciel africain, je m'attardais volontiers sur mon balcon, tandis qu'à la mansarde d'à côté venait s'accouder, pour chercher aussi un peu d'air, une jeune et jolie fille dont le père était, je le sus bientôt, employé à la sous-préfecture. Le
moyen de ne pas lier conversation avec ma voisine? L'auriez-vous trouvé? Je ne le trouvai pas, et bientôt la jeunesse, la sagesse même et quelque diable aussi me poussant, je rentrais tous les soirs de très bonne heure, afin d'échanger avec ma jeune amie les plus tendres propos. Je ne lui cachais d'ailleurs pas que je désirais l'entretenir d'un peu plus près. Elle me rit au nez, sans se fâcher, me dit que je n'avais aucune raison de pénétrer chez elle par la porte, qui était toujours fermée, et mesurant de l'œil la distance qui nous séparait l'un de l'autre et celle qui nous séparait tous les deux du pavé de la rue, elle me dit en plaisantant : « Attendez qu'il vous pousse des ailes, et vous arriverez par la fenêtre. » Les ailes ne me poussèrent pas. Mais, une nuit, le siroco fit passer sur la ville tous ses énervements; j'enjambai mon balcon et je sautai sur la pente du toit, au risque d'aller me briser en bas. Puis, avec des précautions infinies, je descendis jusqu'à la gouttière qu'affleurait la mansarde ouverte et je pénétrai dans la place. La claire nuit d'Afrique me montra une chambre vide, donnant sur un palier où s'ouvraient les portes de plusieurs autres chambres. Je n'avais que l'embarras du choix, c'est le cas de le dire. J'ouvris doucement une porte et j'entendis la légère respiration d'un être endormi. « Si c'était le papa! » pensai-je. Je m'en allai à pas de loup jusqu'au lit, et ma main curieuse frôla une tête ronde garnie de cheveux très courts. Ce n'était pas le papa; mais c'était le petit frère. Respectant ce sommeil de l'innocence, je m'en allai toujours à tâtons dans une autre pièce et j'eus la chance, c*.tte fois, de rencontrer mon infante. Elle me reçut sans colère, sinon sans étonnement. D'ailleurs, je dois avouer que la perspective du retour inquiéta les plaisirs de ce court instant, et que l'effroi subit des conséquences d'une faute arrêta mon audace en deçà des limites permises. Le retour s'accomplit sans encombre
pourtant, et cette escapade fut suivie de plusieurs autres. Une fois, je trouvai la fenêtre fermée, et en évoluant dans une position oubliée, avec bien d'autres, par l'ordonnance de 1829, mon pied porta dans la gouttière, qui céda sous mon poids. Je sus ce qu'éprouve un homme qui commence à tomber d'un toit. Je me raccrochai tant bien que mal et je rentrai. Tout a une fin ici-bas, même les meilleures choses, surtout les meilleures choses. Et bientôt, dans une dernière entrevue, la pauvre enfant me faisait les adieux les plus tendres et les plus tristes. Elle partait, le lendemain, pour la France. Je ne l'ai jamais revue. Je n'en ai jamais entendu parler. S'est-elle souvenue de moi, qui me souviens encore d'elle?