‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 148 sur 211 · LE DUC D'AUMALE · texte numérisé non relu

LE DUC D'AUMALE

presque avec cette nomination, l'émir Abd-el-Kader, l'insaisissable Emir, tombait dans nos mains. Chassé, comme je l'ai dit plus haut, de la Kabylie d'abord, puis du Sahara algérien, rejeté enfin dans le Maroc, il termina sa carrière par un rêve grandiose : s'emparer du Maroc lui-même et s'en servir pour reconstituer la nationalité arabe et nous jeter à la mer. Mais bientôt, inquiet de ses intrigues, au milieu des populations montagnardes du Riff, presque constamment en révolte contre le pouvoir central, l'empereur du Maroc envoya contre lui son fils, le vaincu d'Isly, à la tête de troupes qu'Abd-el-Kader vainquit deux fois, mais qui finirent par triompher et par le contraindre à la retraite. C'est ici que doit se placer, chronologiquement, la catastrophe que j'ai racontée plus haut, pour la commodité de mon récit, car ce fut à cette époque qu'Abd-el-Kader, embarrassé des prisonniers qu'il avait faits à Sidi-Brahim et à Aïn-Temouchen, ternit sa gloire en faisant décapiter les soldats, pendant qu'il vendait la vie des officiers.

Abd-el-Kader se trouvait donc, à ce moment, acculé sur la rive gauche de la Malouïa, non loin de la mer, entre vingt mille cavaliers marocains, munis d'artillerie, et toutes les troupes disponibles de la province d'Oran, que le général de Lamoricière, abandonnant pour quelques jours son nouveau poste de député, avait massées sur la frontière, afin de la garantir contre les coups de tête des Marocains. Pour soutenir la lutte, Abd-el-Kader n'avait plus dans son camp, dans sa deïra, que cinq ou six cents cavaliers, très aguerris, très intrépides et d'un dévouement absolu ; à peu près autant de fantassins, mais moins bons. Dans la deïra, qui comptait à peu près six cents tentes, soit trois mille personnes environ, tous les hommes étaient armés, même les nègres, etprêts à défendre leurs familles, au milieu desquelles se trouvaient la femme et les enfants d'Abd-el-

Kader lui-même. L'âme de l'Emir, qui grandissait avec l'infortune, était peut-être la seule à ne pas désespérer. Il se jeta, de nuit, sur l'un des camps marocains et l'enleva. Mais, au matin, accablé par les masses de ses adversaires, qui avaient repris courage, il dut céder le terrain et sacrifier la moitié de ses réguliers, pour faire franchir la Malouïa à sa deïra et la mettre en sûreté sur notre territoire. Il sortit du Maroc le dernier, les vêtements criblés de balles, et après avoir eu trois chevaux tués sous lui. Peut-être aurait-il pu parvenir à s'échapper encore, du côté du Sud. Mais il ne voulut pas abandonner les familles des guerriers qui étaient morts pour lui. A la nuit, ses éclaireurs se heurtèrent aux spahis. C'était la fin. Abd-el- Kader se soumit à son destin. Il fit appeler l'officier qui commandait le détachement. C'était un lieutenant indigène, avec qui j'avais été sous-officier, nommé Ahmed-ben-Bokouïa, auquel il donna, en signe d'accommodement, son cachet à porter au général de Lamoricière. Le général, immédiatement, détacha son sabre et le fit porter à l'Émir, en signe de paix. Au matin, une convention était signée, d'après laquelle l'Émir, sa famille et ses serviteurs principaux devaient être transférés à la Mecque, ou à Saint-Jean d'Acre.

Le général de Lamoricière, qui voulait présider par lui-même à l'internement de la deïra, s'était porté, avec son infanterie, vers le Kis, où se trouvait cette deïra, et avait laissé sa cavalerie sur le plateau de Sidi-Brahim. Abd-el-Kader, cherchant le général de Lamoricière, « le seul, disait-il, à qui il voulût faire son sacrifice », arriva sur ce lieu, théâtre d'un drame tragique, qui lui rappelait et qui nous rappelait tant de souvenirs. Les murs du marabout étaient toujours là, tachés du sang des nôtres. Les os des héros morts blanchissaient autour d'eux, mais peut-être que sur ce théâtre de mort, devenu théâtre de victoire, planait l'âme de cet admi-

Page 1