‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 149 sur 211 · PRISE DE L'ÉMIR · texte numérisé non relu

PRISE DE L'ÉMIR

rable Dutertre qui avait dit, avant de mourir : a Chasseurs, on va me décapiter si vous ne vous rendez pas, et moi, je vous ordonne de vous défendre et de mourir tous jusqu'au dernier. »

En l'absence du général, le colonel de Montauban reçut l'Emir, qui passa sur le front des escadrons et qui, sous l'escorte de quelques chasseurs d'Afrique, arriva le soir à Nemours, où sa famille l'attendait déjà, et où le général de Lamoricière arrivait en même temps que lui, escorté par les cavaliers réguliers qui venaient de se rendre. Dans cette même matinée, l'artillerie de Nemours saluait le gouverneur général, le duc d'Aumale, qui débarquait, appelé par les dépêches répétées du général de Lamoricière. A peine rentré, le général de Lamoricière alla rendre visite à l'Émir, qui lui fit présent de son yatagan. Alors, enfin, une détente se produisit dans cette âme de fer, et pendant toute la nuit on entendit l'émir Abd-el-Kader pleurer et sangloter. Au matin, les yeux secs, il monta sa dernière jument, blessée comme lui, et s'avança, suivi de quelques serviteurs, vers le logis du duc d'Aumale. Avant d'y arriver, il mit pied à terre et marcha, conduisant sa monture par la bride, comme faisaient les Arabes qui venaient se soumettre. Dans l'après-midi, le même navire emmena à Oran le duc d'Aumale, le général de Lamoricière et Abd-el-Kader. Ils arrivèrent, pendant la nuit, à Mers-el-Kébir, où le colonel de Martimprey, le chef vénéré de qui je tiens tous ces détails, fut mis à la disposition de l'Emir, qui retrouva en lui un des assistants de sa fameuse entrevue avec Bugeaud, à Fid-el- Atach, lors de la paix de laTafna, qui avait marqué le point culminant de sa carrière. A dix heures, enfin, une frégate emportait en France Abd-el-Kader, sa mère, sa femme, son fils et ses principaux officiers, et peu après, on chantait un Te Deum à l'église de Saint- Louis d'Oran.

Le gouvernement français refusa de ratifier la convention conclue par le général de Lamoricière et approuvée par le duc d' Aumale , sans cependant accepter la combinaison du général, qui répondit au reproche qu'on lui fit : « C'est bien simple ! remettons les choses en l'état : je refuserai la transportation en Orient, et Abd-el-Kader se jettera dans le Sud. » On retint Abd-el-Kader à Amboise, et rien ne peut excuser ce manque de parole que Napoléon III, heureusement, devait réparer.

Veut-on maintenant connaître le patriotisme des partis? La prise d' Abd-el-Kader aurait dû être célébrée en France comme une grande victoire. Sans passer inaperçue, elle fut, jusqu'à un certain point, étouffée par une opposition qui rêvait des victoires moins pénibles et plus fructueuses. Le jour même où l'on apprit à Paris la reddition de l'Émir, quelqu'un que j'ai connu plus tard rencontra M. Thiers, sortant des Tuileries, et lui dit qu'on devait se féliciter d'un succès affermissant notre domination en Algérie : « Peuh ! répondit M. Thiers, la prise d'Abd-el-Kader est de maigre importance, en face des événements qui se préparent ici. » Les événements qui se préparaient, c'était une agitation en faveur de la réforme et contre M. Guizot, c'était, en définitive, la révolution de Février.

Cette année-là, le prince de Joinville vint avec la Princesse retrouver son frère, revenu d'Oran, et passer l'hiver avec lui à Alger. On disait tout haut, sans être démenti sérieusement, que le Roi l'avait mis en pénitence, pour le punir de l'opposition qu'il faisait à la politique réactionnaire du premier ministre.

Quoique nous fussions en pleine paix, l'hiver de 1847-48 fut extrêmement laborieux pour nous tous. Le Prince avait donné les ordres les plus précis pour que le troupier fût maintenu en haleine, et c'était, dans toute l'Algérie, un branle-bas continuel* des appels,

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