‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 150 sur 211 · PATRIOTISME · texte numérisé non relu

PATRIOTISME

des alertes, des marches et des contremarches, exécutées aussi strictement que si nous eussions été en guerre. Notre jeune gouverneur général était inflexible ; il fallait que ses ordres s'accomplissent à la lettre et à la minute, et le colonel des zouaves fut très sévèrement puni, pour avoir pris sur lui d-e retarder de vingt-quatre heures un mouvement prescrit, en face d'un temps affreux qui avait défoncé les routes et rendu les gués impraticables.

A Blidah, nos cinq escadrons de cavalerie passaient leur temps à évoluer et exécutaient quatre grandes marches militaires par semaine. Ces exercices forcenés n'avaient pas pour unique but de nous entraîner. Pie IX venait de monter sur le trône pontifical. Les premières mesures libérales de son gouvernement avaient fait bouillonner, en Italie, l'esprit d'indépendance. On s'attendait à une insurrection générale des provinces soumises à l'Autriche, et le gouvernement français, prévoyant des complications internationales, voulait avoir sous la main, en Algérie, un corps. d'armée tout prêt, pour le jeter brusquement sur les côtes italiennes. Et voilà pourquoi fantassins, cavaliers et artilleurs arpentaient, en grommelant, l'Algérie dans tous les sens.

Tout à coup, au milieu de notre vie laborieuse, un bruit sinistre circule : la République vient d'être proclamée à Paris ! Un navire de commerce a apporté cette nouvelle à Alger, d'où elle s'est répandue partout, avec la rapidité de l'éclair.

Nous l'accueillîmes d'abord avec une incrédulité parfaite. Nous savions que Bugeaud était à la tête des troupes, à Paris, qu'il avait sous ses ordres les plus renommés de nos généraux d'Afrique, et nous les connaissions assez pour être sûrs qu'ils viendraient à bout d'une insurrection dans la capitale. Si le glorieux maréchal avait pu entendre ce que disaient de lui ceux

qu'il avait si souvent menés au combat, son orgueil eût été amplement satisfait; car à toutes les tables d'officiers, le jour où l'on fut contraint d'admettre que l'émeute avait triomphé, ce ne fut qu'un cri : « Si Bugeaud est vaincu, c'est que Bugeaud est mort. » Et, de fait, le bruit de sa mort courut pendant quelque temps.

J'étais alors à Alger, où j'étais venu déposer comme témoin devant un conseil de guerre, et je vis l'agitation immédiate produite par la nouvelle de la proclamation de la République sur la lie de la population, qui déjà se croyait maîtresse de la ville et des richesses qu'elle contenait. L'armée restait totalement étrangère à cette agitation. La musique du 32e de ligne était venue, comme d'habitude, jouer sur la place du Gouvernement. Quelques énergumènes réclamèrent la Marseillaise. Ce morceau ne figurait pas sur le programme du concert communiqué à l'état-major, et le chef de musique, plutôt que d'obéir aux vociférations de la foule, ramena ses musiciens à la caserne.

Le duc d'Aumale n'avait reçu aucune confirmation officielle des événements. Il adressa toutefois à l'armée, à la population européenne et indigène des proclamations empreintes du plus pur patriotisme, prit d'urgence les mesures nécessaires à la défense des ports et des côtes de l'Algérie, mais resta muet sur la politique et le nouveau gouvernement de la métropole. Les basses classes de la population civile, dans leur impatience de voir proclamer le gouvernement de leurs rêves, affirmaient que le Prince cachait la vérité, et affichaient la singulière prétention d'aller elles-mêmes chercher, à bord du prochain courrier, les dépêches adressées au gouverneur général. La scène, à laquelle j'assistai, fut assez curieuse. Dès que l'aviso de la marine de guerre qui apportait les dépêches fut signalé, un bataillon des zouaves prit les armes et vint, sous le

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