LA RÉPUBLIQUE
commandement du lieutenant-colonel Bouët, se ranger sur le quai, devant l'emplacement qu'allait occuper le navire. Avant de former les faisceaux, on chargea ostensiblement les fusils devant la foule, que cette démonstration rendit prudente. Le générai Changarnier monta lui-même à bord et reçut les dépêches des mains du commandant. Il me frôla, montant de la Marine au palais du Gouverneur, à cheval, suivi de quatre chasseurs d'Afrique, et portant à la main les dépêches.
L'agitation grandissait dans la ville. Il était certain que la révolution avait triomphé à Paris, qu'un gouvernement nouveau avait remplacé celui de Louis-Philippe, et que la France s'y soumettait. Le président du tribunal et le procureur général se crurent autorisés, par ces circonstances exceptionnelles, à se mettre à la tête d'une députation de la population, pour aller demander au Prince ce qu'il comptait faire. Le duc d'Aumale et le prince de Joinville descendirent de leurs appartements pour recevoir les délégués, dans un espace assez étroit qui s'étend entre la grille et la façade du palais. J'étais, avec d'autres curieux, tout contre la grille, bien placé pour tout voir et tout entendre. Les deux magistrats exposèrent aux Princes que la population se plaignait d'être tenue dans l'ignorance des nouvelles venues de Paris. « Je ne suis moi-même guère plus avancé que vous, répondit le Prince. Le télégraphe ne fonctionne plus. — Cependant, ajoutèrent ces messieurs, il est arrivé des lettres qui ont un caractère d'authenticité indiscutable et qui présentent le changement de gouvernement comme un fait accompli et irrévocable. La famille royale aurait même quitté la France. — C'est vraisemblable, répondit le Prince, mais je ne puis régler ma conduite sur des lettres et des journaux. Je suis ici une sentinelle qui ne doit pas quitter sa faction avant d'en avoir été relevée régulièrement. »
Puis, comme il témoignait des inquiétudes poignantes que lui inspirait le sort des siens, les délégués répondirent par quelques protestations de dévouement à sa personne. Le prince de Joinville trouva l'occasion d'intervenir et de prononcer ces paroles, qu'il accentua d'un geste énergique :
« Messieurs, dans les circonstances où nous nous trouvons, il n'y a qu'un cri qui doit nous rallier tous : « Vive la France ! et mourons pour la France ! » La foule se retira en silence.
Dans la soirée, le Prince reçut enfin une communication officielle du gouvernement provisoire, lui annonçant les événements, la proclamation de la République, et faisant appel à son patriotisme, pour qu'il ne suscitât aucun embarras au pouvoir nouveau. Il était avisé, en même temps, de son remplacement par le général Cavaignac, et invité à remettre ses pouvoirs entre les mains du général Changarnier, en attendant l'arrivée très prochaine de son successeur.
Le général Cavaignac, titulaire de la subdivision de Tlemcen, faisait à Oran l'intérim du général de Lamoricière, retenu à la Chambre par son mandat. Il apprit là, le 5 mars, par des nouvelles venues d'Espagne, la révolution de Février, et il s'empressa d'envoyer son adhésion au nouveau gouvernement, qui le récompensa par le grade de général de division, tout nouvellement rétabli, et parle gouvernement général de l'Algérie. Avant de partir pour Alger, il dut subir les félicitations de toute la canaille d'Oran qui vint, précédée d'un drapeau rouge, lui serrer la main au Château-Neuf. Cette cérémonie ne fut pas de son goût, paraît-il, car, en rentrant dans son appartement, les yeux pleins de larmes, il dit à son chef d'état-major : « Ce n'était pas ainsi que je comprenais la République. »
Naturellement le duc d'Aumale ne l'attendit pas à Alger, et après avoir remis le commandement au gêné-
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rai Changarnier, il fit, dans une proclamation admirable, ses adieux à la colonie, et partit à bord du Solon.
La veille, j'avais fait demander une audience, par le capitaine de Beaufort d'Hautpoul, au ducd'Aumale. Je tenais à apporter tous mes regrets, à témoigner toute ma reconnaissance au Prince, qui avait toujours été si bienveillant pour moi et qui m'avait fait décorer, à la prise de la Smala. Cette faveur me fut accordée, et j'eus aussi l'honneur d'être présenté à Mme la duchesse d'Aumale. J'étais bien sincère dans l'expression de mes sentiments, car j'étais positivement navré de cette inepte révolution de Février, et déjà convaincu que la République est le gouvernement qui convient le moins au caractère, au génie et aux traditions de la France.
J'assistai encore à l'embarquement et au départ des Princes. La scène fut grande et solennelle. Le temps était sombre; le ciel, bas, laissait tomber une pluie fine et pénétrante. Le général Changarnier avait consigné les troupes. Il n'y avait pas un soldat dans Alger, et les rares officiers qu'on y rencontrait n'appartenaient pas à sa garnison. Les Princes et les Princesses quittèrent le palais du Gouvernement à dix heures, et, suivis de leurs jeunes enfants, portés sur les bras des domestiques, descendirent à pied à la Marine, où le canot de l'amiral les attendait pour les conduire à bord du Solon. Ils furent salués et acclamés sur tout le parcours. Les femmes, aux fenêtres, agitaient leur mouchoir, en leur criant : « Au revoir ! » et jamais, au temps de leur puissance, ils n'avaient été l'objet d'une ovation aussi chaude. Quand ils eurent été embarqués, nous eûmes l'idée, mon camarade Mesmer et moi, de prendre un canot pour aller, près du Solon, les saluer une dernière fois. Notre exemple fut suivi, et en un instant la rade était couverte de canots portant une véritable foule de courtisans, désintéressés, du malheur. Comme de juste,
l'accès du navire nous fut interdit, mais, jusqu'au dernier moment, les Princes restèrent sur la dunette, répondant par des signes et des saluts affectueux à nos acclamations.
L'Armée d'Afrique n'était pas républicaine, et, à part quelques officiers ambitieux inféodés par leurs attaches, par leur nom même, au parti triomphant, ou encore affligés d'une tare, soit publique, soit cachée, elle vit arriver la République non seulement sans enthousiasme, mais encore avec mauvaise humeur. Et comment en aurait-il été autrement, puisque pour quiconque veut réfléchir un peu, l'esprit républicain et l'esprit militaire sont deux états d'âme contradictoires et incompatibles? L'armée, c'est une sorte de pyramide hiérarchisée et terminée par un chef absolu, que les liens de l'obéissance passive, de la soumission et du respect relient, par les élites étagées, aux foules qui forment la base. La République, c'est l'opinion publique maîtresse; c'est l'égalité absolue de tous; c'est le libre examen de tous les actes de l'autorité ; c'est l'écrasement de l'élite par le nombre; c'est le renversement de la pyramide. Rien que par sa devise, la République est la négation de l'armée, car liberté, égalité et fraternité veulent dirent indiscipline, oubli de l'obéissance et négation des principes hiérarchiques. Mais cette armée, qu'attristait la proclamation de la République, ne voulait pas non plus se séparer du reste du pays, et ils la connaissaient bien peu ceux qui ont prétendu que le duc d'Aumale n'aurait eu qu'à faire appel à la confiance et au dévouement des troupes d'Afrique, pour relever le trône de Louis - Philippe , soit au bénéfice du Roi, soit au bénéfice de son petit-fils, le comte de Paris.
D'abord, en admettant que l'armée eût suivi le duc d'Aumale, le Prince n'eût eu aucun moyen de transport pour la jeter en France ; il n'avait pas de flotte, et, s'il avait eu les vaisseaux nécessaires, il n'aurait